Comme si le malheur rendait meilleur

Par Nadir DENDOUNE.

 

Je dois être honnête, ce troisième voyage en Palestine m’affecte moins que les précédents. Est-ce la caméra qui m’accompagne dès l’aube et qui s’éteint tous les soirs très tard qui me sert de bouclier ? Ou peut-être que je m’habitue? Je commence à ressembler aux Palestiniens, à celles et ceux qui doivent tous les jours franchir les checks-points., à ceux qui doivent faire face à l’administration israélienne pour obtenir une quelconque autorisation. La vie de tous les jours pour les Palestiniens est tellement complexe, tellement contraignante, qu’il finit par s’installer une résignation. Sans même s’en rendre compte, comme quelque chose qui glisse tout seul. Une norme se construit de la sorte. Tout en douceur. Le matin, je me lève, Naif me sert un café et on discute.

Il aime les blagues. Les miennes sont parfois lourdingues mais l’humour est universel. Je suis diplômé en vanne, comme beaucoup de personnes ayant grandi dans un quartier impopulaire. Le café avalé, Anissa vient me chercher, toujours dix minutes en avance. Déjà en forme, déjà le sourire gravé sur son visage. Anissa aurait du s’appeler l’Humanité. Une fois, avec elle, nous sommes allés courir très tôt, nous nous sommes perdus deux heures. C ‘était un peu ça sa faute, elle disait qu’elle connaissait la route. C’était chiant quand même mais aujourd’hui, ce souvenir je l’adore. Ce matin là, j’étais pas bien, le cœur en souffrance. La vie sentimentale, la douleur du chagrin d’amour qui fait le plus mal. La journée, je filme, beaucoup. Je regarde partout, j’écoute aussi. Je marche et j’ai l’impression que cette caméra que je porte est comme une combinaison qui me colle à la peau. Je ne suis plus tout seul. Je filme et je vois les Observacteurs s’indigner à tout instant, débattre avec tout le monde, photographier tout pour ne rien rater, prendre leur ordinateur pour écrire ce qu’ils ressentent. Ce voyage les change. Tous. Sans exception.

Ce n’est pas les Bahamas. La première fois que je suis venu ici, je ne dormais pas, j’étais comme un fou, j’étais comme ce mec qui surprend la femme de sa vie au lit avec son meilleur ami, j’en voulais à la France, à la communauté internationale qui n’intervenait pas, qui laissait faire. J’étais plus énervé que le Palestinien lui même et je ne comprenais pas que certains d’entre eux ne soient pas autant en colère que moi. Les jours passent, des amitiés se créent au sein du groupe. Des joies, des joies et encore des joies. Des repas ensemble, des rires. Vive le voyage. Les Palestiniens nous reçoivent comme des Rois. Je dois être honnête, ce voyage me touche différemment. La première fois, j’étais triste pour ce peuple. Aujourd’hui, je suis triste d’être qui je suis. D’être comme je suis. Je les envie presque. Je trouve incroyable que certains d’entre eux arrivent à être heureux. Malgré l’Occupation. Malgré leur quotidien. Comme si parfois, le malheur rendait meilleur…

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