Un homme, de Philip Roth, à reculons vers la mort

Cela fait un moment, qu’il tourne autour de la mort. Non, il tourne autour depuis toujours : le désir et la mort. Depuis quelques livres, Philip Roth aborde, frontalement, comme autrefois les états hormonaux et culturels deson adolescence avec Portnoy et son complexe,ce qui se tait, s’ellipse, se présente avec faveurs nouées et bronzage sous toison blanche : la déchéance de l’âge.

Cela fait un moment, qu’il tourne autour de la mort. Non, il tourne autour depuis toujours : le désir et la mort. Depuis quelques livres, Philip Roth aborde, frontalement, comme autrefois les états hormonaux et culturels deson adolescence avec Portnoy et son complexe,ce qui se tait, s’ellipse, se présente avec faveurs nouées et bronzage sous toison blanche : la déchéance de l’âge.

Il dit, quelque part sur une plage retrouvée de son enfance, à laquelle il s’est en somme assigné, que la douleur, le corps qui divorce d’avec vous, ces vagues puissantes que l’on ne peut plus chevaucher, seulement regarder, se souvenir – « mais combien de tempsl’homme peut-il passer à se rappeler le meilleur de son enfance ? » ce désir sans objet aucun, ce non-désir pour ce que l’on devrait aimer, voilà la vieillesse.

Il dit, qu’après un quintuple pontage précoce, tous les ans (jamais le prénom n’est révélé)fut abonné de l’hôpital. Il décrit, précisément, ce que c’est qu’un défibrillateur, petit truc de rien, alerte rouge en soi, le premier lâchage, simple essoufflementau bout d’une longueur de piscine. Il dit ce que c’est, attendre en pantoufle non-tissée et blouse à l’avenant, dans une salle où l’on serefile les pages sports, en attendant l’entrée en salle op’.

Il pense, bien sûr, au ratage que fut sa vie. Ratage ? Oui, comme les autres vies. Lui restent deux fils hostiles – « Espèces d’enfoirés, sales gosses boudeurs, petits merdeux sans indulgence ! », une fille trop aimante, le regret terrible d’avoir perdu une femme aimée, la femme complice, pour une autre, calamiteuse, demeure ce « trop tard » d’un homme qui assis devant une toile vierge après en avoir rêvé pendant des décennies, constate très vite qu’il n’a plus envie de peindre. A côté plus que ratage pour cet éternel second de son aîné brillant et aimé. Et peut-être a-t-il vécu en éternel second de lui-même.

Il dit qu’il n’aime pas causer avec les autres, dans son lotissement marin de retraite et de luxe – car ila fait une belle carrière dans la publicité ces autres qui discourent sur leurs petits enfants comme objet ultime d’espoir. Seule Millicent, qui n’en peut plus de souffrir, lui est soudain proche. Il est un vieillard réticent.On s’enterre les uns, les autres. A deux de ces enterrements, il croise une femme en larmes, sanglotante. L’époux de celle-ci dit que c’est tout le temps comme ça. C’est seulement le chagrin de vieillir. Il a pourtant fui, à cet endroit, parce qu’après le 11 septembre il se sentait en danger à New York. Le danger était autre.

Philip Roth aura exploré, en vingt-neuf ouvrages, le judaïsme versus USA, la gauche américaine et ses défaites (sa persistance), le couple, la réussite, le monde universitaire, l’Amérique ancrée en Newark, son terreau de banlieue, et j’en oublie, sans doute, toujours avec cette lucidité, cette précision, mais aussi cette capacité de susciter une empathie profonde, qui du désespoir fait un trempolino. En étant, à tout moment, lui, et donc l’un de nous.

Il consacre des pages aux montres réparées et vendues par son père romanesque (le sien était assureur), à une opération de l’appendicite, enfant, exécute deux mariages en quelques pages : car toujours, il ne parle que du désir et de la mort, bien sûr. Des méandres du désir, des impromptus, de ce désir d’humanité qui vous rapproche soudain d’une femme souffrante, du désir de réparation que l’on sait inutile, du désir d’indifférence vis-à-vis de ses deux fils à jamais belliqueux,et tout ceci, encore, n’est que recherche finale d’appartenance, y compris à des corps déjà enfouis, prudente exploration du néant, attente et ultime défi.

«Death, observed WH Auden, is like the rumble of distant thunder at a picnic. Roth's roll-call tells him that the picnic is drawing to a close,that death is out there, waiting. 'It seems to creep into one book after another,' he remarks.» «La mort, remarqua W.H Auden, est comme le roulement lointain du tonnerre pendant un pique-nique. Le roulement de Roth lui dit que le pique-nique s’achève, que la mort est là dehors, attend. "Ça semble s’infiltrer d’un livre à l’autre", remarque-t-il. » (voir ici).

Exploration progressive des confins de la vie, comme on touche, précautionneusement, la plaie qui va faire mal. Avec, au final, quelque chose qui ressemble à une gaîté, trompeuse bien sûr.Prompt chef d’œuvre porté par la nécessité, de balade en bord de mer, de songerie dans un cimetière fracassé – qui ouvre et ferme le roman – il est de ces livres minces qu’on attrape un soir en croyant lire vite, qu’on lit vite, peut-être, en tout cas facilement, qui vous prennent du temps, autrement, après. Ce livre-là a des allures de dernier roman, tromperie d’écrivain, on le sait déjà, puisqu’entre-temps, Philip Roth, 77 ans, a écrit Indignation (à paraître à l’automne prochain), poussant l’exploration un peu plus loin , dans la mort elle-même. « Peut-être mon dernier roman » dit-il, une fois encore.

 

Un homme, Philip Roth, Folio, 6 €, 181 pages, traduction de Josée Kamoun.

 

9782070359936FS.gif

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.