Un diable de dictionnaire !

Ambrose Gwinnett Bierce est un personnage totalement atypique de la seconde moitié du 19ème siècle.

Ambrose Gwinnett Bierce est un personnage totalement atypique de la seconde moitié du 19ème siècle. Né en 1842 dans une petite ville de l’Ohio, Bierce était le dixième de treize enfants. Les parents étaient pauvres, mais néanmoins étonnamment attachés à la littérature - source d’inspiration pour les enfants - et originaux, puisque toute la progéniture fut affublée d’un prénom commençant par la lettre A. Donc, pour lui,  ce fut Ambrose, qui commença sa vie de jeune adulte, avec la guerre de sécession, en s’engageant, à 19 ans, dans l’armée de l’Union au sein du 9ème régiment d’infanterie d’Indiana. Il consigna ses prouesses, ce qui lui permit ensuite d’entamer avec succès une carrière de journaliste - non sans avoir dirigé une entreprise minière jusqu’à la faillite - au San Francisco Examiner de William Randolph Hearst, qui tentait de rivaliser avec le New York World de Joseph Pulitzer. La qualité de ses récits de militaire, et en même temps de journaliste embedded précurseur, éclipsa la notoriété de Stephen Crane.

Le journaliste célèbre et lu devint un auteur doté d’une grande maîtrise de la langue. Son champ d’action s’étendit à la nouvelle littéraire, au roman et à la poésie. Comme Bierce demeura tout au long de sa vie un aventurier inclassable et inattendu, il termina son existence comme il avait vécu. Et en 1913 - alors qu’il avait quand même 71 ans ! – Ambrose Bierce décida, un beau matin d’octobre, de refaire le tour des champs de bataille de la guerre de sécession, puis franchit la frontière pour aller voir de plus près la révolution mexicaine naissante. A partir de ce moment nul ne le revit jamais et, d’une part la date de sa mort reste mystérieuse, d’autre part sa disparition a engendré plusieurs films, parmi lesquels La rivière du hibou de Robert Enrico en 1962.

Donc parmi les productions de Bierce figure The Devil’s Dictionary, publié en 1911, mais tout d’abord en 1906, sous le titre de The Cynic’s Wordbook, "Le lexique d’un cynique". Bierce y a recensé, par ordre alphabétique, des définitions drôles, caustiques, décapantes, méprisantes, misogynes, misanthropes, cruelles, pessimistes mais souvent désopilantes. Certaines entrées sont le fait de l’humeur, de la vie sociale et politique  de l’époque à laquelle elles ont été rédigées, et ne semblent plus guère avoir de sens en dehors de leur contexte historique. En revanche bon nombre de ces définitions ont un caractère universel tant leur force humoristique peut traverser le temps sans aucun problème.

Voici un florilège d’exemples :

A –

Aborigènes : personnes de moindre valeur qui encombrent le sol d’un pays récemment découvert. Elles cessent bientôt de l’encombrer pour le fertiliser.

B –

Bacchus : Divinité commode inventée par les anciens pour avoir un prétexte de s’enivrer.

C –

Cannibale : Gastronome de l’ancienne école qui conserve des goûts simples et s’en tient à l’alimentation naturelle de l’époque pré-porcine.

D –

Dentiste : Prestidigitateur qui, en vous mettant du métal dans la bouche, extrait des pièces de monnaie de votre poche.

E –

Erudition : Poussière tombée d’un livre dans un crâne vide.

F –

Funérailles : Cortège grâce auquel nous manifestons notre respect pour le mort en enrichissant l’entrepreneur de pompes funèbres et renforçons notre chagrin par une dépense qui accentue nos soupirs et redouble nos larmes.

G –

Goutte : Nom donné par un médecin au rhumatisme d’un riche patient.

H –

Homéopathe : L’humoriste de la profession médicale.

I –

Ignare : Personne qui ne possède pas certaines connaissances qui vous sont familières et qui en possède certaines autres dont vous ne savez rien.

J –

Justice : Denrée que, dans un état plus ou moins avarié, l’Etat vend au citoyen en récompense de son allégeance, de ses impôts et de ses services personnels.

K –

Kleptomane : Riche voleur.

L –

Longévité : Prolongation exceptionnelle de la peur de la mort.

M –

Mausolée : L’ultime et la plus cocasse folie des riches.

N –

Nihiliste : Russe qui nie l’existence de toute chose en dehors de Tolstoï. Le chef de cette école est Tolstoï.

O –

Oubli : Etat ou condition dans lesquels les méchants cessent de lutter et les ennuyeux se reposent. Dépotoir éternel de la renommée. Chambre froide des grandes espérances. Lieu où les auteurs ambitieux retrouvent leurs œuvres sans aucun orgueil, et ceux qui sont meilleurs qu’eux sans aucune envie.

P –

Philanthrope : Vieux monsieur riche (et généralement chauve) qui s’est entrainé à sourire pendant que sa conscience lui fait les poches.

Q –

Qui va de soi : Evident pour nous-même et pour personne d’autre.

R –

Raseur : Personne qui parle quand vous souhaitez qu’elle écoute.

S –

Surmenage : Trouble dangereux affectant de hauts fonctionnaires qui veulent partir à la pêche.

T –

Téléphone : Invention du diable qui annule certains des avantages consistant à maintenir à distance une personne désagréable.

U –

Ultimatum : En diplomatie, dernière exigence avant de recourir aux concessions.

V –

Vieillesse : Période de la vie pendant laquelle nous composons avec les vices que nous continuons à chérir en vilipendant ceux auxquels nous n’avons plus l’audace de nous adonner.

W –

Wall Street : Symbole de péché à blâmer par tous les diables. Que Wall Street soit un repaire de brigands est une croyance qui remplace chez tout voleur l’espoir d’un paradis.

X –

: Inutile dans notre alphabet, cette lettre bénéficie d’une invincibilité renforcée face aux attaques des réformateurs de l’orthographe…

Y –

Yankee : En Europe, un Américain. Dans les Etats du Nord de notre Union, un habitant de la Nouvelle Angleterre. Dans les Etats du Sud, le mot n’est connu que sous la forme « Sale Yank ».

  • Ambrose Bierce, Le dictionnaire du diable (The Devil’s Dictionary), traduction de Pascale Haas, Librio, 2012, 2 €

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