Compte désactivé

Compte désactivé

Abonné·e de Mediapart

Billet publié dans

Édition

Les mains dans les poches

Suivi par 164 abonnés

Billet de blog 10 mars 2009

"Ô Maria", d'Anouar Benmalek

 Ô Maria, le dernier roman d'Anouar Benmalek , prend pour toile de fond l'Espagne du début du dix-septième siècle, période où s'achève le formidable nettoyage ethnique entamé un peu plus d'un siècle plus tôt, après la chute du royaume de Grenade qui tourna définitivement la page du pouvoir islamique après sept siècles de domination.

Compte désactivé

Compte désactivé

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ô Maria, le dernier roman d'Anouar Benmalek , prend pour toile de fond l'Espagne du début du dix-septième siècle, période où s'achève le formidable nettoyage ethnique entamé un peu plus d'un siècle plus tôt, après la chute du royaume de Grenade qui tourna définitivement la page du pouvoir islamique après sept siècles de domination.

Il a le mérite d'éclairer un épisode,dédaigné par la mémoire collective européenne, qui provoqua l'exil ou la mort de près de trois millions de musulmans.

Dupés par les rois Ferdinand et Isabelle la Catholique dont la garantie donnée aux vaincus de pouvoir pratiquer librement leur culte ne fut jamais respectée, les musulmans d'Espagne furent spoliés, menacés, humiliés, parqués dans les bas-fonds des villes, écartés des hautes charges par le décret de la «pureté du sang». Et, dès 1502, dix ans après les Juifs, furent à leur tour contraints à l'exil ou à la conversion.

Convertis de force dans de «gigantesques rassemblements, recevant parfois le sacrement de baptème au moyen de balais trempés dans des tonneaux d'eau bénite», les Morisques ( musulmans convertis) n'en furent pas pour autant respectés.

Ceux de Grenade se révoltèrent en 1568 et leur révolte fut sauvagement matée dans le sang.

Exilés en Castille par un hiver glacial où beaucoup périrent sur les routes, ils furent privés de l'usage de la langue arabe ( l'algarabie), tant orale qu'écrite, sous peine de galères ou de réduction en esclavage.

En but aux intrusions des alguazils et des chasseurs d'esclaves, risquant toujours la condamnation au bûcher pour hérésie, la communauté morisque, qui ne comptait plus que cinq cent mille âmes environ en 1609, fut, à cette date, dépossédée de tous ses biens et déportée toute entière vers les côtes de Berbérie (Afrique du Nord) , dans des conditions inhumaines, par ordre du roi Philippe III.

Pour retracer la vie de son héroïne, Anouar Benmalek s'est inspiré de la destinée de Géronima La Zalemona, musulmane devenue chrétienne, comme des milliers d'autres, et qui vécut la tragique expulsion des Morisques.

Et le titre du roman ,Ô Maria , n'est pas sans m'évoquer le massacre des villageois d'Omaria, par des terroristes islamistes algériens ( en 1997), perpétré dans des violences insoutenables dont l'intensité, sinon l'ampleur, fut à la hauteur des atrocités commises dans l'Espagne de l' Inquisition.

Je doute que ce soit un hasard, l'auteur, algérien résidant en France, centrant son ouvrage sur la dénonciation de la «cruauté des hommes et de leur Dieu béat qui permet et suscite l'abominable».

Ce livre s'attaque en effet, avec violence et dérision, à la barbarie, à son cortège de brutalités, d'humiliations, de tortures, de meurtres et de viols engendrés par le fanatisme religieux. D'où des propos rudes et volontiers blasphématoires à l'encontre des religions, tant chrétienne que musulmane dont il dénonce la vision de la femme et l'«arnaque» du Paradis.

Le livre fut jugé sacrilège par une partie de la presse algérienne qui appela à son boycott, l'accusant de porter atteinte à l'islam.

Maria, l'héroïne, est une femme double .

Elevée dans la foi chrétienne, elle ne découvre sa seconde identité et sa vraie religion qu'à sa puberté.Cette fille trop belle qui deviendra mère, doublée d'une catin, porte ,en effet, à la fois le prénom de la mère de Jésus, la vierge Marie, violée et engrossée des oeuvres du Créateur et celui de la mère des croyants, Aïcha, épouse préférée de Mahomet, repérée, à peine pubère, par un prophète «à l'orée de la décrépitude» pour venir grossir «son troupeau d'épouses» et dont la réputation ne fut pas toujours au-dessus de tout soupçon...

Au moins, l'autre prophète «le Jésus», «le faux fils de l'Impiété Trinitaire» «n'avait pas eu le temps de s'intéresser aux filles, on l'avait crucifié avant !»

Maria est d'abord esclave puis femme libre s'appropriant l'algarabie, la langue interdite et révélatrice.

Tourmentée par le désir, elle implore le Créateur afin qu'il la satisfasse et elle connaît pour la première fois le plaisir à la lecture du livre sacré, l'Alcoran, qui se révélera n'être qu'un livre licencieux écrit dans la langue castillane avec des caractères arabes.

Maria, une mère indigne qui pourtant saura s'interdire sa propre langue et se livrer aux flammes pour sauver son fils (à l'inverse du Dieu des Chrétiens qui sacrifia son fils) et qui s'acharnera, après sa mort, à préserver la vie de ce dernier, espérant pour lui un nouveau monde.

Car notre monde est «inique», «profusion de malheurs» ourdis par des «chiens divins».

L'enfer est bien sur terre, Anouar Benmalek nous en convainc, même si ses personnages ne sont pas d'une seule pièce mais souvent anges et bêtes, comme don Miguel, dont les toiles mêlent l'infini de la chair et du divin, donnant à voir une «peinture scélérate et extasée».

Mais «la mort n'est pas le repos» et Maria ,devenue spectre errant, s'accrochant désespérément aux vivants, serait prête à tout pour revivre «une seule heure de son existence (...) si dépourvue de magie quelle ait été». La récompense espérée dans l'au-delà est un leurre, il n'y a pas de Paradis, pas de sérénité «dans l'anéantissement éternel» et «le bûcher n'est rien à côté de ce calvaire».

Ô Maria est un roman réaliste plein d'imagination et de démesure, balayé par un souffle épique s'affirmant notamment dans la puissance des monologues intérieurs disant l'inavouable.

Un roman écrit dans une langue crue, teintée de dérision, dont la trivialité semble parfois trop redondante dans certains passages. Un style tragique et violent au parfum de scandale .

Ô Maria, Anouar Benmalek, Fayard 2006, Le Livre de Poche, août 2008, 6 € 95

Critique publiée également sur :

http://l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com/

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Le jugement consacre la liberté d’informer
Dans un jugement du 6 juillet 2022, le tribunal de Nanterre a condamné l’État pour sa tentative de perquisition des locaux de Mediapart du 4 février 2019, la jugeant « ni nécessaire dans une société démocratique ni proportionnée à l’objectif poursuivi ». Le jugement, très sévère pour le parquet de Paris, consacre aussi la protection des sources.
par Edwy Plenel
Journal — Exécutif
À l’Assemblée, Élisabeth Borne invente le « compromis » sans concession
La première ministre a prononcé, mercredi 6 juillet, sa déclaration de politique générale à l’Assemblée nationale. Face aux députés, elle a tenté de tracer les contours d’un quinquennat du « compromis », sans rien céder sur le fond du programme d’Emmanuel Macron.
par Romaric Godin et Ilyes Ramdani
Journal
Face à la première ministre, LFI et le RN divergent sur la stratégie
Les deux forces d'opposition ont fait vivre une séance mouvementée à Élisabeth Borne qui prononçait, mercredi 6 juillet, son discours de politique générale. La gauche a déposé une motion de censure. La droite et l’extrême droite ont annoncé qu’elles ne la voteront pas.
par Pauline Graulle et Christophe Gueugneau
Journal — Santé
Au ministère de la santé, un urgentiste qui rêvait de politique
La nomination de François Braun au chevet d’un système de santé aux multiples défaillances est plus qu’un symbole. Ce médecin de terrain, formé dans les déserts médicaux, est aguerri aux crises sanitaires. Mais il laisse, à Metz, un service d’urgences en grandes difficultés.
par Caroline Coq-Chodorge et Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Boone : « La pauvreté est contenue »
Quand l’économiste Laurence Boone considérait que « l’argent est très bien redistribué vers les pauvres » et quand le chef de l’État fustige les « profiteurs de guerre ». Petit retour également sur les Gilets jaunes d’avant les Gilets jaunes.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
Est-ce la fin du Bac Pro ?
Carole Grandjean vient d'être nommée ministre déléguée à l'enseignement professionnel. Dans un tweet daté du 17 mars, elle expliquait vouloir "une réforme du lycée professionnel sur le modèle de l'apprentissage" laissant présager d’un bouleversement de l’éducation nationale.
par Germain Filo
Billet de blog
Sous Macron, l'écologie chute en 10ème place mais l'homophobie se classe en 1ère
Au dernier remaniement, plusieurs homophobes rentrent définitivement au gouvernement. Le plus notable, Christophe Béchu, maire d'Angers, devient Ministre de la transition écologique, domaine où il n'a aucune compétence. Le rang protocolaire du Ministère de l’Ecologie, lui, passe du 5ème au 10ème rang.
par misterjbl
Billet de blog
Un ministère au double intitulé et à la double tutelle pour un double jeu ?
Carole Grandjean vient d'être nommée ministre déléguée en charge de l'Enseignement et de la formation professionnels auprès du ministre de l'Education nationale et de la Jeunesse mais aussi du ministre du Travail. Cet intitulé et cette double tutelle n'ont pas de précédent. Serait-ce propice à un double jeu ?
par claude lelièvre