Remporter la bataille des idées

L’association Fakir, animée par le journaliste François Ruffin, présente sous forme d’interview posthume les « Cahiers de Prison » d’Antonio Gramsci (1891-1937), un des fondateurs du Parti communiste italien, sur le thème de la bataille des idées face à l’hégémonie actuelle du capitalisme. Fakir Editions, 68 p, 4 euros.

Gramsci rédigea de 1926 à 1935, en prison sous le fascisme,  32 cahiers de 2848 pages. François Ruffin en a tiré l’essentiel, en se focalisant sur le rôle des intellectuels dans la lutte sociale anticapitaliste. Le thème est d’actualité, au moment où la droite et l’extrême droite ont gagné pour le moment la bataille des idées. Il est donc bon d’écouter ce que Gramsci peut nous dire sur le sujet. Nous partirons donc du résumé de l’interview posthume  de Fakir pour ouvrir la discussion. 

Pour Gramsci, la bourgeoisie au XXe siècle a su produire ou s’allier de nombreux types d’intellectuels : ingénieurs, économistes, enseignants, cadres de l’appareil administratif. Ces intellectuels sont la conscience critique de cette classe.

De façon plus précise, Gramsci distingue Orient et Occident,  la révolution russe et les révolutions possibles en Europe de l’Ouest. Pour Gramsci, la bourgeoisie, en Europe de l’Ouest, est à la direction morale et intellectuelle non seulement de l’Etat, mais des médias, de l’Université, des écoles, des administrations. L’Etat n’est donc qu’une tranchée avancée, et, derrière lui, se trouvent mille bastions qui le constituent  en une véritable forteresse. Ces bastions sont en bonne partie dirigés par des intellectuels liés à la bourgeoisie. Ils assurent un consentement des masses populaires au capitalisme, garantissent une stabilité au pouvoir de domination de la classe bourgeoise. L’Etat capitaliste, organe de coercition par son appareil répressif (armée, police, prisons), s’appuie sur une hégémonie intellectuelle ancrée dans la société civile par tous ces intellectuels.

Dès lors, si en Russie, l’Etat tsariste ne s’appuyait pas sur un fort consentement des gouvernés, justifiant la guerre de mouvement rapide de Lénine pour le renverser, en Europe de l’Ouest, une longue  guerre de positions est nécessaire, pour prendre les bastions qui assurent l’hégémonie bourgeoise.

Le prolétariat a donc, selon Gramsci, besoin d’intellectuels pour contester cette hégémonie de la bourgeoisie, dans un rapport alliant le savoir et le sentir. L’élément populaire sent une situation mais ne sait pas toujours d’où elle vient. L’intellectuel sait d’où cette situation vient mais ne comprend pas toujours et surtout ne sent pas toute son épaisseur sociale. Cela peut être, selon Gramsci, par exemple le rôle de la littérature populaire, liée aux passions du peuple, de combiner le sentir et le savoir.

Gramsci, dans ses cahiers de prison, nous laisse là, selon Fakir. Il a été mis de côté par le Parti communiste italien de la période du stalinisme triomphant. Il ne joue plus de rôle dirigeant dans le Parti communiste italien, qui n’est plus l’intellectuel collectif dont il avait rêvé. 

Quels enseignements pouvons-nous en tirer aujourd’hui ? J’en vois deux, qui prolongent Gramsci, tout en le remettant en cause. 

D’abord, il faut abandonner l’idée gramscienne d’un parti intellectuel collectif du prolétariat. Le prolétariat existe : on peut l’appeler classes populaires, c’est-à-dire les ouvriers et les employés, auxquels on peut ajouter les classes moyennes salariées dont des classes intellectuelles beaucoup plus nombreuses qu’à l’époque de Gramsci.  Ces classes peuvent constituer, avec les paysans travailleurs et tous les mouvements d’émancipation sociale (femmes, jeunes, peuples opprimés, minorités sexuelles, défenseurs de la justice environnementale, associations démocratiques notamment) un bloc populaire anticapitaliste visant une transformation sociale.

Ce bloc populaire peut être représenté dans le système politique par un ou des partis politiques de gauche, menant cette « guerre de positions » évoquée par Gramsci. Certains partis, réformistes, ne s’occuperont que de prendre des positions en faveur des exploités et des opprimés. D’autres, révolutionnaires, auront en tête qu’à un moment donné, il faudra faire mouvement pour transformer l’Etat capitaliste de fond en comble. Mais ces partis ne constitueront pas l’intellectuel collectif dont rêvait Gramsci. Parce que ce sont des institutions, des organisations en vue de définir un certain ordre. Or, comme l’explique fort bien la sociologue Mary Douglas dans « A quoi pensent les institutions » (Le Seuil, encore un poche), les institutions ne pensent pas. Elles ordonnent, elles font médiation entre elles, d’autres institutions et la société dans son ensemble.

Mais alors, et c’est notre deuxième enseignement, qui va penser la société post-capitaliste, la stratégie révolutionnaire, qui va transformer le « sentir » des classes populaires et des mouvements sociaux en savoirs, selon les expressions de Gramsci ? Les penseurs, les intellectuels. Ceux qui considèrent comme leur devoir de dire la vérité au nom des opprimés pour toute la société et non pour la classe capitaliste : les chercheurs, les écrivains, les journalistes indépendants, les enseignants, tous ceux qui se font un devoir de savoir le monde et de sentir la société du point de vue des classes et couches sociales opprimées. Les partis politiques, comme les mouvements sociaux pourront alors reprendre les idées de ces intellectuels critiques pour les proposer dans leurs programmes et les mettre en œuvre dans leurs actions.

Le problème est alors, comme l’avait pressenti Gramsci, celui de l’organisation  d’une longue lutte des idées, des pensées pour saper l’hégémonie du capitalisme sur les milieux populaires. Comment ?  Par l’éducation populaire des associations, des partis politiques de gauche, les médias indépendants, les réseaux de l’espace Internet. Mais aussi par la pratique sociale des luttes, des actions. Car c’est par l’action politique et sociale que les milieux populaires et les intellectuels peuvent sentir et apprendre ensemble pour se fixer des objectifs réalistes, détruisant les casemates et les bastions de l’hégémonie capitaliste. Education et actions permettront ensemble, démocratiquement, de remporter la bataille des idées.

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