La journaliste, le journaliste, l'assassin et moi

« Le journaliste qui n’est ni trop bête ni trop imbu de lui-même pour regarder les choses en face le sait bien : ce qu’il fait est moralement indéfendable ».

« Le journaliste qui n’est ni trop bête ni trop imbu de lui-même pour regarder les choses en face le sait bien : ce qu’il fait est moralement indéfendable ». C’est avec cette déclaration pour le moins provocante que Janet Macolm, figure majeure du new journalism américain, débute un des plus fascinants et des plus intrigants livres de non fiction de ces dernières années, Le Journaliste et L’Assassin, dans la grande tradition des récits de Truman Capote (De sang froid) et de Norman Mailer (Les Armées de la nuit). Un livre qui sort aujourd'hui en poche, chez J'ai Lu, l'occasion de republier cette critique parue dans le Bookclub, en 2013.

Janet Macolm appuie une réflexion puissante sur l’éthique journalistique sur une affaire réelle qui se lit à quatre niveaux.

Au premier niveau, une affaire Grégory à l’américaine, un de ces faits divers jamais élucidés qui ébranle toute une nation parce qu’il met en scène des enfants sauvagement assassinés. Le drame débute à Fort Bragg, une gigantesque base militaire de Caroline du Nord, le 17 février 1970 et implique une famille américaine typique composée du médecin Jeffrey MacDonald, de sa femme âgée de vingt-six ans et enceinte, de leurs deux filles, Kimberley (5 ans) et Kristen  (2 ans et demi). Un soir, la mère et les deux filles sont rouées de coups et poignardées dans l’appartement familial. Le père, présent, est simplement assommé. Il racontera à la police qu’il a été réveillé par les cris de son épouse et qu’il a vu trois hommes brandissant des couteaux et une femme psalmodiant « l’acide, trop cool », avant de perdre connaissance. L’enquête piétine, faute d’indices. MacDonald est accusé de ces meurtres avant d’être innocenté par un tribunal militaire. Mais la justice fédérale reprend l’enquête en 1971 et parvient à constituer un dossier suffisamment convaincant pour faire comparaître MacDonald devant un tribunal civil à Raleigh.

Au deuxième niveau intervient le journaliste-reporter à succès, McGinniss. Il est l’auteur de plusieurs livres remarqués et notamment de The Selling of the president 1968. Pour cette enquête, il avait réussi à se faire accepter dans l’équipe chargée de la communication de Nixon, candidat républicain à l’élection présidentielle de 1968, puis avait dénoncé dans son livre de témoignage toutes les techniques utilisées par l’entourage de Nixon pour rendre leur candidat télégénique. Évidemment, McGinnis avait omis de préciser à l’équipe de Nixon qu’il était un électeur démocrate. Mais à l’époque, nul n’avait songé à accuser MacGinnis de duplicité.

MacGinnis rencontre Macdonald en 1971 et celui-ci lui propose de suivre son procès afin d’écrire un livre depuis le banc de la défense sur son affaire. Un accord est conclu : MacDonald obtient, avec l’espoir de voir paraître un livre démontrant son innocence, un gros à-valoir et une garantie sur les droits d’auteurs à venir. En échange McGinnis décroche une promesse d’exclusivité sur l’affaire et une décharge de responsabilité juridique. Les deux hommes se lient d’amitié, boivent des bières en regardant le foot, font leur jogging et matent les filles ensemble. Or le procès aboutit à la condamnation à perpétuité de MacDonald qui est déclaré, malgré l’absence d’aveux et de preuves, coupable de meurtre. Sur le banc de la défense, McGinnis fond en larmes. Ensuite, durant quatre ans, il entretient une correspondance assidue avec MacDonald qu’il invite à lui fournir, depuis sa prison, toutes les données intimes nécessaires à la confection du livre proclamant son innocence. Les lettres de McGinnis sont emplies de grandes déclarations d’amitié et de protestations contre l’injustice du verdict.

Cependant lorsque Fatal Vision paraît enfin, en 1983, c’est, à la stupeur de tous, un ouvrage à charge qui présente MacDonald comme un pervers psychopathe et s’emploie à démontrer sa culpabilité. Mais coup de théâtre : en 1984, MacDonald intente un procès à McGinnis et chose incroyable, cinq des six membres du jury en viennent à considérer qu’un homme qui a été condamné à la prison à vie pour le meurtre de sa femme et de ses enfants a raison d’accuser de trahison le journaliste qui l’a abusé.

Au troisième niveau intervient donc notre journaliste-vedette, Janet Malcom. Elle est contactée par l’avocat de McGinnis qui tente de rallier les journalistes à la cause de son client. En effet, selon lui, c’est la liberté de la presse qui est en jeu. Ce procès et son issue impliqueraient que dorénavant « tout auteur aurait obligation légale d’informer le sujet d’un livre ou d’un article de son état d’esprit envers lui durant la phase d’écriture et de recherche. » Passionnée par les questions d’éthique journalistique, Janet Malcolm reprend l’affaire à zéro et décide d’interroger tous les témoins et parties prenantes de cette affaire : McGinnis, MacDonald, mais aussi leurs avocats, leurs amis, les témoins lors des deux procès. Cette enquête donne lieu à deux articles très controversés d'abord parus dans le New Yorker en mars 1989 puis en livre et traduits en français seulement aujourd’hui.

L’enquête est passionnante. Elle pose de manière très franche la question essentielle  de savoir ce qu’un journaliste a le droit de cacher à un sujet. Cette interrogation est effectivement au cœur de toute la construction de la profession journalistique. Rappelons qu’en France, dès 1918, la charte des devoirs professionnels des journalistes établit qu’un journaliste n’a pas le droit de cacher son identité et condamne donc toutes les enquêtes d’immersion si fréquentes déjà à l’époque. C’est d’ailleurs au nom de ce principe que le très beau reportage de Florence Aubenas (Le Quai de Ouistreham, L’Olivier, 2010) — où elle avait pris pendant six mois l’identité d’une femme sans qualification, sans attaches, à la recherche d’un emploi — a été si discuté lors de sa publication.

Janet MalcolmJanet Malcolm

Janet Malcolm, à l’occasion de l’affaire Macdonald, analyse donc avec acuité la relation ambiguë du journaliste et de son sujet. Elle la décrit sur le modèle de la liaison de Schéhérazade avec son sultan, le sujet-Schéhérazade ayant tendance à toujours en rajouter pour que le journaliste-sultan le laisse en vie. Elle décrit aussi avec humour le drame du journaliste de non-fiction qui découvre que ses protagonistes ne seront jamais aussi intéressants, complexes que des personnages inventés. Tout journaliste n’a pas la chance de rencontrer son Raskolnikov, et il lui est parfois difficile de résister à la tentation d’en fabriquer un, à partir de l’Américain ordinaire qu’il côtoie. Mais cette enquête est aussi fascinante parce que, circulaire, elle fonctionne sur un système d’échos. Janet Malcolm se rend vite compte qu’en décidant finalement de plaider à charge contre McGinnis, elle occupe dans le processus de son propre reportage le même rôle duplice que McGinnis a joué par rapport à MacDonald.

Le quatrième niveau de ce livre est donc occupé par le lecteur – vous et moi – qui lui aussi se voit en position de refaire l’enquête et en son âme et conscience de répondre à toute une série de questions emboîtées : MacDonald a-t-il assassiné sa famille ? Sa monstruosité et perversité supposées autorisaient-elles Mcginnis à feindre l’amitié pour lui soutirer des informations ? Mais aussi : Janet Malcolm est-elle dans cette affaire uniquement une journaliste pétrie de scrupules et profondément soucieuse de l’éthique de sa profession ? Car l’ouvrage, avec son feuilletage et ses effets d’échos est tellement habile que le lecteur a parfois l’impression d’être pris dans un tourniquet étourdissant d’énoncés contradictoires. Le titre choisi pour l’ouvrage, Le Journaliste et l’assassin, par exemple, est très surprenant. D’un côté le projet du livre semble être d’émettre un sérieux doute sur la culpabilité de MacDonald et surtout de démontrer qu’assassin ou pas, tout sujet d’enquête doit avoir droit à un respect élémentaire. Mais en même temps, le titre, par son côté publicitaire, sensationnaliste et un peu racoleur, constitue une étiquette assez décalée par rapport au contenu. Binaire, il fige des identités et des rôles que l’enquête s’établit justement à interroger.

A moins que le rôle de ce titre soit justement de nous démontrer que tout journaliste, y compris Malcom elle-même dans un livre dénonçant le dilemme du journaliste, reste pris entre le devoir de rendre compte d’une vérité toujours passablement ambiguë, embrouillée et floue et la nécessité de vendre, au moyen de mots-chocs, romanesques et accrocheurs.


Janet Malcolm, Le Journaliste et l’assassin, traduit de l’anglais par Lazare Bitoun, J'ai Lu, 6 € 70

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