Le JURA SUISSE, 70 ans de combat...

A Sorvilier, ultime duel entre pro-bernois et autonomistes. . Comme Moutier avant elles, les communes de Sorvilier et de Belprahon choisiront le 17 septembre de rejoindre ou non le Jura. Deux visions irréconciliables s'affrontent sur ce vote hautement émotionnel.

Sylvia Revello Journal Le temps
Publié vendredi 8 septembre 2017 à 14:24, modifié dimanche 10 septembre 2017 à 14:28.

Après Moutier, le canton de Berne risque-t-il de perdre les communes de Sorvilier et de Belprahon? Le 17 septembre prochain, les quelque 466 votants décideront s’ils veulent rester bernois ou devenir jurassiens. Deux ultimes scrutins pour clore définitivement la «Question jurassienne». Si l’ambiance à Belprahon semble apaisée, à Sorvilier, dans la vallée de Tavannes, la tension est palpable à l’approche de la date fatidique. Dans les ruelles du village, des drapeaux aux fenêtres, la plupart flanqués de l’ours noir sur fond jaune, accueillent le visiteur. 

Un vote de cœur ou de raison? Un silence électrique plane sur la salle de réception aux dorures chinoises. Ce mercredi soir, une cinquantaine de personnes sont réunies dans l’unique restaurant de Sorvilier, celui de Mme Zhi-Wei. A l’initiative du Groupe citoyen pour l’unité de la vallée, qui milite pour le statu quo, les communes voisines de Court, Valbirse et Champoz ont été conviées pour évoquer l’avenir. En cas de séparation, le petit village deviendrait une enclave en terres bernoises.

Deux clans opposés

S’ils posent ensemble pour la photo, Jean-Pierre Lüthi, 60 ans, et Jean-Marie Koller, 69 ans, ne sont pas près de tomber d’accord. Tout oppose même l’agriculteur pro-bernois et le conseiller municipal autonomiste, installés à deux tables différentes. Après s’être livrés à une guerre des tous-ménages durant l’été, après avoir reçu les autorités jurassiennes et bernoises sous escorte policière, les deux fronts sont en ordre de bataille. Une agitation qui tranche avec la quiétude du hameau entouré de collines verdoyantes, où les usines de décolletage sont à la peine.

«Prenez le train, ne restez pas en gare!»: le message du mouvement autonomiste est sans équivoque. Pour Jean-Marie Koller, rejoindre le Jura est une évidence, un besoin presque viscéral de rétablir une injustice et de recouvrer son identité. Sans surprise, la réunion de ce soir ne lui plaît pas. «Cela sonne comme une ingérence, déplore-t-il. Nos adversaires montent au créneau pour déstabiliser les autorités communales.» Et qu’on ne vienne pas lui parler du statu quo à préserver. «Une coquille vide, le Jura a bien plus à nous offrir.»

«Frontières imaginaires»

A Moutier, où le rattachement à Delémont a été plébiscité à 51,7% des voix, 12 recours sont encore pendants. «Ils cherchent la petite bête, fustige le conseiller municipal, en rajustant ses fines lunettes. C’est du folklore.» Quid de l’enclave en cas de oui? «Il existe 22 communes enclavées en Suisse, elles fonctionnent très bien. Ce sont les frontières imaginaires qu’il faut craindre le plus.» Son dernier argument vient des tripes: «Berne veut faire disparaître l’identité jurassienne. La minorité francophone s’étiole, le bärndütsch se murmure à chaque coin de rue, ça fait mal.» 

Le Village de Sorvilier, 280 habitants, s'étend dans la vallée de Tavannes, dans le Jura bernois. Pierre Montavon

Face à lui, Jean-Pierre Lüthi, pro-bernois ou plutôt «Bernois tout court». «Je n’ai jamais fait de différence entre Jurassiens et Bernois dans mon travail, assure-t-il, la voix ferme et la carrure imposante, mais aujourd’hui, je ne peux plus battre dans certains champs.» Celui qu’on surnomme «Poussin» évoque le «grand malaise» qui pèse sur le village depuis le vote de Moutier. «La situation s’est détériorée. Cette année, le feu du 1er Août n’a pas eu lieu. On m’a menacé par téléphone de brûler ma ferme parce que je dis ce que je pense.»

«Nous deviendrons des parias»

A ses yeux, un tiens vaut mieux que deux tu l’auras. «Qu’adviendra-t-il des partenariats conclus avec les communes environnantes pour l’évacuation des eaux, des déchets, le service du feu? Ou encore de l’école du village qui n’accueille que 13 élèves? Si nous quittons la vallée, tout se réglera par conventions intercantonales, qu’il faudra âprement négocier. Nous deviendrons des parias.» Une chose est sûre, le vote sera très serré. Et si c’est oui? «Je quitterai le village», lâche, sans états d’âme, le solide gaillard.

Notre chronologie illustrée:  La Question jurassienne, de 1947 à 2017

En novembre 2013, Sorvilier avait refusé à 54% la création d’un nouveau canton. A Belprahon, en revanche, une égalité parfaite s’était dégagée. Souvent considérée comme la «banlieue huppée» de la cité prévôtoise, la commune a, selon les observateurs, davantage de chances de rejoindre le Jura. «La campagne y est pour l’heure bon enfant, atteste Liam McGillivray, jeune membre du comité «Belprahon dit oui». Suivre Moutier, c’est suivre la raison. Nous sommes plutôt confiants.» Comme le 18 juin, le scrutin se déroulera sous haute surveillance. Deux observateurs envoyés par la Confédérations superviseront le dépouillement dans chacun des deux villages.

Autodétermination

D’ici-là, au fond de la salle du restaurant chinois, le cœur est assurément jurassien. «Au niveau du sport ou de la culture, Delémont offre bien plus d’opportunités, estime Diego Denis, sourire aux lèvres. Moutier est la brèche dans laquelle il faut s’engouffrer.» Agé de 18 ans, cet étudiant au gymnase de Bienne vote pour la première fois. «L’autodétermination est un privilège inestimable», juge-t-il. A ses côtés, sa camarade de classe acquiesce. Habitante de Corgémont, elle n’a pas cette chance.

Contrairement à leurs aînés, profondément marqués par les années de braise, les jeunes générations font preuve d’un certain pragmatisme. Diego Denis le répète: «Que ce soit oui ou non, après le 17 septembre, il faudra bien continuer à vivre ensemble.»

 

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