“Cannabis : la grande illusion”

Depuis des mois, Bernard Rappaz se bat contre la justice suisse qui l’a condamné à la prison et à une lourde amende. Il a multiplié les grèves de la faim qu’il a menacé de conduire jusqu’à sa mort. Il en appelle maintenant au Tribunal fédéral. Son visage émacié, ses cheveux blancs et son regard halluciné font la “une” des journaux. Son cas déchaîne les passions et embarrasse la police et la justice.

Quel crime a-t-il donc commis ? Il s’était lancé à corps perdu dans la culture et la vente de cannabis en misant sur une légalisation de l’herbe. C’était dans les années 70. Dans la foulée de Mai 68, des militants libertaires s’engageaient dans un combat pour la dépénalisation du cannabis. Le quotidien suisse Le Temps publie une longue enquête qui raconte cette saga sous le titre : “Cannabis : la grande illusion”.

Des idéalistes créent le mouvement “Libéralisons le cannabis”. Avec un sens évident de la provocation, ils veulent combattre une législation qui maintient la jeunesse contestataire sous contrôle policier sans rien pouvoir contre les mafias de la drogue, dont la corruption s’infiltre jusqu’au sein de la police”. En 1984, ils lancent une liste pour les élections fédérales et participent à un débat à la télévision suisse romande. En 1993, ils lancent même l’initiative Droleg qui réclame non seulement que la consommation de toutes les drogues ne soit plus considérée comme un délit, mais encore que l’Etat organise la distribution sous contrôle !

C’est vrai que l’époque est à la remise en cause. La loi suisse sur les stupéfiants est ambigüe : selon Le Temps, “seules y sont interdites la culture et la vente du chanvre «dans le but d’en extraire des stupéfiants». Bernard Rappaz s’engouffre dans la brèche, comme des dizaines d’autres cultivateurs de chanvre. Il crée une coopérative de production et de distribution qui produit des tonnes de chanvre agricole, récréatif, et affirme qu’il ne s’agit pas de drogue. Il encourage des paysans à cultiver le chanvre pour profiter des subventions fédérales !

Un sacré gaillard, Bernard Rappaz, avec sa gueule d’anar à longs cheveux. Un mélange d’idéaliste, de paysan matois et d’homme d’affaires. J’ai fait son portrait pour la Télévision suisse romande, en 1994. Ce fils de producteur d’alcool, dans la plaine du Rhône, en Valais, a fait le coup de poing contre les importateurs d’abricots italiens. Il a même été condamné pour avoir tenté de braquer une banque locale. Autant dire que la police locale l’a à l’oeil. Les gendarmes valaisans et les juges ne croient pas un mot de ses belles intentions : cultiver du chanvre pour fabriquer de l’huile, des produits cosmétiques, des espadrilles et des vêtements. Jamais du chanvre à fumer. Il m’avait fait goûter sa tisane au cannabis, “excellente pour la santé”, et voulait me vendre ses coussins d’herbe.

Rappaz est arrêté pour avoir produit 52 tonnes de cannabis. Il est condamné à 5 ans et 8 mois et à 165 000 francs d’amende (environ 127 000 euros), et ses cultures de chanvre sont rasées. En 2001, le Parlement fédéral modifie la loi : les simples consommateurs de cannabis ne sont plus condamnés et le marché est réglementé. Evidemment, les chanvriers font recours contre leurs condamnations. Mais, deux ans plus tard, la loi est balayée et l’initiative “pour une politique raisonnable du chanvre” est nettement refusée, en 2008. Rappaz et ses fidèles sont pris au piège.

Comme tout bon Valaisan, Rappaz est un procédurier redoutable. Il conteste, énerve et dérange l’establishment suisse. Il sait utiliser sa notoriété et recourt à la grève de la faim. Il demande la grâce du Parlement valaisan, il purge sa peine dans sa ferme, puis retourne en prison et entame une nouvelle grève de la faim. Ses avocats en appellent au Tribunal fédéral. Le bras de fer juridique n’en finit plus. Bernard Rappaz se pose en victime de la justice, en prisonnier politique, mais il sait qu’il est sur la corde raide. Il défie les juges, mais il sait bien qu’il ne gagnera pas son combat trop médiatisé pour la dépénalisation du cannabis.

 

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