«… Et comme l’espérance est violente»

« Tout est mû par l’amour – Homère et l’Océan. »

                                              Ossip Mandelstam

 

« Sur le fuseau de nacre

Tendant le fil de soie,

Doigts souples commencez

L’envoûtante leçon ![1]

Ossip Mandelstam écrivit cela un jour. Comme une invocation à des Moires familières, douces fileuses ourdissant le fil de chaque unique vie dont chacune tissera, détissera, retissera, envers et contre toutes les déchirures, l’Histoire humaine, infiniment brodée et rebrodée des mille et une couleurs qui d’une vie à l’autre courent, se rejoignent, se disjoignent, s’appellent et se répondent. Pour dire croirait-on l’arachnéenne matière de ce livre de Geneviève Brisac – et nos vies, puisque aussi bien « Nous sommes de l’étoffe dont les rêves sont faits. »[2]

C’est bien pourquoi d’ailleurs, dira à Molly, sa sœur retrouvée après bien des naufrages, Anna l’écrivain qui renaît et autour de qui ce livre déploie sa subtile spirale, «Il faut une confiance extrême dans la vie pour broder, il me semble. » Anna, Molly : deux femmes intensément vivantes, nos amies, nos sœurs, dont ce livre écrit à fleur d’intelligence et d’émotion raconte, à partir d’une crise et de sa résolution, les amours, les élans entrelacés aux soubresauts d’une époque – les années 1970 –, époque d’espoir en une Révolution qui panserait, peut-être, ou même rédimerait par un don d’innocence, les plaies à vif des sombres temps tout proches. Espoirs d’une génération issue de l’après-guerre avant le franchissement de cette « ligne d’ombre » qu’évoque Conrad, lisière inquiète de « la jeunesse, insouciante et ardente » et de la « période de l’âge mûr, plus embarrassée et plus poignante »[3]. Espoirs brisés, endeuillés, indomptés pourtant, invinciblement vivaces.

Anna, Molly, deux héroïnes littéraires, faisant monter en nous la mémoire d’un autre duo féminin, celui du Carnet d’or, récit aussi d’un effondrement et d’une renaissance intimes et politiques, par et dans la littérature. Deux prénoms de femmes, résonnant chez Doris Lessing comme une reprise métamorphique peut-être, où se réinterprètent, se réinventent tout autrement, l’Anna Livia toute d’innombrables rivières et la Molly/Pénélope de Joyce – Pénélope la résistante, infatigable tisseuse dont l’ouvrage toujours recommencé réfléchit le destin infini du poème homérique. Voici que le roman de Geneviève Brisac prend à son tour le relais, reconduisant dans l’ostinato d’une voix de femme qui ne renonce jamais, l’entrelacs torsadé de la vie et de l’art, plus fort que toute mort. « Les tissus sont le début de toute civilisation », dira d’ailleurs un jour la narratrice : jute raphia velours poèmes dits et redits aux fibres des cœurs mêlés, ainsi reliant les vies : c’est tout un.

Envoûtant à coup sûr, ce livre polyphonique, délicatement chatoyant, tout parcouru d’irrésistibles friselis de drôlerie comme lorsque soudain la mer s’ébouriffe et rit sous le vent, ce livre qui renaît, futur rouvert au terme des pages du roman de Geneviève Brisac  – voici que son titre surgit, maintenant, sous les doigts d’Anna : « Dans les yeux des autres. C’est le titre. » Derniers mots du roman – premiers mots, aussi bien, d’une lectrice qui dirait à une/un amie/ami : lis ce livre ! Anna, l’écrivain les trace sur la page, et la narratrice/conteuse, mémoire vivante des disparus qui « s’ils ne sont pas morts [ils] vivent encore quelque part »[4], comme dit le conte, nous les transmet, l’une et l’autre, aède/rhapsode, en sœurs woolfiennes d’Homère, entremêlant leurs voix pour nous inviter à écouter l’Histoire en ses histoires.

Mise en abyme d’une somptueuse évidence, par laquelle Geneviève Brisac dévoile la puissance magique de la littérature : engendrer le réel, et ainsi l’élargir, à perte de vue, le tenant tout entier pourtant, comme une promesse fertile, force de résistance à n’importe quelle destruction, dans l’orbe d’un poème – ou « dans un strudel »[5] Dans un fragment de poème même – de Rose Aüslander au nom si étrangement vrai qu’on le dirait imaginé : «… dans les yeux des autres ». Où les reflets, les désirs, les fantômes, les souvenirs du temps perdu, toutes les traces infimes de ce qui eut lieu un jour, ni illusions ni mensonges, sont au contraire, comme chez Lucrèce les simulacres, l’indestructible même : ses mues et ses métamorphoses, sans fin. Car Anna « sait très bien qu’on écrit avec ce qui a été perdu », c’est pourquoi « elle recopie ce que dictent le vent et la poussière, le vent d’est, la poussière éternelle, la poésie éternelle, le point de départ des récits de chacun d’entre nous. » 

Ainsi s’entrecroisent, en d’innombrables fils colorés, chaîne et trame, envers compliqué et endroit captivant, « l’écriture d’une aventure » – celle de quelques jeunes gens et de leur entourage dans les années qui séparent mai 68 de la fin du XXe siècle –, et « l’aventure d’une écriture »[6] – celle, douloureuse et féconde, d’Anna dans la fiction, qui réfléchit l’épos dont Geneviève Brisac est ici la passeuse inspirée. Deux aventures étroitement entrelacées dans une prose aérienne, vibratile, tout infiltrée de rythmes qui s’impriment dans l’oreille et habitent la mémoire, ainsi que le font les vers qui si souvent nous hantent sitôt que lus. C’est que des vers, des alexandrins en particulier – mais pas seulement, tant est souple la « bigarrure rythmique »[7] de cette écriture –, sont tapis et agissent dans le tissu du texte. L’un d’eux, comme une musique, ne me quitte pas depuis ma première lecture du roman, et voici qu’il me revient au moment où j’écris ces quelques lignes : « Dehors un vent glacé cinglait les arbres nus. » Pourquoi celui-là – bien d’autres sont enchâssés dans l’écriture  du roman –je l’ignore. Mais je remarque qu’il résonne avec d’autres passages du livre, disant un vent mauvais qui malmène les passants[8] et alors se lève, comme l’écho d’une chanson lointaine, un fragment de Virginia Woolf faisant d’un même vent cruel cet étrange personnage qui « hurlait sa joie de détruire, son pouvoir d’arracher l’écorce, de tuer la fleur, et de montrer l’os à nu. »[9] Et pourtant, comme le démontre cette minuscule expérience de lectrice, on saisit que le chant, le chant des mots, à travers toutes les tempêtes, résiste et ne meurt pas. Et, d’une voix à l’autre, en rythmes qui sécrètent et inscrivent des durées, voilà que le temps, de destructeur en devient créateur. Miracle, vital et politique, de la poésie, en toutes langues, musiques différentes et pourtant pareilles par « leur arrière-fond tonal » commun, écrira Nietzsche, cet arrière-fond frémissant, entêtant, « où s’entend la mélodie originaire du plaisir et du déplaisir.[10] »

Éclairant ce miracle, voici ce que, à propos de l’alexandrin français, écrivit un jour Ossip Mandelstam : « L’alexandrin remonte à l’antiphonie, à l’appel d’un chœur en deux parties qui disposent d’un même temps pour s’exprimer. Au demeurant, l’équilibre de cette égalité est rompu quand une voix cède la part de temps lui appartenant à l’autre. Le temps, telle est la substance nue de l’alexandrin. [11]» Un temps respiré, substance de l’échange et rythme qui relie, et non plus inexorable et morne sablier. On perçoit alors à quel point c’est d’abord et avant tout la musicalité profonde du texte de Geneviève Brisac qui effectue ce qu’Isaac Babel décrit pour sa part de la sorte, et qui pourrait tout aussi bien valoir pour elle : « Je prends un petit rien, une anecdote, une histoire qui traîne sur la place du marché, et j’en fais une chose à laquelle moi-même, je n’arrive plus à m’arracher. Ça joue, c’est rond comme un galet. Ça tient par la cohésion de ses particules. Et la force de cette cohésion est telle que même la foudre ne saurait la briser.[12] » Cette cohésion magnétique, ce galet – Anna d’ailleurs au moment de commencer à écrire « pose un galet sur sa page », prémices offertes au livre qui renaît  –, c’est cela, exactement, l’épopée : des riens, et des rythmes. Des rythmes ouverts qui, de ces bribes évanouissantes, (re)créeront pour jamais, car en incessante métamorphose, l’immarcescible nécessité. Là peut se dire le monde, là se transmet l’humain, en ce qu’il a de plus ténu, de plus vulnérable, de plus précieux. Pierre Guyotat observe que « l’épopée, ce n’est pas, ça n’a jamais été, des événements colossaux, éclatants, spectaculaires… C’est le plus souvent un détail matériel, domestique, intime, trivial, qui signale l’épopée.[13] » Relire alors Homère, chantant avec douceur les hommes « mangeurs de pain », la « mer violette », et Simoïsios mort à la guerre dans la fleur de l’âge, ce garçon « que sa mère enfanta aux bords du fleuve Simoïs ; elle avait suivi ses parents qui venaient visiter leurs troupeaux : voilà pourquoi Simoïsios était son nom.[14] » L’histoire de Marek aux yeux en amande, celles de Karim, de Boris, de Molly, de Mélini, d’Anna enfin, et de tous les autres qui traversent ce récit, contées/chantées aujourd’hui par la voix d’une femme, est-ce d’une autre nature ? « Donner toujours une immense importance aux petites choses », note Anna. Voici alors uneépopée, légère et forte, déchirante souvent, qui dit les combats, à leurs amours tressés, de quelques enfants d’un siècle qui vit se perpétrer l’innommable dans le crime de l’extermination d’un peuple. Alors Boris Yankel, qui connaît « le cœur de Rose Aüslander comme si c’était le sien », Borisdont le corps libre et vivant dans ses courses sur la lande fraye passage aux vers d’Avrom Sutzkever, donnera aux enfants d’une autre errance les noms des poètes du ghetto de Czernowitz : Rose Aüslander, Llana Shmueli, Immanuel Weissglas, Heinz Kehlmann, Selma Eisinger, Klara Blum. Mélopée héroïque, en une nouvelle Iliade, où se renouvelle, invaincue, la poésie. Au cœur d’un instant de « panne » du temps, où dislocation et néant vont peut-être sinistrement triompher, voici que ces enfants, telle une troupe d’enchanteurs, surgiront en musiciens :  toutes les  transmutations pourront dès lors advenir, l’amour gelé revivre, et le livre trouver l’élan de sa délivrance.

Et l’on se prend à songer, en ce moment si gracieux où les enfants d’une autre diaspora, sont/deviennent les poètesdisparus, « cœur neuf en eux, nouvelle voix[15] » , et réciproquement, à ces mots d’Ossip Mandelstam évoquant à propos de l’acteur Solomon Mikhoëls «la plasticité et la force fondamentale du judaïsme », « puissante force artistique » capable de survivre à la destructiondu ghetto : « Un petit tourbillon sur place, et l’ivresse est là […]. Le Dionysos juif n’exige pas grand-chose et répand une gaieté immédiate. […] Maintenant le Juif qui danse ressemble au chorège du chœur antique. Toute la force du judaïsme, tout le rythme de la réflexion abstraite, dansante, toute la fierté d’une danse dont le dernier ressort, au fond, est de compatir avec la terre – tout cela passe dans le tremblement des mains, dans la vibration de doigts qui pensent, aussi pleins d’esprit qu’un discours clairement articulé.[16] » Les enfants musiciens du roman de Geneviève Brisac, venus du Sénégal ou de Sierra Leone, réitèrent, dans le roman, quelque chose de cette magie poétique, soufflée par quelque « dieu de la musique [17]»dont le pouvoir, celui de la poésie même, sera de parvenir à « abolir le ghetto[18] » – tous les ghettos , car « les frontières nationales s’effondrent dans la poésie, et les forces vives d’une langue se répondent l’une l’autre par-delà l’espace et le temps, car toutes les langues sont liées par une union fraternelle, qui s’affirme précisément dans l’ esprit de famille propre à chacune, et dans la liberté au sein de laquelle elles constituent une grande famille et se hèlent comme  de vieilles connaissances.[19] » Ainsi la langue est-elle « la suprême merveille musicale de la nature[20] », selon le mot de Nietzsche, et, en ses rythmes innombrables, multiplement réinventés, pure puissance de survie : de vie superlative, intensivement rivée au « dur désir de durer » que rien ne saurait jamais éradiquer, car toujours une voix, puis une autre, une autre encore, seule, en canon, en chœur, tessitures d’une mémoire neuve, se lèvera pour prendre le relais.

C’est bien pourquoi, comme l’écrit Mandelstam encore, « dans la poésie, l’invention et la mémoire vont de pair. […] La poésie respire par la bouche et par le nez, par la mémoire et par l’invention. Il faudrait être un fakir pour se passer de l’une de ces deux respirations.[21] » Définition même du dire épique, multiplement réinventé dans sa remémoration même.

Geneviève Brisac n’est pas un fakir, et son livre respire très exactement de cette double façon. Il naît de la respiration d’une femme, capable, telle Arachné – telle aussi la grande Virginia Woolf –, de capter dans son art et de rendre avec bonheur à tous « la vie elle-même, qui s’écoule[22] », et les avatars infinis de l’amour.

Anna, son personnage, comme la jeune Méonienne, fille du peuple qui défia Athéna, la gardienne jalouse de l’autorité patriarcale, et en fut punie par la déesse qui la transforma en araignée sans lui ôter pourtant le pouvoir de tisser[23], redeviendra, après avoir été, pauvre araignée dédaignée, presque anéantie par les siens, Arachné. Arachné, femme et artiste enfin libre, dans et par la romancière dont l’ouvrage admirable, que sécrètent son corps et sa mémoire généreuse, brisera le sort funeste. Magnifique cadeau au lecteur – à la lectrice.

  • Geneviève Brisac, Dans les yeux des autres, Points, 288 p., 7 € 30.

 


[1] Ossip Mandelstam, Tristia et autres poèmes, trad. François Kérel, Paris, Gallimard, « Poésie », 2014, p. 31.

[2] William Shakespeare, La Tempête, acte IV, sc. 1.

[3] Joseph Conrad, La Ligne d’ombre, trad. Florence Herbulot, in Œuvres IV, Paris, Gallimard, « La Pléiade », 1989, p. 874.

[4] Walter Benjamin reprend cette formule, à propos de la force de la transmission, dans son article « Le conteur », Franz Kafka également, dans une lettre à Milena.

[5] Isaac Babel, cité in Dans les yeux des autres.

[6] Cette double formulation est de Claude Simon.

[7] Friedrich Nietzsche caractérise ainsi la langue grecque ancienne.

[8] Page 162 du roman par exemple.

[9] Virginia Woolf, Les Années, trad. Germaine Delamain, Paris, Gallimard, « Folio », 2008, p. 210.

[10] F. Nietzsche, Fragments posthumes automne1896- printemps 1872, trad. Michel Haar, Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Paris, Gallimard, 2003, p. 431.

[11] O. Mandelstam, De la poésie, trad. Christian Mouze, Paris, Éditions de la Barque, 2013, p. 93.

[12] Isaac Babel, Œuvres complètes, trad. Sophie Benech, Paris, Le Bruit du Temps, 2012, p. 19.

[13] Pierre Guyotat, Explications, Paris, Léo Scheer, 2000, p. 66.

[14] Homère, Iliade, trad. Victor Bérard, Parsi, Gallimard, « La Pléiade », 1968, p. 160.

[15] Avrom Sutzkever, in Anthologie de la poésie yiddish, trad. Charles Dobzynski, Paris, Gallimard, « Poésie », 2000, p. 540.

[16] O. Mandelstam, in Ralph Dutli, Mandelstam -Mon temps, mon fauve, trad. Marion Graf, Le Bruit du Temps, 2012, p. 289.

[17] Virginia Woolf évoque ce « dieu de la musique » dans un petit texte intitulé « Musique de rue », in Rire ou ne pas rire- Anthologie (1905-1929), trad. Caroline Marie, Nathalie Pavec, Anne-Laure Rigeade, Paris, Éditions de la Différence, 2014, p. 163

[18] O. Mandelstam, op. cit, p. 289.

[19] O. Mandelstam, op. cit. p. 121.

[20] F. Nietzsche, op. cit., p. 332.

[21] O. Mandelstam, op. cit., p. 252.

[22] V. Woolf, à propos de la visée de son travail d’écrivain.

[23] Ovide raconte cette histoire au livre VI des Métamorphoses.

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