Il ne faut pas être plus palestinien que le palestinien

Par Karima Essabak

 

 

ParKarima Essabak

 

Il ne faut pas être plus palestinien que le palestinien.

Je savais qu’on pouvait pécher par orgueil mais pas par excès d’empathie. C’est chose faite.

Depuis notre arrivée, les clichés sur la vie des Palestiniens tombent et nous amènent à l’introspection : cette indignation qui soulève notre cœur à chaque check point, à chaque apparition d’un mur improbable dans un paysage d’oliviers, pourquoi ne se lit-elle pas sur les visages de nos hôtes ? Pourquoi n’entendons-nous pas, le soir au sein de nos familles d’accueils, des diatribes endiablés sur l’injustice ?, alors qu’il ne se passe pas une heure au sein de notre groupe sans débats passionnés et indignés. Serait-on au final plus palestinien que le palestinien ? Sommes-nous trop à l’écoute de nos yeux et pas assez du peuple qui nous entoure et qui n’aspire qu’à la paix du quotidien ? Peut-être aussi sommes-nous victimes d’une propagande qui construit un imaginaire de guerre et de lutte, de palestiniens violents et incontrôlables ; si bien que l’on s’attend à croiser des révolutionnaires à tous les coins de rue de Ramallah, là où en réalité, on ne trouve que des familles faisant leurs courses, ou des étudiants courant pour attraper le bus, les emmenant à la fac…

Péché d’empathie n°1 : Boycott des produits israéliens ?

Notre venue à Tel-Aviv a été motivée par un rendez-vous avec Dov Hanin, député progressiste israélien. Il est midi et des divergences d’opinions se font sentir : ce n’est pas le choix du menu qui pose problème. Doit-on consommer en territoire israélien ? Doit-on participer à la vie économique de la ville ? Les avis sont partagés : certains y voient une contradiction majeure avec leurs démarches militantes, quand d’autres pensent qu’il ne faut pas tomber dans un dogmatisme aveugle. Le débat est passionné. Les réponses à nos interrogations viendront des Palestiniens, mi-amusés mi- touchés. En tête de file, Salem Fayad, le premier ministre. Pour lui, le boycott doit se limiter aux productions venues des colonies juives. Il rappellera aussi qu’Israël est un (futur) partenaire économique. Tout le monde est d’accord : nous ne consommerons pas de produits issus des colonies. Impossible pour nous de cautionner un délit reconnu internationalement.

Péché d’empathie n°2 : le droit international.

Sept ans sans serrer dans ses bras son fils. Denise Hamouri nous raconte, dans un petit café de Ramallah, son combat pour faire libérer son fils. Salah Hamouri est emprisonné dans une geôle israélienne depuis 2005, accusé d’avoir voulu attenter à la vie d’un rabbin. Denise Hamouri n’espère plus être reçue par Mr Sarkozy. Malgré ses nombreux courriers sans réponse positive, elle continue les démarches pour que Salah sorte, ne serait-ce qu’un jour avant la fin de sa peine : « c’est toujours ça » dit-elle. Du courage, elle en a, de la résistance aussi. Pourtant, lors de l’entretien, on n’a pas pu s’empêcher de lui demander si elle avait essayé, par exemple, de créer une association de parents de prisonniers politiques pour mutualiser leurs forces ? Ou encore, si elle avait songé à entreprendre une démarche juridique auprès d'une cour internationale afin de mettre en cause le fait que son fils, ait été jugé par un tribunal militaire et non civil. "Non, nous répondra-t-elle, je n’y ai pas pensé". A cette réponse, donnée avec beaucoup d’humilité, par une mère dont le quotidien est un combat, nous avons eu honte d’avoir pris cette femme à partie. Elle faisait tout ce qui était possible de faire pour son fils. De notre prisme français et européen, nous oublions, naïvement parfois, que la justice et le droit ne sont pas des évidences partout, et certainement pas des clés de liberté…

Péché d’empathie n°3: le loisir

Sous le niveau de la mer, on étouffe. Pas seulement lorsque le soleil tape fort, mais aussi, parce que le droit au loisir peut s’y noyer. Jéricho, ville palestinienne millénaire est le point d’entrée au site mystique de la mer morte. Après une semaine de road trip, nous avions envie de nous laisser porter un peu. L’ambiance du groupe était au beau fixe, un ballon roulait déjà entre nos pieds. Tout allait trop bien. L’accès à la Mer Morte, qu’elle soit côté palestinien ou pas, est contrôlée par les Israéliens : check-point aux loisirs ! Trois jeunes au look branchés arrivent, sourire aux lèvres. Ils discutent avec le type à l’entrée. Ca ne sera possible pour eux. Ils sont Palestiniens. Le responsable du lieu à qui nous demandons des explications avouera qu’il a reçu des instructions de l’armée :« les jeunes Palestiniens ne peuvent pas pénétrer sur le site, pour des raisons de sécurité ». Résignés, ils ne broncheront pas, ne négocieront pas et s’en iront. Pour certains d’entre nous, le spectre du délit de faciès à l’entrée de boites de nuit refait surface. Être privé d’amusement, de fun, de loisir, de sas de décompression c'est injuste, peu importe l’endroit. Constater également qu’un joyau naturel tel que la mer morte ne puisse pas être accessible à tous et gratuitement, s’est heurté à notre sens de l’espace public, tel qu’on le conçoit en France. On se sent confisqué d’un droit universel, celui de profiter librement de la nature. De manière unanime, nous décidons de renoncer à l’expérience de la Mer Morte, par solidarité avec les trois jeunes palestiniens refoulés. Comment s’amuser quand d’autres n’y ont pas le droit ? De retour à Ramallah, nous étions tous assez fier de raconter à nos familles d’accueils que nous avions été fidèles à nos principes. La belle affaire. Nous ne nous rendons même pas compte que de jouer aux "boycotteurs moraux" est un luxe. Mon hôte me dira, les yeux un peu dans le vague, qu’il aimerait bien offrir un peu d’oxygène à ses petits. Il aimerait bien pourvoir jouer pleinement son rôle de père en réalisant l’un des besoins fondamentaux pour les enfants : l’amusement, le jeu, la découverte…

 

En définitif, le palestinien est ventriloque : il ne parle jamais de sa propre voix. Les medias du monde entier font de lui un combattant violent, les militants pacifistes l’érigent en révolutionnaire acharné. Si le monde se décidait à écouter ce qu’il dit, il entendrait distinctement : "les poings sont baissés depuis longtemps, il reste quelques bleus au corps, c'est vrai, mais plus que jamais l'envie de vivre juste comme tout le monde, libre ni plus ni moins".

 

 

 

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