Prendre la mesure de la crise financière

Selon le député Pascal Terrasse, proche de François Hollande, la seule solution qui vaille pour répondre à la crise financière, au-delà du «mensonge» franco-allemand actuel, c'est «l'intervention de la Banque Centrale Européenne sur les marchés des dettes souveraines».

Selon le député Pascal Terrasse, proche de François Hollande, la seule solution qui vaille pour répondre à la crise financière, au-delà du «mensonge» franco-allemand actuel, c'est «l'intervention de la Banque Centrale Européenne sur les marchés des dettes souveraines».

 

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puceinvite.jpgA l'issue des discussions menées par la France et l'Allemagne ce week-end, un accord global aurait été trouvé, mais aucune annonce n'a été faite. Ce silence et ce flou en disent long sur l'ampleur des désaccords qui subsistent entre les deux pays. La France aurait d'ores et déjà cédé sur l'extension du Fonds européen de stabilité financière (FESF), qu'elle souhaitait, contrairement à l'Allemagne, faire reposer sur la Banque centrale européenne, plutôt que sur les contribuables français et allemands.

Les débats actuels montrent que les responsables politiques et les acteurs économiques n'ont pas encore pris la mesure de la crise à laquelle l'Europe est confrontée, et qui menace d'entraîner l'ensemble du monde avec elle dans une nouvelle récession catastrophique. Pour preuve: d'une part, les banques ne veulent pas avouer qu'elles ont besoin d'une infusion de capitaux pour survivre. D'autre part, les gouvernements (notamment l'Allemagne) veulent croire qu'il est encore possible de sortir de la crise, sans qu'aucun effort supplémentaire ne soit consenti.

Les discours que l'on entend ces jours-ci relèvent du mensonge. La crise de la dette publique européenne est devenue un prétexte facile à l'austérité: si nos concitoyens et nos voisins européens ne se serrent pas la ceinture, nous irions tout droit au désastre. De nombreux responsables politiques assignent à tort la responsabilité de la dégradation spectaculaire des comptes publics de ces trois dernières années à des dépenses publiques, notamment sociales, trop élevées. En conséquence, les dépenses sociales sont sacrifiées dans un grand nombre de pays, notamment en Europe. En réalité, la dette publique est le résultat de deux éléments. D'abord, l'accumulation irresponsable des déficits publics depuis de très nombreuses années par la plupart des pays européens (la France n'a pas voté de budget en équilibre depuis trente ans!). Et, d'autre part la recapitalisation des banques par les Etats en 2008, elle-même rendue nécessaire par l'absence de prêteur en dernier ressort au niveau européen.
Conséquence directe des multiples erreurs de diagnostic de nos responsables politiques sur les causes de la crise que nous traversons, les remèdes administrés depuis trois ans n'ont cessé de contribuer à la déterioration de la situation économique européenne et mondiale. Après avoir mis en place des plans de relance plus ou moins importants, les gouvernements ont tous cédé aux sirènes des agences de notation et placé le rétablissement de l'équilibre de leurs dépenses publiques au sommet de leurs priorités. La plupart des gouvernements, étranglée par la dette aujourd'hui, a le choix entre mourir tout de suite, ou mourir guéris.

Ils peuvent décider de faire défaut sur des dettes qu'ils sont incapables, en l'absence de croissance, de rembourser, ou bien d'accepter la solidarité internationale qui leur est offerte. Mais à condition qu'ils s'infligent des mesures d'austérité telles, qu'elles tueront nécessairement toute perspective de croissance économique à court et moyen terme. La réalité, c'est que l'austérité tue la croissance, et que sans croissance, pas de remboursement de la dette possible. Est-il nécessaire de rappeler l'épisode qu'ont connu les Etat-Unis en 1937, pour démontrer qu'un retour trop précoce à la rigueur en période de sortie de crise peut avoir des conséquences économiques désastreuses?
Compte tenu de l'urgence de la crise, la recapitalisation des banques est nécessaire. Pour ce faire, il existe plusieurs options. La seule qui compte est celle qui satisfait à l'exigence de justice sociale, car il est intolérable de faire à nouveau appel au contribuable, qu'il soit français ou allemand, pour éponger à nouveau les dettes, que celles-ci soient du fait de l'irresponsabilité passée de certains gouvernements européens ou de certains établissements financiers. La seule option qui vaille est l'intervention de la Banque Centrale Européenne sur les marchés des dettes souveraines, et son soutien au fonds de stabilité dont chacun s'accorde à dire que la capacité d'intervention est à ce jour trop limitée.

Pourquoi le Royaume-Uni, dont la situation budgétaire est pire que celle de l'Espagne, ou les Etats-Unis, qui connaissent des niveaux de déficits publics comparables à la plupart des pays européens, ne connaissent-ils pas des difficultés comparables à la Grèce, l'Espagne, l'Italie ou le Portugal? Parce que ces deux pays sont dotés d'un «prêteur en dernier ressort»: leur propre banque centrale. Ainsi, le poids de la crise ne pèse pas directement sur l'Etat, et donc le contribuable, mais sur un organisme indépendant non soumis aux agences de notations. En Europe, la BCE est déterminée à limiter son périmètre d'action au contrôle des prix, et refuse d'assumer le rôle de prêteur en dernier ressort qui est par conséquent dévolu à des Etats exsangues.
Par ailleurs, en l'absence de solutions à la crise des dettes souveraines et de mesures visant à revenir sur un chemin de croissance européen et mondial équilibré, la recapitalisation ne serait qu'une nouvelle mesure temporaire s'ajoutant à toutes celles qui ont été appliquées depuis trois ans sans parvenir à enrayer l'aggravation de la crise. Le risque pesant sur les dettes souveraines ne pourra être réduit durablement sans qu'un système de surveillance et de garanties mutuelles entre pays membres de l'Union Européenne ne soit établit. Il s'agirait là d'un grand pas vers une union fiscale nécessaire mais dont on sait que de nombreux partenaires, notamment l'Allemagne, ne la souhaitent pas. Ne nous voilons pas la face: il n'y a pas, aujourd'hui, en France et en Allemagne, la volonté politique requise pour que les choix nécessaires pour sauver l'Europe de la faillite soient faits.
Sur le plan européen, il semblerait que nous nous trouvions dans une impasse. Sans mettre un terme à nos efforts pour convaincre nos partenaires européens, quelles mesures pouvons nous d'ores et déjà appliquer dans notre pays pour créer les conditions d'un retour durable de la croissance?
Un des leviers d'action dont nous disposons consistera à mobiliser la seule ressource encore disponible en abondance: l’épargne nationale, le fameux "bas de laine" des Français. Nous sommes les esclaves des agences de notation parce que plus des deux tiers de notre dette publique est détenue par des non résidents. Réduire notre dette extérieure, en ouvrant la souscription des OAT au public et en encourageant les produits à maturité longue et indexés sur l'inflation, nous donnerait beaucoup plus de marge de manœuvre politique. Afin de créer un «choc de confiance», il conviendrait de procéder rapidement à des rachats et/ou restructuration de la dette existante.
Il faudra également restructurer le système bancaire pour réduire les masses critiques, afin qu’elles demeurent gérables sur un plan national, et prévenir les conflits d’intérêts.
Il s'agira d'instaurer une séparation verticale (c’est à dire des métiers: dépôts-crédits, banque d’affaires, mais également gestion d’actifs, nous y reviendrons), voire horizontale (réseau d’agences s’il existe une trop forte concentration géographique) du système bancaire. De plus, il faudra appliquer de manière stricte et systématique le principe de bon sens selon lequel nulle aide de l'Etat ne doit être concédée à une banque sans contrepartie. Toute recapitalisation aurait donc pour contrepartie l'entrée de l'Etat aux CA des établissements financiers, et l'imposition d'objectifs clairs et mesurables pour que les deniers publics contribuent au financement de notre activité économique plutôt qu'à remplir les poches des actionnaires ou rémunérer une poignée de dirigeants.

Il faut enfin redonner son vrai rôle au marché: c’est à dire orienter l’épargne vers les besoins réels de l’économie et non vers des produits financiers exotiques. La séparation des activités de gestion d’actifs, en favorisant la création de gestionnaires indépendants, développant des stratégies à long terme, prend ici tout son sens.
Dans les années qui viennent, nous allons être confrontés à de graves défis liés aux risques de renchérissement des matières premières (pas seulement énergétiques), compte tenu des besoins exponentiels de la population mondiale solvable. Et il nous faudra des investisseurs avisés et «visionnaires».
Certes, les politiques publiques pourront montrer l’exemple (c’est notamment l’enjeu de création d’une banque d’investissement publique), mais les Etats n'ont plus les moyens de contrôler et d'orienter tous les choix économiques. Il convient donc de favoriser le renouvellement de l'écosystème privé de la gestion d’actif, qui fasse preuve de plus de vision et d’indépendance que la plupart des investisseurs privés actuels.

Le défi qu’il nous revient de relever aujourd’hui est de stabiliser à court terme une situation d’une gravité exceptionnelle, et de nous doter dès à présent des outils nécessaires pour affronter des défis globaux qui ne peuvent se traiter que dans la durée, tels que la raréfaction des ressources naturelles, le vieillissement de la population mondiale ou la lutte contre la pauvreté et l'accroissement des inégalités. La crise bancaire peut et doit être mise à profit pour réorienter la sphère financière, vers des objectifs utiles et durables.

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