Suisse : munitions de guerre dans la nature

Au secours ! Tous aux abris ! L'armée suisse a égaré des boîtes de munition de guerre : 1600 ont été perdues et 5200 ont disparus. C'est ce que le ministre de la Défense a annoncé au Parlement. Vous imaginez ça en France : 163 000 cartouches de guerre dans la nature et l'armée ignore où elles sont. On redoute le pire : des terroristes de l'ETA font des stocks, des militaires peu scrupuleux vendent de la munition à Al-Qaida, des extrémistes s'arment pour le Grand Soir !

Au secours ! Tous aux abris ! L'armée suisse a égaré des boîtes de munition de guerre : 1600 ont été perdues et 5200 ont disparus. C'est ce que le ministre de la Défense a annoncé au Parlement. Vous imaginez ça en France : 163 000 cartouches de guerre dans la nature et l'armée ignore où elles sont. On redoute le pire : des terroristes de l'ETA font des stocks, des militaires peu scrupuleux vendent de la munition à Al-Qaida, des extrémistes s'arment pour le Grand Soir !

On se calme ! On est en Suisse, le pays où tout appelé a chez lui son arme de service et une boîte de 24 cartouches, à n'ouvrir qu'en cas de guerre. En 2007, le Parlement a ordonné que ces "munitions de poche" remises aux citoyens-soldats - selon le sabir militaire fédéral - soient rendues aux arsenaux. L'opération devait être terminée à la fin 2009, mais 5200 militaires n'ont pas répondu à la campagne de rappel. Mille six cents autres citoyens ont déclaré qu'ils avaient perdu leur munition et 270 cas "ont fait l'objet d'un rapport de police".

Quel étonnant pays que la Suisse ! Dans une Europe plongée dans la crise économique et le chômage, les zélés fonctionnaires de la Confédération - un pléonasme en Suisse - ont comme mission de récupérer de la munition de guerre et d'en tenir une comptabilité impeccable. La Suisse a la manie des statistiques : on recense à l'unité près les vaches dans les étables, les veaux dans les alpages et les boîtes de munition dans les foyers.

Mais rien n'est simple au paradis des statistiques. La munition est remise à chaque soldat suisse à son entrée en caserne et elle est inscrite à la main dans le livret de service, avec tout l'équipement militaire (arme, casque, uniforme, souliers, masque à gaz, couteau militaire). Avec le système de l'armée de milice, cette boîte scellée doit rester à la maison et être présentée régulièrement, lors des inspections auxquelles sont astreints les soldats suisses.

Bien entendu, l'armée s'est dotée de bases de données informatiques où toutes ces données stratégiques sont mémorisées. Le problème, c'est que les données informatiques ne correspondent pas aux inscriptions manuelles des livrets de service. Et, selon une logique d'un autre âge, ce sont ces indications manuscrites qui font foi. Les fonctionnaires de la Défense ont dû vérifier 70 000 livrets de service et ils ont dû rectifier dans 46 000 cas. Une pagaille administrative qui fait honte au "propre en ordre", une des valeurs fondamentales de la Suisse.

Il faut dire que les fonctionnaires du Département fédéral de la Défense ne sont pas surchargés, ces temps-ci. Leur ministre se morfond dans son bureau : le Parlement lui a refusé 3 milliards pour remplacer des avions de combat à bout de course. Il a même menacé de rendre son maroquin et de changer de ministère. Le Parlement lui a aussi cherché des poux dans la tonsure pour avoir engagé un ami comme conseiller informatique à 300 000 euros par an. Les députés font pression sur le gouvernement pour que le ministère de la Défense mette enfin de l'ordre dans la logistique et l'informatique et qu'il s'attaque sérieusement aux défauts dans l'entretien des biens immobiliers de l'armée.

Et, selon un sondage récent, 42% des Suisses seulement souhaitent qu'il joue un rôle important à l'avenir. Un score dont Nicolas Sarkozy se contenterait, mais qui, en Suisse, représente une sérieuse claque ! Bref, l'affaire de la munition dans la nature est la cerise sur le gâteau pour un ministre discrédité, sous-occupé et qui se demande à quoi il va occuper ses journées. Pendant ce temps, ses fonctionnaires recherchent toujours la munition égarée dans la nature et dans les méandres de l'informatique fédérale. Heureux pays !

 

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