Quelques mots avec... Lucie Chenu

Après avoir rédigé une thèse de doctorat sur la résistance du pneumocoque à la pénicilline, Lucie Chenu s’est plongée cœur et âme dans les littératures de l’Imaginaire, publiant des nouvelles ainsi que des articles, chroniques et interviews dans divers volumes (L’Esprit des Bardes, éd. Nestiveqnen, Celui qui attendait, éd. Eons, Appel d’Air, éd. ActuSF…), revues (Faeries, Hauteurs, Elegy, Lunatique…) et sites web (nooSFere, Infini…).

Après avoir rédigé une thèse de doctorat sur la résistance du pneumocoque à la pénicilline, Lucie Chenu s’est plongée cœur et âme dans les littératures de l’Imaginaire, publiant des nouvelles ainsi que des articles, chroniques et interviews dans divers volumes (L’Esprit des Bardes, éd. Nestiveqnen, Celui qui attendait, éd. Eons, Appel d’Air, éd. ActuSF…), revues (Faeries, Hauteurs, Elegy, Lunatique…) et sites web (nooSFere, Infini…).

Elle est également anthologiste – (Pro)Créationsaux éditions Glyphe et De Brocéliande en Avalon aux éditions Terres de Brume – et, depuis quelques temps, directrice de la collection Imaginaires aux éditions Glyphe.

(Pro)Créations a reçu le prix Bob Morane 2008.

 

 

 

CB : Bonjour Lucie. Entrons dans le vif du sujet : qu'est-ce qui vous a donné envie de diriger des anthologies ?

 

LC : Cela s’est fait petit à petit. J’ai tout d’abord fait partie du comité de lecture d’une revue, Les Vagabonds du rêve, puis, quand elle a cessé de paraître, j’ai collaboré au site Onire.com qui publiait des nouvelles en ligne, ainsi que des articles, des critiques, etc. Le choix des textes et le travail littéraire avec les auteurs me passionnaient.

Par la suite, j’ai fait partie de l’équipe fondatrice de Univers & Chimères (http://univers.chimeres.org/), webzine thématique dont le premier opus avait pour thème la musique. Parallèlement à cela, André Lejeune, le patron de Horrifique, le fanzine #1 de l’horreur au Québec, pour qui je faisais des corrections, m’avait proposé de les sélectionner et de les faire moi-même retravailler aux auteurs. En clair, d’effectuer un travail de direction littéraire.

J’ai énormément appris de ces diverses expériences et je me suis fait plaisir. Et j’ai attrapé le virus !

 

CB : Comment choisissez-vous les textes ?

 

LC : Jusqu’à présent, j’étais une anthologiste timide qui partait sans filet, c’est à dire sans éditeur. Je contactais donc un à un les auteurs que je rêvais d’avoir à mon sommaire, que je pensais particulièrement aptes à écrire sur le thème. Les auteurs qui me connaissaient ont accepté de m’envoyer une nouvelle et d’attendre, patiemment, que j’aie un éditeur. Quelques textes font exception : dans (Pro)Créations, deux extraits de roman d’Amin Maalouf (Le Premier Siècle après Béatrice) et de Martin Winckler (Mort in vitro) auxquels je tenais énormément – pour Martin Winckler, il s’ajoute à cela le fait qu’en tant que médecin il milite pour le droit des femmes à choisir leur contraception et cela est très important, pour moi, et fait partie intégrante du thème – et la nouvelle de Joëlle Wintrebert, qui était parue dans Premiers Contacts, une anthologie jeunesse dirigée par Denis Guiot. L’idée de faire connaître ce texte à un public adulte me plaisait beaucoup. Enfin, dans De Brocéliande en Avalon, la nouvelle de Megan Lindholm est la traduction inédite d’une nouvelle parue en 1989 aux États-Unis dans Isaac Asimov’s Science Fiction Magazine.

Et puis, il y a quelques textes qui sont arrivés par hasard, parce que leurs auteurs avaient entendu dire que je travaillais sur un thème sur lequel ils avaient écrit. Jusqu’à présent, je n’ai pas fait d’appel à textes public, mais je crois que je me lancerai une prochaine fois. Tout en continuant à solliciter mes auteurs favoris.

 

CB : De Brocéliande en Avalon a une histoire un peu particulière. Pouvez-vous nous expliquer comment est né ce magnifique recueil (qui comporte des textes de Léa Silhol et Nathalie Dau, deux plumes talentueuses du paysage francophone – et... Megan Lindholm, alias Robin Hobb) ?

 

LC : Il y a quelques années, j’ai été sollicitée pour diriger une revue de fantasy. Le thème du premier numéro aurait été les légendes arthuriennes et leurs réécritures dans la fantasy moderne. J’avais commencé à faire travailler une équipe de rédacteurs sur le dossier et j’avais sollicité – et accepté – des nouvelles sur le thème. Hélas, un aléa comme il en existe tant dans le métier de l’édition a fait que cette revue n’a pas vu le jour. J’ai alors proposé à Nestiveqnen le dossier « clés en mains » pour la revue Faeries à laquelle je collaborais depuis quelques années. Et ma proposition a été acceptée. Toutefois, les trois nouvelles que j’avais sélectionnées n’ont pas pu être toutes publiées, le programme éditorial de Faeries étant bouclé longtemps à l’avance, seul « Le Roi d’Avalon », de Léonor Lara, l’a été. J’ai donc voulu réaliser une anthologie sur ce thème qui me séduit particulièrement. Je l’ai tout d’abord proposée à un éditeur qui en a accepté l’idée et le sommaire prévisionnel, avant d’en parler aux auteurs, pour ne pas risquer une déception, mais, au moment où j’allais lui envoyer les nouvelles finies… patatras ! Le projet était annulé. Et comme ça m’embêtait énormément d’avoir fait travailler des gens pour rien et que je suis tenace (rires), j’ai proposé mon anthologie à Dominique Poisson, des éditions Terre de Brume qui, non seulement a accepté l’idée, mais a publié l’anthologie avec une couverture magnifique de John Howe.

J’avais déjà vécu la même succession ou presque d’aléas avec (Pro)Créations que j’avais soumise à diverses maisons d’édition avant de trouver la bonne. Le fait que j’ai réuni des nouvelles appartenant à des sous-catégories diverses (SF, fantastique, fantasy, polar…) – ce qui pour moi est un plus –, effrayait certains éditeurs qui se replient sur une « niche écologique ». D’autres craignaient qu’une anthologie sur le thème de la Naissance ne soit trop « rose layette » pour leur lectorat. Il a fallu un éditeur d’essais sur l’histoire de la médecine, Glyphe, pour comprendre qu’au contraire un tel thème était porteur d’histoires intenses, parfois même très sombres.

 

CB : Les thèmes que vous choisissez, je pense ici notamment à (Pro)Créations et Identités Puzzles ont énormément de force – et un fond finalement plus philosophique que directement fantastique. Qu'est ce qui vous a conduit à vous lancer dans ces deux aventures ?

 

LC : En fait, je crois que je travaille – y compris dans la fiction – ce que je suis, ou ce que je vis. Entre la Naissance et le Qui-suis-je ?, il y a aussi une anthologie jeunesse à paraître (mais finie depuis longtemps) sur le thème de l’Initiation, de l’Adolescence…

On m’a un jour fait remarquer que dans beaucoup de mes nouvelles il était question d’enfants, et même, de naissance. Je me suis alors aperçue que c’est un thème qui m’interpelle particulièrement dans mes lectures, aussi. Alors, moi qui suis une lectrice d’anthologies thématiques, je me suis mise à fantasmer ce que serait une anthologie sur le thème de la naissance. Certes, je suis mère de famille, mais tous les bergers ne rêvent pas de moutons électriques. Le fait est que mon mari et moi sommes éleveurs de chevaux et qu’assister à la naissance d’un poulain n’est pas un spectacle anodin. D’autre part, ma mère, avec qui j’entretenais une relation très forte, un peu fusionnelle, était psychanalyste, et moi-même, j’ai fait des études de génétique. Autant dire que l’inné et l’acquis, l’importance de l’un par rapport à l’autre, sont des sujets qui m’intéressent. J’ai donc, un jour, cessé de fantasmer pour passer à l’action. J’ai commencé à réunir les textes pour mon anthologie sur la Naissance et l’Enfantement (je différencie les deux parce que nous naissons tous, mais tous n’enfantent pas) en la souhaitant la plus large possible, tant sur les genres, sous-genres et styles abordés que sur la façon d’aborder le thème. Il y a des nouvelles drôles, d’autres tragiques, certaines reflètent le désir de maternité, d’autres, au contraire, son refus le plus absolu. Enfin, j’ai voulu que l’enfantement soit représenté par la métaphore que peut parfois être la création artistique.

L’anthologie sur le thème de l’Initiation, elle, a clairement été conçue pendant que mon fils, adolescent, se préparait à choisir son orientation future, à bâtir son avenir, à devenir un homme. Je me souvenais de mon adolescence et de ce moment où les choses basculent, où l’on doit choisir, devenir adulte (ou non) et je le voyais traverser les mêmes affres.

Quand au thème de l’Identité… certes, il y a ma mère psy, mais ça n’est pas le moteur de cette anthologie-là, même si plusieurs textes ont une approche psychologique du sujet. Mon point de départ était Les Identités meurtrières, d’Amin Maalouf. Dans cet essai, Maalouf décrit comment quelqu'un qui est (il prend son propre exemple) arabe, chrétien, libanais, écrivain de langue française, mais aussi plein d'autres choses, un père de famille ou non, qui aime la musique ou non, classique ou punk, etc., s'il est attaqué sur l'une de ces identités qui le composent, qui sont chacune une de ses facettes, réagit en renforçant cet aspect de lui qui est attaqué, pour ne pas être détruit, tout simplement. Et comment ce renforcement peut mener au fanatisme le plus dangereux, le plus meurtrier… Je voulais donc parler de l'Autre, de la différence, de l'exclusion, de la douleur d'être rejeté. Il est vrai que j’avais en tête surtout l’aspect « communautariste », mais les auteurs sont allés bien au-delà. Outre le racisme et l’exclusion, ils ont parlé d’identité au sens plus personnel, plus intime. De mémoire, de racines, de famille. Et, là encore, sous les formes et sur les tons les plus divers.

En fait, mes projets d’anthologies sont des sujets qui s’imposent avec force à moi. Qu’il s’agisse de musique ou de naissance, de légendes arthuriennes ou d’initiation, de contes de fées ou d’identités blessées, ce sont des thèmes qui m’ont, à un moment, suffisamment obsédée pour que j’aie le désir et l’énergie pour en faire un livre. Je n’ai pas réellement cherché un thème littéraire.

 

CB : Merci Lucie, d'avoir bien voulu répondre à mes questions.

 

LC : Merci à vous ! J’espère que je n’ai pas été trop bavarde…

 

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Identités Puzzle est à paraître, en mars 2009, aux éditions Glyphe.

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