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Billet de blog 15 mars 2009

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Car la mémoire est poésie

Les éditions de La Table Ronde, dans leur collection de poche « la petite vermillon », réunissent opportunément deux ouvrages poétiques de William Cliff : Autobiographie et Conrad Detrez… et nous offrent par là-même l’occasion d’une découverte ou d’une relecture, profitable l’une ou l’autre…

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Les éditions de La Table Ronde, dans leur collection de poche « la petite vermillon », réunissent opportunément deux ouvrages poétiques de William Cliff : Autobiographie et Conrad Detrez… et nous offrent par là-même l’occasion d’une découverte ou d’une relecture, profitable l’une ou l’autre…

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Et puisqu’il s’agit d’une autobiographie, introduisons quelques éléments signalétiques, d’autant que William Cliff, malgré quelques passages à « Apostrophe » et une dizaine de titres chez Gallimard, reste un grand inconnu, par destination comme la plupart des poètes contemporains…

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Donc, William Cliff. Né le 27 décembre 1940, à Gembloux, Belgique. Etudes de lettres et de philosophie. Publie en 1973, dans le cahier de poésie 1 de Gallimard, sur la recommandation de Raymond Queneau, Homo Sum présenté par Claude Roy, qui écrit : « quelqu’un d’absolument pas pareil. Ou tellement pareil que ça devenait tout à fait étrange, insolite, in-édit ». Sac au dos, mains au fond de ses poches percées, il voyage : Espagne (pour rencontrer notamment le poète catalan Gabriel Ferrater qu’il traduira) et un peu partout en Europe, Amérique, sud et nord (America, Gallimard, 1983), Inde ou Egypte (En Orient, Gallimard, 1986). Autrement, il habite toujours Bruxelles, rue du Marché-au-Charbon, une soupente…

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En une suite de sonnets, au mètre toutefois inconstant (de 14 à 10 pieds), avec rimes ou assonances, William Cliff, dans Autobiographie (Editions La Différence, 1993), déploie le récitatif de ses années d’apprentissage : un prologue, puis l’enfance, l’adolescence, la jeunesse (3 séries et 1 interlude), enfin le supplice, et le centième poème pour l’épilogue…

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Dès l’ouverture, l’empreinte du désenchantement: « enfant je restais longtemps à jeter de longs regards/à travers les fenêtres de notre ennuyeuse école ». Car la poésie, à dire la vérité d’une expérience humaine, que pourrait-elle arranger au malentendu d’être ici ? On ne peut ne pas croire à ce monde…

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Désir et solitude, au bord du ciel, entre l’effroi et la fade lourdeur des choses, la quête d’amour est, contre tous les démentis, l’unique chance de nous émerveiller de la chance d’être plutôt que non…Et toujours un enfant cherche l’éblouissement. Toujours un jeune corps se faufile et roule dans l’herbe des prairies. Ce qu’on attendait nous trahit, se et nous mêle à la puante durée des jours :Vers les trois ou quatre heures du matin un pauvre bougreIra pisser sur ses souliers en regardant commentLa lune étend son sang dans la nuit qui s’entrouvreAu cri perçant du premier merle enroué mais ne ment-il pas ? est-ce vraiment le jour qui là-bas monte et bouge ?Ah ! quelle horreur ce temps qui tourne inexorablement !Et c’est la leçon rimbaldienne : où qu’on porte ses pas et son ombre, « ailleurs » n’y change rien. A Barcelone, par exemple :.

On sentait que ces gens étaient nés dans ces pierres

Et ne verraient jamais qu’elles jusqu’à leur mortLa foule défilait la foule à BarceloneAdorait le « futbol » et parmi les kiosquesOù se vendait aussi le génial CervantèsOn pouvait acheter pour quelque cent pésètesDes journaux du tabac un poète espagnolOu le corps impatient d’un chico en goguette

Que vaut alors cette « Immense existence » (Gallimard, 2007)? Elle vaut d’écrire un poème, façon de secouer la poussière des plafonds et de l’ennui… De se donner la liberté du vagabond… Et il restera quand même à s’étonner de quelque chose : qu’ici quelqu’un vive… Dont il n’est pas nécessaire de dire plus que ça :

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Et nous écroulions fatigués de la marche

A même le terreau des la colline afinDe manger nos sandwichs et boire la lavasse

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Avec Conrad Detrez (Le Dilettante, 1990), William Cliff inverse la formule célèbre de Rimbaud : un autre est je ! cette fois…

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Mort du sida en 1985, après avoir obtenu le prix Renaudot 78 pour son roman L’Herbe à brûler, Conrad Detrez, natif de la région de Liège un 1er avril 1937, élève à l’Université catholique de Louvain, s’est engagé dans les combats du tiers-monde, séjour à Cuba, prison et torture au Brésil…

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Le portrait d’une génération perdue d’avoir« littéralement et dans tous les sens » voulut mener à fond le projet du « cher ange » de Charleville : « changer la vie » ! Et, tout comme le caravanier du Harrar, manqué le bonheur ?

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Mais d’abord, et en définitive, et surtout, c’est une vie singulière, c’est un corps putrescible, que William Cliff nous restitue à travers 3 chants de 30 dizains et un envoi de 10, la matrice de 100 que réorganisera Autobiographie :

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Sur la photo ses cheveux sont bouclésPoint de moustache encor n’orne sa lippeOn dirait un pauvre môme égaréDans ce pays de lointaine AmériqueÔ cher Conrad je pense à la magiqueAudace qui te fit quitter nos terres.

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Et, autre part :

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Comment avais-tu rêvé de vieillir ?Tu te voyais réfugié dans un cloîtreFaisant semblant d’à la règle d’obéirEt satisfaire aux lois de l’oratoireLà tu mourais tranquille toute gloireLittéraire oubliée ou au BrésilAlors c’était dans une petite île

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La course haletante de ce « frère humain », la refaire, aller respirer et se perdre sur ses traces :

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Ainsi la plage dans la nuit bouillante

Est le grand lit des amours sans argentVaste bordel dans lequel on dépenseCette unique richesse que les gensReçoivent gratis en naissant semenceOr sexuel donné aux malheureuxPour s’entre-saouler de leur corps fiévreux

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Emprunter les « chants » de l’Odyssée homérique, la cadence heurtée d’une circumnavigation où Ithaque ne serait que la brûlure solaire d’un mirage : vers narratifs, swing prosaïque syncopant tous les écarts du langage… et que rien ne soit perdu du temps ni du monde, sous la falaise où guettent sirènes carnivores …Fuir, insolemment fuir cet occident fautif, il le fallait ! Au prix même de « la prison/charnelle dont la rapide saison/fut emportée en la flache impalpable ». Et le poème, au bout du compte, quoi d’autre, que le vertige des rêves partagés, en vain ?

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Adieu adieu Conrad j’aspire l’airmon ventre se soulève et il s’abaisseet la pluie tombe aujourd’hui comme hieret le temps passe et les saisons se laissentmollement tourner en mauvaise graisseoui Conrad mais j’ose à peine le direc’est tout de même merveilleux de vivreet le bruit de la pluie me fend le cœurtellement cette mélodie m’enivreet me fait oublier le jour et l’heure.

William Cliff, Autobiographie, suivi de Conrad Detrez, La Table Ronde, « la petite vermillon », 2009, 8 € 50.

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