Le roi dénudé

Le jour du Roi, d’Abdellah Taïa, exhibe une certaine logique du pouvoir.

Le jour du Roi, d’Abdellah Taïa, exhibe une certaine logique du pouvoir. Il ne s’agit pas seulement du pouvoir d’Hassan II, qui s’exercerait de sa personne sur ses sujets. Les rapports de pouvoir sont avant tout diffus, structurant les relations entre les personnages : « Elle a détrôné mon père du jour au lendemain. Elle a pris le pouvoir comme ça, facilement. Elle avait pris la parole : c’était elle qui allait désormais diriger nos vies ». Si entre le père et la mère existe une relation de pouvoir, celle entre la servante, Hadda, et son maître est aussi définie par le pouvoir qui donne à celui-ci la possibilité de l’assujettir socialement, économiquement, sexuellement, et surtout de lui dire ce qu’elle est : « C’est toi. Tu la vois bien, cette femme ? Rapproche-toi, prends la carte postale. Regarde-la bien. C’est toi ». Si le pouvoir dirige les vies et ne se contente pas de les utiliser, c’est parce qu’il dit à notre place ce que nous sommes.

Le pouvoir énonce nos identités, nous compose, nous limite, rendant difficile d’être autre. Dans Le jour du Roi, les relations entre les personnages sont réglées selon un code par lequel chacun se voit assigner une place, reproduit le pouvoir sur lui-même et les autres : Khalid, l’ami du narrateur, ainsi que son amant, ne peut que demeurer un jeune bourgeois : « J’aimais tout en lui. Son corps blanc. Ses cheveux raides et très noirs […]. Khalid était riche. Tout en lui me le rappelait. Me le démontrait. Sa façon d’être, d’exister, d’analyser les choses et le monde ». Le pouvoir produit des identités fixes – des clichés photographiques, simples, figés, comme l’image à laquelle Hadda est identifiée, ou comme Hassan II : « Je ne connais de lui que ce qu’on veut bien nous donner à voir. Une image ».

Les relations de pouvoir sont reproduites par chacun selon un code culturel qui n’est pas qu’un ensemble de manières d’être ou de penser : celles-ci sont des normes coercitives, identifiant, rendant possible et limitant. Comment s’affranchir si la pensée est façonnée par ces normes ? L’espoir de libération se dirait avec les termes mêmes qui aliènent. La mère ne peut que prendre la place du dominant, « diriger nos vies », ou reproduire le statut qui est le sien depuis sa naissance : être une prostituée. Chacun tournerait dans sa cellule, impuissant à dépasser ce qui l’identifie et le constitue – sinon par la fuite, qui paraît pourtant laisser les normes intactes et ne pas mettre fin à l’assujettissement : les femmes s’enfuient mais l’une reste « pute », l’autre reste esclave. Existe un autre type de fuite : la mort, mais qui laisse intact l’ordre qui assujettit, ses effets, et ne libère de rien. Ou le rêve, l’imagination : « J’ai rêvé, j’ai volé. J’ai tout imaginé […]. Au-dessus du monde, j’ai écrit un autre destin, pour moi ». Mais l’imagination semble rivée aux codes du pouvoir : de quoi rêve le narrateur, issu d’une famille pauvre ? Du corps de son jeune ami bourgeois, Khalid, d’être dans la chambre de celui-ci, à l’intérieur de sa luxueuse villa, d’habiter cette villa, d’être Khalid. L’imagination tourne en rond, se confond de plus en plus avec le délire, l’hallucination – le pouvoir rend impuissant et il rend fou.

Abdellah Taïa Abdellah Taïa
La folie, la volonté de fuir, ou même de mourir, de tuer, signalent pourtant que les personnages n’adhèrent pas complètement aux cadres qui les façonnent : « J’ai pris la pose de la Négresse dans le tableau. Sans m’identifier à elle ». Si les codes du pouvoir sont reproduits par chacun, dans certains cas ils sont perçus comme des clichés absurdes. Percevoir la norme comme un code aliénant introduit une distance par laquelle le pouvoir perd de sa puissance : « Combien de temps avons-nous passé à attendre le passage de Hassan II ? En vérité, écrasés par la foule exaspérante des grands jours, ennuyés d’entendre pour la millième fois des chants patriotiques sans aucun sens, sans saveur, nous l’avons vite oublié, Hassan II ». Le pouvoir est une rengaine vide : les identités liées aux relations de pouvoir apparaissent comme des rôles auxquels les personnages ne peuvent plus accéder et ne croient plus, même s’ils ne semblent pas concevoir d’alternatives réelles. Avec la fuite de la mère, le père se trouve face à lui-même comme face à une image à laquelle il ne peut correspondre : « Le monde n’est pas fait pour un homme seul […]. Un homme n’est rien, un homme est vide, nu, risible, sans une femme ». Les personnages du roman sont des individus qui entre eux et eux-mêmes rencontrent une distance où se défont les images que le pouvoir produit d’eux-mêmes, où s’effondre l’adhésion à ce qu’il les fait être. Ils sont alors engloutis dans cet effondrement ou engagés dans un processus de reproduction sans fin de leur image.

Le père, incapable de correspondre à son identité, sombre dans la dépression, tandis que le fils s’enfonce dans le délire et la mort. Il ne s’agit pourtant pas ici de littérature psychologique : l’exploration du rapport entre le pouvoir et l’identité a un sens d’abord social et politique. Par la faille qui s’ouvre entre soi et soi-même advient un autre rapport au pouvoir : celui-ci fonctionne mais enrayé, détraqué – le meurtre, la folie, le suicide, mettent la logique du pouvoir en échec. Comme la reproduction indéfinie de l’image qui, pourtant hors d’atteinte, semble la seule à dire ce que nous sommes : la reprise active des identités produites par le pouvoir les fait proliférer sur elles-mêmes, jusqu’à déborder les limites que celui-ci leur fixe. Hadda s’enfonce dans son rôle d’esclave et, par son silence, sa passivité, devient invisible, insaisissable ; la mère exacerbe le statut de « pute » qui est le sien depuis la naissance, couchant avec des hommes, fuyant son foyer pour retourner parmi les femmes prostituées de sa ville natale, détruisant le rôle de mère et d’épouse où elle était enfermée. Quelque chose échappe au pouvoir et le mine : « Nous étions à la fin. Dans la fin du monde tel que je l’avais connu. La fin de ma famille. Le rêve-cauchemar que j’avais fait la veille autour de Hassan II était un signe. Le signe du commencement de cette fin. De cette destruction ». On retrouverait ici le rêve, l’imagination, mais comme des processus reconfigurant les limites constitutives du pouvoir. Ou la fuite, qui en abandonnant détruit : celle de la mère détruit le père, l’ordre social qui l’enfermait dans un certain rôle. Et la fuite plus radicale, permanente, d’Hadda – errance dans laquelle elle ne cesse de changer de lieu, de nom, se faisant anonyme, sans identité, sans prise pour le pouvoir.

Ce parcours des mécanismes du pouvoir et des points de résistance développe encore un autre aspect : le rapport entre le pouvoir et le désir. Exercer le pouvoir ou s’y soumettre est lié à quelque chose qui concerne le désir. Les gens ne désirent pas subir l’ordre du pouvoir, mais si celui-ci est efficace, perdure, c’est en s’appuyant sur le désir. Le pouvoir produit des sujets désirants, l’identité produite à l’intérieur de la relation de pouvoir impliquant une représentation de ce qui est désirable, donc de soi-même en tant que sujet de son désir : le père le dit, sans la possession de l’objet de son désir, il ne peut plus se reconnaitre comme sujet désirant. Parallèlement, le pouvoir produit des objets du désir. Dans la relation à son mari, la femme est surtout définie comme objet de désir et de plaisir : « Elle était à moi, après tout. Elle était ma pute. Je l’aimais pour cela, aussi ». Et lorsque celle-ci renverse le rapport de force, le père se soumet car cette soumission est la condition de la possession de l’objet de son désir. De même Hadda est méprisée en tant que servante mais désirée par son patron, comme elle-même se soumet au sexe de celui-ci par désir de ce sexe. Et le rêve érotico-politique qui ouvre le roman est bien un rêve de soumission au symbole du pouvoir, mais aussi un rêve où il s’agit de toucher et d’embrasser le corps de ce roi qui donne volontiers ses mains et ses pieds à baiser : « Il est beau. Je l’aime ».

Cependant, si le rapport de pouvoir est toujours un rapport de désir, si le pouvoir doit investir le désir pour fonctionner, celui-ci ne se réduit pas à cet investissement et développe sa propre logique. Omar désire Khalid parce que celui-ci et son monde représentent aussi ce que les figures du pouvoir rendent désirable. Pourtant, le fait qu’ils soient amants produit ce que l’ordre du pouvoir exclut : la rencontre de deux mondes qui n’étaient pas censés se rencontrer, se croiser. Le désir brouille et déstabilise les frontières établies de l’ordre social, économique, politique, les frontières supposées fixes de l’identité. Comme le désir sexuel transgressif, par lequel la mère est depuis toujours définie, aboutit à une destruction de ces mêmes frontières : inversant le stigmate d’un désir supposé la maintenir en état de soumission, la mère laisse libre cours à celui-ci et ruine les limites d’une identité sociale la confinant dans le rôle d’une femme soumise. Et si le désir, en particulier le désir sexuel, semble dans le roman impliquer la volonté de possession, celle-ci poussée au bout de sa logique conduit au meurtre de l’objet désiré. La logique du désir semble, dans le roman, impliquer une traversée et, finalement, un renversement, une destruction des limites que le pouvoir ne cesse de tracer en nous, dans notre rapport aux autres – une transgression et destruction des identités, des normes, des rapports de pouvoir.

Dans Le jour du Roi, la mise au jour des dynamiques du pouvoir s’accompagne de l’évidence que celui-ci est miné par ce qui le rend possible. Abdellah Taïa montre que les relations de pouvoir telles qu’elles existent sont déjà condamnées, leur destruction a déjà commencé. Il va de soi que tout ceci ne peut être considéré par les idéologies et institutions politiques habituelles, tenant elles aussi le discours du pouvoir, partageant les normes, reconduisant les identités, les codes et les limites qui forment son langage : comment pourraient-elles reconnaître une figure révolutionnaire dans une femme prostituée ? Le but serait de créer une littérature contournant et défaisant les mots du pouvoir, quel que soit le masque à travers lequel celui-ci parle et nous dirige. Montrer comment le pouvoir fonctionne, laisser parler les pauvres, les déclassés, exhiber les ratages de l’identité, faire proliférer le désir sont des moyens d’un contre-discours qu’Abdellah Taïa développe. Par la littérature, il s’agirait de prendre la parole, parler une autre langue que celle du pouvoir et par là ruiner les identités, les codes, les images du pouvoir : « Nous n’avons pas vu Hassan II ce jour-là. Nous étions ailleurs, dangereusement libres. Nous parlions […]. Nous avions franchi les limites. Nous avancions de plus en plus loin dans la parole libre, indiscrète. La foule autour de nous ne signifiait plus rien pour nous. Son silence comme ses bruits ne nous concernaient plus. La foule, ce n’était pas nous. Elle ne pouvait pas comprendre le délire dans lequel et à partir duquel nous déclarions notre indépendance ».

 

Abdellah Taïa, Le Jour du Roi, Points, 192 p., 5 € 80

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