La presse suisse aux mains de l'extrême droite!

Christoph Blocher, l’homme qui s’intéresse encore aux journaux Qu’un homme de pouvoir comme le patron de l’UDC s’empare de 25 titres régionaux au moment même où les grands groupes de presse annoncent de nouvelles centralisations devrait accélérer le débat de société sur l’avenir de la presse, estiment des observateurs

Le dernier «coup» de Christoph Blocher prend une résonance particulière dans le contexte du regroupement des titres annoncé par le groupe Tamedia la semaine dernière. Au moment où la presse régionale encaisse un nouveau choc et où les rédactions se centralisent, le tribun UDC rafle 25 titres locaux. Après la Basler Zeitung (109 000 lecteurs) et la Weltwoche (191 000 lecteurs), Christoph Blocher attire dans son giron un petit empire de journaux gratuits. «Ses» titres atteignent désormais un lectorat de plus d’un million de personnes. Pour le spécialiste des médias de l’Université de Zurich, Mark Eisenegger, l’événement devrait déclencher une réflexion urgente dans la société suisse: «Un système médiatique affaibli laisse la voie libre à un politicien milliardaire qui souhaiterait utiliser des médias à ses propres fins.»

La place du village

Le groupe familial Zehnder, fondé en 1856 à Wil (SG), n’est pas connu du grand public. Son nom ne figure pas dans la liste des principales maisons d’édition en Suisse réalisée par Schweizer Medien. Pourtant, ses 25 titres touchent un lectorat de près de 800 000 personnes, en Suisse centrale et orientale (AG, TG, LU, BE, SG, SO, ZH) et emploient quelque 190 collaborateurs. Ces titres hebdomadaires, gratuits, couvrent les nouvelles ultra-locales. Ils représentent une plateforme privilégiée pour les PME locales, le coiffeur, le boulanger, ou le garagiste du village, une source solide de revenus.

Ce sont aussi des vecteurs d’information pour les administrations, qui y publient les mises à l’enquête ou autres annonces officielles. A Kreuzlingen (TG), la nouvelle du rachat par le groupe n’a pas laissé indifférent. La commune a décidé la semaine dernière de ne pas renouveler le contrat de 45 000 francs qu’elle avait signé pour l’année 2017 avec les Kreuzlinger Nachrichten du groupe Zehnder. «Nous ne savons pas quelle évolution prendra le titre après sa reprise et s’il restera suffisamment neutre à nos yeux», souligne, prudente, la vice-présidente du village, Dorena Raggenbass.

«Le dernier des investisseurs»

Dans sa dernière édition, la Weltwoche évalue le rachat via le groupe de la Basler Zeitung, dont Christoph Blocher détient 33% des parts, à 35 millions de francs. Pour l’hebdomadaire, les motivations du politicien sont d’abord psychologiques: Christoph Blocher possède une «obsession anachronique», il est l’homme de Suisse «le plus fou de journaux». Ce qui fait de lui «un fossile», le «dernier investisseur» dans le secteur alors que les grands groupes réduisent leurs investissements, relève le magazine dirigé par le conseiller national UDC Roger Köppel. «Bonne nouvelle pour la presse!» avance Werner De Schepper, rédacteur en chef de la Schweizer Illustrierte. Christoph Blocher est un homme d’affaires, il n’a pas l’intention de perdre de l’argent. «Ça signifie donc que les journaux régionaux ont encore de l’avenir», dit cet observateur de la scène médiatique. Et d’ajouter: «Pour les éditeurs, ça doit être un signal: il faudra investir pour faire mieux, et résister à la presse gratuite de Christoph Blocher.»

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Poussé par son flair politique

L’ancien conseiller fédéral l’a dit lui-même, ces titres n’ont pas d’avenir en tant qu’organes de parti, ils perdraient trop de lecteurs. «La Toggenburger Zeitung doit écrire sur ce qu’il se passe au Toggenburg. C’est plus important pour ses lecteurs que le G20 de Munich», explique le politicien sur son propre canal, Blocher TV, tout en admettant que «le local est politique». Car le gain de cette opération, c’est bel et bien un levier d’influence, estime Mark Eisenegger. «Il ne fera pas de perte économique avec ces titres. Mais ce qui le pousse véritablement, c’est son flair politique. Christoph Blocher parle toujours des médias de manière politique.» Les 25 titres gratuits qu’il vient d’acquérir se trouvent dans des régions conservatrices, plutôt réceptives aux idées de l’UDC. «Son influence peut s’exercer de manière subtile, en faisant intervenir des acteurs qui sont sur sa ligne, par exemple. Ou en achetant à son propre groupe de l’espace publicitaire pour diffuser les arguments de son parti.»

Une saga médiatique

Le rachat du groupe Zehnder est le dernier épisode de la saga médiatique blochérienne, qui a commencé dans les années 1990, lorsque le politicien soutenait financièrement le quotidien grison Bündner Tagblatt, avant son rachat par un concurrent en 1996. Christoph Blocher a longtemps nourri le rêve d’un grand journal de parti, sans jamais le réaliser. Moment le plus marquant: la reprise de la Basler Zeitung en 2010 via sa société de conseil Robinvest. Markus Somm, ancien de la Weltwoche qui ne cache pas son admiration pour le patron de l’UDC à qui il a consacré une biographie, devient alors rédacteur en chef du journal bâlois. En revanche, le politicien milliardaire a tiré un trait sur son projet de journal gratuit du dimanche, pour le moment: pas assez rentable.

La BaZ, caisse de résonance

D’après Schweizer Medien, Basler Zeitung Medien figure au sixième rang des éditeurs en Suisse, après Ringier, Tamedia, le groupe NZZ, AZ Medien et Somedia. Sous l’influence du clan de Christoph Blocher, le quotidien bâlois a adopté une ligne de droite conservatrice. «Le quotidien ne s’est pas transformé en journal de parti. Il a maintenu une diversité. Mais on constate un positionnement très net sur la ligne UDC, surtout avant les votations», souligne Mark Eisenegger. Bâle-Ville reste résolument à gauche, comme l’ont encore démontré les dernières élections cantonales, et «son» journal est en perte de lecteurs. Le chiffre d’affaires du groupe est passé de 206,8 millions en 2010 à 50 millions en 2015. Pourtant, ce n’est pas un mauvais pari pour Christoph Blocher, estime Werner De Schepper: «la BaZ reste une voix écoutée. Avec elle, il est parvenu à placer un vecteur de ses idées dans un fief rose-vert, c’est malin. Les autres médias sont très attentifs à ce que dit la Basler Zeitung et, du coup, plus ouverts aux messages UDC.»

 

Article du Journal Le Temps

 

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