Un si fragile vernis d'humanité

Les questions d'éthique en France sont largement dominées par les approches utilitaristes et kantiennes. Entre une morale qui calcule et celle que Kant a donné pour horizon à la philosophie pratique, se dessine maintenant l'amorce d'une réflexion qui explore de nouvelles voies.

Les questions d'éthique en France sont largement dominées par les approches utilitaristes et kantiennes. Entre une morale qui calcule et celle que Kant a donné pour horizon à la philosophie pratique, se dessine maintenant l'amorce d'une réflexion qui explore de nouvelles voies. C'est l'une d'elle qu'emprunte Michel Terestchenko. En s'appuyant sur l'histoire et sur la psychologie sociale, le philosophe démontre que la question du Mal, aussi dérangeante soit-elle, repose d'abord sur quelque chose de fondamentalement humain et qu'il résume par la notion de "vulnérabilité".
Le héros, comme le bourreau, ne sont pas des gens exceptionnels. Que ce soit celui qui a torturé ou exécuté des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ou celui qui les a sauvés, le phénomène que décrit l'auteur à leur sujet relève d'une présence ou d'une absence à soi-même. Ce livre se lit tout d'une traite. Il est fortement nourri d'exemples, de situations vécues basées sur des témoignages comme celui de Franz Stangl, commandant du camp de Treblinka ou de Marie Trocmé, femme du pasteur André Trocmé, qui à Chambon-sur-Lignon sauvèrent, avec le concours de la population du village, près de 5 000 juifs.
C'est à une approche toute personnelle qui relève de l'intime que nous poussent les conclusions de Michel Terestchenko. Loin de toute morale de commandement ou d'obéissance à un principe, le ressort qui nous fait agir serait celui d'un "ébranlement" de la totalité des facultés de l'être humain. Michel Terestchenko renvoie ainsi dos à dos le dualisme du sentiment et de la raison. Les gens qui agissent de manière moralement bonne le font parce qu'elles ne peuvent pas faire autrement. Ce total engagement laisse apparaître un "soi" qui ne peut être réellement saisi et garde sa part de mystère ; le Mal n'étant qu'un éloignement de cette partie constitutive de l'être - l'auteur pointe par ailleurs les mécanismes de docilité et de conformisme sociaux. Un être qui reste à la fois fragile mais aussi, malgré tout, capable de produire le miracle de l'engagement. Ce travail interroge, cherche à comprendre sans juger et on aimerait que ses conclusions fassent l'objet de prolongements dans l'université mais aussi et surtout peut être dans la société.

Michel Terestchenko - "Un si fragile vernis d'humanité - banalité du mal, banalité du bien" (La découverte). 301 pages. 11,50 euros.

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