Quelques mots avec... Fabien Clavel

 

Fabien Clavel est né en 1978 et vit à Budapest. Jonglant entre les jeux de rôles (Nephilim, Khaos 1795) et la littérature classique, il a écrit une dizaine de romans, parus notamment aux éditions Mnémos et Mango. Avec la tétralogie Nephilim, issue du jeu éponyme, il narre le destin d'une poignée d'Immortels, dévoilant les facettes ésotériques des capitales européennes au travers des grands mythes de notre mémoire collective. Avec Les Légions dangereuses, il se lance avec succès dans le registre de la fantasy parodique, mêlant avec bonheur la création d'un univers drôle et délirant et le détournement savoureux des classiques littéraires. La Cité de Satan, peplum uchronique, imagine la survie de l’Empire romain jusqu’au XIXe siècle où chrétiens et païens s’affrontent dans une Lutèce steampunk. L’Antilégende, qui a fait l’objet d’une précédente chronique, donne une nouvelle naissance à Don Juan, Manon Lescaut et… aux trois mousquetaires. Fabien Clavel est également l’auteur de plusieurs romans jeunesse, dont le très remarqué et remarquable La dernière Odyssée (Mango, coll. Royaume perdus).

 

Sur votre site, vous remarquez que vos romans débutent souvent par un réveil. Ainsi écrivez-vous : La plupart du temps, mon personnage principal se réveille au début du récit. C’est le cas de Jennifer au début du Syndrome Eurydice, ou Azarian au début de l’Effet Orphée […]. Le personnage commence sa journée et est prêt à l’action. Cependant, il lui faut un peu de temps pour rentrer dans le monde de fiction qu’il habite, tout comme le lecteur a besoin de temps pour rentrer dans l’histoire et l’univers qu’on lui propose. Vous, comment vous éveillez-vous à un nouveau roman à écrire ? Dans quel état d’esprit faites-vous vos premiers pas dans le nouvel univers qui va naître sous votre plume ?

 

Souvent tout part d’une envie. Il me suffit de lire un roman de pirates, par exemple, ou bien de voir un film équivalent, et je me demande comment je pourrais prolonger le plaisir que j’ai éprouvé en racontant moi-même une histoire de ce genre. Alors, je me mets à chercher ce qui pourrait rendre l’approche originale, ou en tout cas intéressante. Souvent ce questionnement rejoint mes obsessions du moment et l’ensemble me donne une base de travail. Alors me viennent petit à petit, en remâchant l’idée de départ, des scènes, des situations, des personnages. Une fois que tout commence à se mettre en place, je me documente sur le sujet. Je lis des livres, regarde des films, qui tournent autour des mêmes thèmes, histoire de vérifier que ce que j’ai imaginé n’a pas déjà été fait et refait. Cela permet aussi de créer une familiarité avec l’univers particulier, que ce soit au niveau des motifs ou bien de la langue. Pour L’Antilégende, j’ai lu et relu les classiques afin de m’en approprier le style. Il y a un moment d’imprégnation que j’aime beaucoup. Ensuite, je laisse mon imagination vagabonder encore un peu pour que l’histoire ait le temps de prendre de l’ampleur.

 

L’Antilégende est, selon vous : une espèce de citation continue des œuvres classiques où apparaissent Don Juan, Manon Lescaut, Cyrano de Bergerac et d’Artagnan. Mon but était, entre autres, que le lecteur ne parvienne pas à distinguer réellement les passages repris des grands auteurs et les miens. On retrouve effectivement pas mal de citations et situations empruntées aux classiques de la littérature, dans ce récit… Et même quelques personnes « réelles », pourvu qu’on ait écrit sur elles. Pouvez-vous nous parler de la genèse de ce récit ?

 

Ça va faire pompeux, mais j’ai commencé à penser à cette histoire sur les bancs de la Sorbonne, alors qu’on étudiait Les Institutions divines de Lactance en littérature latine. Si je me souviens bien, ce texte est une attaque contre La République de Cicéron, traité que nous avons perdu et qui n’est arrivé à notre connaissance que par les citations qu’en fait Lactance. En même temps j’avais entendu une émission sur la censure d’où il ressortait que les censeurs étaient paradoxalement de grands lecteurs et de grands conservateurs parce qu’ils rangeaient méticuleusement les ouvrages qu’ils interdisaient. Ces idées m’ont beaucoup frappé.

En même temps, je pensais au personnage de Don Juan qui est sans doute mon favori en littérature. J’avais commencé à imaginer un monde, sorte d’Europe du XVIe siècle inversée, où le séducteur, en réalité aux Enfers, était devenu un vampire et Sganarelle une goule. Ils étaient poursuivis par le fantôme du Commandeur. Il y avait même un loup-garou, je crois. L’idée, c’était que Don Juan, même mort, continuait toujours ce qu’il faisait de son vivant : séduire les femmes.

Tous ces thèmes se sont alors mélangés : la réécriture, le mythe littéraire, la censure, la répétition. Je suis tombé sur le monde de l’Index qui réunissait peu ou prou tout ce que je voulais. Je me suis donc penché sur les réécritures des classiques, ainsi que les apparitions de personnes réelles traitées comme personnages romanesques. Cela permettait de montrer comment on pouvait passer de la réalité à la fiction, que la frontière devenait facilement poreuse. Comme je traitais de la réécriture, il fallait glisser des citations dans le corps de mon propre texte. Les personnages, ceux qui sont des mythes littéraires, sont en quelque sorte condamnés à refaire toujours la même chose. Don Juan séduit, comme Sisyphe pousse son rocher. Il fallait donc que les mêmes mots reviennent.

Ma dernière touche a été d’ajouter les chœurs d’opéra. En effet, si les héros ont droit à des tirades, les personnages secondaires sont réduits à dire la même chose en même temps.

 

Le monde de l’Index offre la possibilité à l’Auteur – l’auteur ? – de rencontrer ses personnages. Cette possible confrontation entre des êtres réels (mais devenus fiction) et des personnages imaginaires est à la fois fascinante et… terrifiante ! Certains des principaux « vilains » de ce roman sont devenus ainsi par la faute de leur créateur… Le rapport auteur/personnage vous tient-il particulièrement à cœur et pourquoi ?

 

En réalité, ce qui m’intéressait d’abord c’était le rapport personnage/auteur plutôt que le rapport auteur/personnage. Je m’explique : je suis parti du personnage et pas vraiment de l’Auteur. Certains lecteurs m’ont dit qu’ils s’attendaient à ce que je me fasse apparaître en personne dans L’Antilégende. Mais dans ce cas, l’Auteur devient lui-même personnage et on rejoint l’autofiction, genre à la mode mais qui ne m’attire guère.

Comme je le disais, le texte qui m’a aidé à mettre tout en place était celui de Lactance, auteur chrétien qui s’attaque frontalement au polythéisme. Le thème du rapport au divin était central, ne serait-ce que parce que mon héros était le Don Juan athée de Molière, celui qui résiste à Dieu jusqu’au bout. La relation entre le personnage et son auteur est donc devenue une transposition de la relation entre l’homme et Dieu. Don Juan est l’exemple du personnage qui se libère de son créateur pour acquérir une existence à part entière. Il y a celui de Tirso de Molina, de Molière, de Mozart et Da Ponte, mais le héros transcende tout cela. Il survit d’une certaine manière à celui qui l’a fait naître. C’était cette idée qui me fascinait. Je ne fais pas partie de ceux qui hurlent au complot consumériste dès qu’on reprend le personnage d’un auteur, que ce soit pour faire la suite des Misérables ou d’Astérix. Si la suite est mauvaise, on l’oubliera. Mais elle a le mérite de contribuer à faire vivre l’univers original.

 

Littérature et mythologie « de notre monde » sont très présentes dans vos univers d’écriture. Ainsi que l’Europe, d’ailleurs. Pourquoi ancrer vos romans dans un réel devenant imaginaire et non dans un monde d’imagination pure (quoi que, si l’on en croit Descartes…)

 

Les formes classiques sont suffisamment riches et plastiques pour pouvoir constamment être réutilisées (c’est même à cela qu’on les reconnaît). Si je veux mettre en scène une créature qui aspire la vie des autres êtres vivants, pourquoi ne pas l’appeler simplement « vampire » ? C’est un peu facile de rebaptiser des succédanés de créatures mythologiques en faisant croire qu’on invente quoi que ce soit. Personnellement, j’attendrai d’avoir l’impression de réellement trouver quelque chose de nouveau pour lui donner un nom. Et cela vaut pour des univers entiers. Je l’ai fait pour Les Légions dangereuses, avec les Tigroms, les Simoïs et les Yséens, mais comme il s’agissait d’une parodie, j’y étais forcé sous peine d’être redondant.

En outre, j’aime beaucoup la partie recherche qui me permet de creuser un univers que des gens se sont évertués à approfondir pendant des siècles. Il y a tellement d’inventions géniales, autant les reprendre, les adapter, les moderniser et les présenter de nouveau. J‘estime que j’évolue dans le domaine de la paralittérature et je n’ai pas la prétention de créer quelque chose de fondamentalement nouveau.

C’est peut-être aussi par manque de confiance : comment savoir qu’un univers qui est, au moins en apparence, nouveau va éveiller l’intérêt du lecteur ? Il est possible qu’un jour je me lance encore dans un monde d’imagination pure. Je n’en sais rien.

 

Vous avez récemment participé à la création de Khaos 1795, un jeu de rôles uchronique – et bourré de références - se déroulant dans un Paris post-révolutionnaire tombé aux mains d’un tyran et soumis à d’obscures forces occultes. Comment est né ce jeu ? Quels liens entretiennent, pour vous, littérature et jeu de rôles ?

 

Je suis arrivé tard sur ce projet pour faire du travail de rédaction. Les échanges se sont faits principalement sur Internet. L’univers a été élaboré par Anthony Boursier (également illustrateur du jeu) et Franck Plasse (également rédacteur en chef) et c’est à eux qu’il faudrait demander quelle a été la genèse de Khaos 1795. Personnellement, je n’ai écrit qu’une faction et un quartier de Paris. Quant à mon apport à l’univers, il s’est limité au Chancre noir (je n’en dis pas plus pour ne pas trop en dévoiler), ce qui a d’ailleurs occasionné de nombreux problèmes pour l’intégrer harmonieusement au reste.

Par contre, l’expérience a été très agréable, même si le rédacteur en chef a dû se faire quelques cheveux blancs quand on a pris du retard. J’ai retrouvé des camarades avec qui j’avais travaillé sur Nephilim, comme Florent Cautela ou Sébastien Célerin. On s’est tous documentés sur l’époque, prenant plaisir à tordre tout cela dans le sens du monde proposé.

J’aime beaucoup le jeu de rôle parce qu’il est à la fois ludique et narratif. Le jeu et la fiction participent d’un même rapport au monde : ils l’éloignent pour mieux le rapprocher. Ils l’éloignent parce qu’ils proposent des règles arbitraires et en donnent une vision simplifiée, voire schématique. Ils le rapprochent parce qu’ils permettent de l’appréhender sans trop d’angoisse et donc de mieux y vivre. Le jeu de rôle est une sorte de trait d’union entre le jeu de société et le roman.

Et puis le jeu de rôle peut nourrir le roman. Par exemple, le concept des personnages secondaires de L’Antilégende qui n’ont pas d’existence propre, est une adaptation des Secrets de la 7e Mer où une règle permet de gérer un groupe d’adversaires comme une entité unique.

 

Revenons à la littérature – jeunesse cette fois. Dans La dernière Odyssée, vous réussissez le tour de force de rendre attachant un personnage assez sombre finalement. Et, au-delà des aspects hellénistiques, il semble que deux des thèmes principaux du récit soient celui de l’éternel second, et celui de la vengeance. Qu’est-ce qui vous a poussé vers ces choix ?

 

Mon goût me porte plutôt vers les personnages sombres, ceux qui n’ont pas vraiment leur place dans la communauté des hommes. Cela me semble correspondre d’autant mieux à la littérature jeunesse que l’on ressent ce sentiment d’inadéquation au monde lorsqu’on est adolescent. Je dirais que la plupart de mes personnages principaux pourraient aussi bien devenir les méchants de service que les héros positifs. Ils sont fondamentalement partagés, mais ce sont les rencontres qu’ils font qui les poussent dans un sens ou dans l’autre. Niréus est à la croisée des chemins.

Pour en revenir au thème de l’éternel second, cela provient d’un premier projet de roman antique : une histoire de Thésée. En me renseignant sur le héros, j’avais découvert qu’il avait accompli ses exploits pendant que Hercule était absent, retenu, je crois, auprès d’une reine. Dès qu’Hercule revient, c’en est fini de Thésée : la fin de sa vie est une longue déchéance. Lorsque j’ai choisi Niréus parmi les guerriers Grecs, j’ai voulu un second rôle, un Poulidor dont la figure tutélaire serait cette fois Ulysse. Mais cette idée rejoint aussi les interrogations de L’Antilégende : est-on condamné à l’éternel recommencement ? Comment trouver sa place lorsqu’on arrive après ? Évidemment ces questions, en plus d’être plus sensibles à l’adolescence, sont transposables à l’écriture, en particulier en paralittérature qui obéit à des règles assez strictes.

Quant à la vengeance, cela rejoint une autre de mes idées fixes : la mémoire. J’ai remarqué que beaucoup de mes personnages perdent la mémoire. La vengeance, c’est un peu l’inverse de l’amnésie, c’est l’obsession du passé qui dévore le présent. Tout comme Don Juan oubliait tout, le vengeur se souvient de tout. En permanence. Niréus est poursuivi par une autre maladie du souvenir : la nostalgie. En fait la majorité des héros de La dernière Odyssée sont tournés vers le passé, en sont prisonniers : Niréus rêve de son île natale, Alexiarès court après son origine divine…

 

Quelles sont vos dernières publications ? Vos projets ?

 

J’ai publié récemment mon premier roman de science-fiction jeunesse dans la collection Autres Mondes, L’Océan des Etoiles. C’est une sorte de space opera écolo où les créatures des abysses sont transposées dans l’espace ; en effet, les hommes ont dû quitter la Terre, submergée et bouillante à cause de l’effet de serre, à bord de vaisseaux vivants.

J’ai en projet pour 2010, un roman situé dans le même univers mais racontant une période où les hommes, pour fuir la chaleur de la surface, sont encore réfugiés dans les grands fonds qu’ils explorent pour y développer une nouvelle civilisation.

Sinon, la suite de Niréus, Les Gorgonautes, vient de paraître. Cette fois mon prince est de nouveau confronté à la disparition de son île. Il doit parcourir les mers pour contrecarrer le plan machiavélique des Géants qui veulent se débarrasser des dieux Olympiens.

Pour 2010, je travaille également sur une adaptation de l’histoire de Merlin, vue par l’apprentie du magicien. Ce sera une relecture personnelle du mythe arthurien en plusieurs romans, toujours dans la collection Royaumes Perdus et sans doute en grand format. Comme quoi, je n’échappe pas à la réécriture !

Enfin, pour le lectorat adulte, je planche sur une histoire de vampires modernes chez Mnémos.

 

Merci, Fabien, d’avoir bien voulu répondre à nos questions.

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