Parlez franglais !

C’est le titre d’un petit ouvrage de 60 pages qui vient d’être publié aux éditions Lambert-Lucas. L’auteur est très connu dans le monde des anglicistes, Paul Larreya, professeur émérite de linguistique à l’université Paris XIII, dont les ouvrages demeurent des références, notamment la remarquable Grammaire explicative de l’anglais, co-écrite avec Claude Rivière, ré-éditée quatre fois chez Pearson-Longman et qui a été fort utile à de nombreux lycéens et étudiants. Mais un professeur émérite qui a largement œuvré pour l’enseignement de la langue anglaise a légitimement le droit de s’amuser un peu en chemin et de mêler information, réflexion et humour. C’est le sens de Parlez franglais ! qui se veut une réponse à la fois sérieuse et sarcastique au célèbre et magnifique pamphlet de René Etiemble Parlez-vous franglais ? de 1965, ré-édité en 1973, 1980 et 1991 aux éditions Folio actuel.

 

Etiemble dénonçait avec vigueur l’intrusion très souvent superflue de l’anglais dans la langue française quotidienne. Quelques années plus tard, en 1979, le regretté Miles Kington publiera aux éditions Penguin, Let’s parler franglais! somme de ses chroniques désopilantes dans feu le magazine satirique Punch présentée en quarante leçons pour bien parler franglais. Cinquante ans plus tard, Paul Larreya a choisi de calmer les esprits, de prêcher la tolérance et la patience en six chapitres concis et fort bien construits, tout en avertissant le lecteur dans son avant-propos : « Vous n’aurez aucun effort à faire pour apprendre le franglais…vous le parlez déjà très bien ». Dans le chapitre I l’auteur rappelle fort utilement et fort judicieusement que l’invasion ne saurait être unilatérale puisqu’elle a commencé par la bataille de Hastings en 1066. Guillaume le conquérant, duc de Normandie, devenant roi d’Angleterre après avoir remporté cette bataille-là, c’est la langue française qui pénétra dans la langue anglaise, puisque ceux qui détenaient le pouvoir désormais parlaient français et qu’il convenait de s’habituer à la langue de l’envahisseur.

 

Le chapitre II, intitulé Le franglais incontournable, est une compilation de conseils aux ennemis les plus résolus du franglais, qui auraient tort de s’entêter apparemment, puisque certains vocables font partie de notre quotidien. Paul Larreya ironise au passage sur les solutions linguistiques officielles et artificielles qui sont plus lourdes encore que le franglais dénoncé et donne un exemple : ne dites plus « Mon frère est DJ, c’est un grand hacker, il a même un blog et collectionne les DVD », mais plutôt « Mon frère est platiniste, c’est un grand fouineur, il a même un bloc et il collectionne les disques numériques polyvalents ». Ridicule et succès assurés. Le domaine s’étend bien évidemment aux noms de sports, qu’il serait illusoire de vouloir remplacer. Imaginerait-on de dire le jeu de la balle au pied plutôt que football ? De plus tenter de faire comprendre à Ribéry qu’il s’agit de la même chose semblerait une aventure. Dans le même chapitre l’auteur consacre quelques lignes à ce qu’il nomme le franglais gestuel, notant que « le fleuron de la gestuelle française », le bras d’honneur,  a presque totalement disparu au profit du très anglo-saxon « doigt d’honneur », bien que les avis divergent sur les origines de ce geste-ci. Paul Larreya rappelle également que l’on ne touche plus du bois, de plus en plus difficile à trouver dans le mobilier, mais on croise les doigts à l’anglo-saxonne.

 

Dans le chapitre III, Joignez l’inutile à l’agréable, l’auteur déplore (quand même ! sa mansuétude nous inquiétait…) les habitudes snobs qui poussent à vouloir briller en société en donnant l’illusion que l’on maîtrise la langue anglaise. Ainsi pourquoi dire coach, brain drain, why not ? standing ovation ? Quand on peut aisément dire entraîneur, fuite des cerveaux, pourquoi pas ? et ovation debout. Paul Larreya constate avec consternation qu’à la parole de l’enseignant succède le faux dogme de la vérité imposée par les media, c’est l’objet du chapitre IV, Parler franglais sans s’en apercevoir, avec sa cohorte d’erreurs de faux amis devenus hélas des vrais. On ne peut qu’être reconnaissant de voir dénoncer l’usage répandu de mots avec leur sens anglais : opportunité au lieu d’occasion pour opportunity, scène au lieu de lieu pour scene et initier au lieu de faire commencer pour initiate. Combien de fois n’entend-on pas, surtout en ce moment, que les familles des victimes sont dévastées au lieu d’anéanties ? En revanche Paul Larreya pense qu’il ne sert à rien de prendre pour cible « Votre Honneur », hérité des séries télévisées américaines, au lieu de « Madame, Monsieur La/Le Président(e) » puis la formule est plus valorisante pour les magistrats concernés.

 

Le chapitre V s’en prend au Franglais made in France, ce registre de vocables inventés de toutes pièces et pour lesquels les anglais utilisent d’autres mots : people (celebs),  tennisman (tennis player), caddie (shopping trolley), sans compter les déformations graphiques et phonétiques : un perdant ne saurait être autre chose qu’un loser, alors que looser n’est rien d’autre que le comparatif de supériorité de l’adjectif loose ! Et que dire du sweat-shirt, régulièrement prononcé « souiit » au lieu de « souèt ». Mais Paul Larreya conclut avec son humour très pince-sans-rire, chapitre VI, Le franglais au moins c’est facile à prononcer, en constatant que la prononciation du franglais a beaucoup évolué depuis les années 1950. Il est bien évident que dans cette réponse tardive à René Etiemble il y a beaucoup d’humour au deuxième degré et un soupçon de provocation également. En tout cas un livre agréable et facile à lire, non seulement pour l’été mais aussi pour l’automne, sachant que dans ce domaine, Paul Larreya apparaît comme « ze beste »…

 

Paul Larreya, Parlez Franglais !, éditions Lambert-Lucas, ISBN 978-2-35935-119-4, 60 pages, 10 €.

 

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