Billet de blog 27 févr. 2009

Un homme, de Philip Roth, à reculons vers la mort

Cela fait un moment, qu’il tourne autour de la mort. Non, il tourne autour depuis toujours : le désir et la mort. Depuis quelques livres, Philip Roth aborde, frontalement, comme autrefois les états hormonaux et culturels deson adolescence avec Portnoy et son complexe,ce qui se tait, s’ellipse, se présente avec faveurs nouées et bronzage sous toison blanche : la déchéance de l’âge.

Dominique Conil
Journaliste à Mediapart

Cela fait un moment, qu’il tourne autour de la mort. Non, il tourne autour depuis toujours : le désir et la mort. Depuis quelques livres, Philip Roth aborde, frontalement, comme autrefois les états hormonaux et culturels deson adolescence avec Portnoy et son complexe,ce qui se tait, s’ellipse, se présente avec faveurs nouées et bronzage sous toison blanche : la déchéance de l’âge.

© 

Il dit, quelque part sur une plage retrouvée de son enfance, à laquelle il s’est en somme assigné, que la douleur, le corps qui divorce d’avec vous, ces vagues puissantes que l’on ne peut plus chevaucher, seulement regarder, se souvenir – « mais combien de tempsl’homme peut-il passer à se rappeler le meilleur de son enfance ? » – ce désir sans objet aucun, ce non-désir pour ce que l’on devrait aimer, voilà la vieillesse.

Il dit, qu’après un quintuple pontage précoce, tous les ans (jamais le prénom n’est révélé)fut abonné de l’hôpital. Il décrit, précisément, ce que c’est qu’un défibrillateur, petit truc de rien, alerte rouge en soi, le premier lâchage, simple essoufflementau bout d’une longueur de piscine. Il dit ce que c’est, attendre en pantoufle non-tissée et blouse à l’avenant, dans une salle où l’on serefile les pages sports, en attendant l’entrée en salle op’.

Il pense, bien sûr, au ratage que fut sa vie. Ratage ? Oui, comme les autres vies. Lui restent deux fils hostiles – « Espèces d’enfoirés, sales gosses boudeurs, petits merdeux sans indulgence ! », une fille trop aimante, le regret terrible d’avoir perdu une femme aimée, la femme complice, pour une autre, calamiteuse, demeure ce « trop tard » d’un homme qui assis devant une toile vierge après en avoir rêvé pendant des décennies, constate très vite qu’il n’a plus envie de peindre. A côté plus que ratage pour cet éternel second de son aîné brillant et aimé. Et peut-être a-t-il vécu en éternel second de lui-même.

Il dit qu’il n’aime pas causer avec les autres, dans son lotissement marin de retraite et de luxe – car ila fait une belle carrière dans la publicité –ces autres qui discourent sur leurs petits enfants comme objet ultime d’espoir. Seule Millicent, qui n’en peut plus de souffrir, lui est soudain proche. Il est un vieillard réticent.On s’enterre les uns, les autres. A deux de ces enterrements, il croise une femme en larmes, sanglotante. L’époux de celle-ci dit que c’est tout le temps comme ça. C’est seulement le chagrin de vieillir. Il a pourtant fui, à cet endroit, parce qu’après le 11 septembre il se sentait en danger à New York. Le danger était autre.

Philip Roth aura exploré, en vingt-neuf ouvrages, le judaïsme versus USA, la gauche américaine et ses défaites (sa persistance), le couple, la réussite, le monde universitaire, l’Amérique ancrée en Newark, son terreau de banlieue, et j’en oublie, sans doute, toujours avec cette lucidité, cette précision, mais aussi cette capacité de susciter une empathie profonde, qui du désespoir fait un trempolino. En étant, à tout moment, lui, et donc l’un de nous.

Il consacre des pages aux montres réparées et vendues par son père romanesque (le sien était assureur), à une opération de l’appendicite, enfant, exécute deux mariages en quelques pages : car toujours, il ne parle que du désir et de la mort, bien sûr. Des méandres du désir, des impromptus, de ce désir d’humanité qui vous rapproche soudain d’une femme souffrante, du désir de réparation que l’on sait inutile, du désir d’indifférence vis-à-vis de ses deux fils à jamais belliqueux,et tout ceci, encore, n’est que recherche finale d’appartenance, y compris à des corps déjà enfouis, prudente exploration du néant, attente et ultime défi.

«Death, observed WH Auden, is like the rumble of distant thunder at a picnic. Roth's roll-call tells him that the picnic is drawing to a close,that death is out there, waiting. 'It seems to creep into one book after another,' he remarks.» «La mort, remarqua W.H Auden, est comme le roulement lointain du tonnerre pendant un pique-nique. Le roulement de Roth lui dit que le pique-nique s’achève, que la mort est là dehors, attend. "Ça semble s’infiltrer d’un livre à l’autre", remarque-t-il. » (voir ici).

Exploration progressive des confins de la vie, comme on touche, précautionneusement, la plaie qui va faire mal. Avec, au final, quelque chose qui ressemble à une gaîté, trompeuse bien sûr.Prompt chef d’œuvre porté par la nécessité, de balade en bord de mer, de songerie dans un cimetière fracassé – qui ouvre et ferme le roman – il est de ces livres minces qu’on attrape un soir en croyant lire vite, qu’on lit vite, peut-être, en tout cas facilement, qui vous prennent du temps, autrement, après. Ce livre-là a des allures de dernier roman, tromperie d’écrivain, on le sait déjà, puisqu’entre-temps, Philip Roth, 77 ans, a écrit Indignation (à paraître à l’automne prochain), poussant l’exploration un peu plus loin , dans la mort elle-même. « Peut-être mon dernier roman » dit-il, une fois encore.

Un homme, Philip Roth, Folio, 6 €, 181 pages, traduction de Josée Kamoun.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Aurélien Rousseau, l’autre caution de gauche de Matignon
Le nouveau directeur de cabinet d’Élisabeth Borne, Aurélien Rousseau, a été directement choisi par Emmanuel Macron. Sa réputation d’homme de dialogue, attentif aux inégalités, lui vaut de nombreux soutiens dans le monde politique. D’autres pointent sa responsabilité dans les fermetures de lits d’hôpitaux en Île-de-France ou dans le scandale du plomb sur le chantier de Notre-Dame.
par Ilyes Ramdani
Journal
Législatives : pour les femmes, ce n’est pas encore gagné
Plus respectueux des règles de parité que dans le passé, les partis politiques ne sont toujours pas à l’abri d’un biais de genre, surtout quand il s’agit de réellement partager le pouvoir. Nouvelle démonstration à l’occasion des élections législatives, qui auront lieu les 12 et 19 juin 2022.
par Mathilde Goanec
Journal
Élisabeth Borne, une négociatrice compétente et raide au service du président
Ces deux dernières années, celle qui vient de devenir première ministre était affectée au ministère du travail. Tous les responsables syndicaux reconnaissent sa capacité de travail et sa propension à les recevoir, mais ont aussi constaté l’infime marge de manœuvre qu’elle leur accordait.
par Dan Israel
Journal — Politique
Le député de Charente Jérôme Lambert logé chez un bailleur social à Paris
Le député Jérôme Lambert, écarté par la Nupes et désormais candidat dissident pour les élections législatives en Charente, vit dans un logement parisien de 95 m2 pour 971 euros par mois. « Être logé à ce prix-là à Paris, j’estime que c’est déjà cher », justifie l’élu qui n’y voit rien de « choquant ».  
par David Perrotin

La sélection du Club

Billet de blog
par Fred Sochard
Billet de blog
par C’est Nabum
Billet de blog
Qui est vraiment Élisabeth Borne ?
Depuis sa nomination, Élisabeth Borne est célébrée par de nombreux commentateurs comme étant enfin le virage à gauche tant attendu d'Emmanuel Macron. Qu'elle se dise de gauche, on ne peut lui retirer, mais en la matière, les actes comptent plus que les mots. Mais son bilan dit tout le contraire de ce qu'on entend en ce moment sur les plateaux.
par François Malaussena
Billet de blog
De l'art de dire n'importe quoi en politique
Le problème le plus saisissant de notre démocratie, c’est que beaucoup de gens votent pour autre chose que leurs idées parce que tout est devenu tellement confus, tout n’est tellement plus qu’une question d’image et de communication, qu’il est bien difficile, de savoir vraiment pour quoi on vote. Il serait peut-être temps que ça change.
par Jonathan Cornillon