Quels objectifs pour l'enseignement des Sciences Economiques et Sociales au lycée?

Depuis plusieurs mois, des acteurs du monde économique ont suscité une polémique sur le contenu des programmes et manuels de Sciences Economiques et Sociales (SES). Une commission présidée par le professeur Roger Guesnerie a été mise en place par Xavier Darcos, dans le but d’examiner les éléments du débat et de formuler des préconisations pour cet enseignement.

 

C’est en tant que président de l’Association des Professeurs de Sciences Economiques et Sociales, association regroupant un millier d’enseignants de la discipline sur 5000, que j’ai participé à cette commission. J'ai pu faire entendre leur point de vue. Pour autant, l'APSES n’est pas engagée par le contenu du rapport remis aujourd’hui au Ministre. Sa lecture permet de faire apparaître des points d'accord, mais aussi des divergences ou interrogations.

 

Les points d'accord

 

Le rapport souhaite l’extension de l’enseignement des SES à tous les élèves de seconde, rejoignant ainsi des préoccupations exprimées notamment par le CODICE (Conseil pour la diffusion de la culture économique) et par Michel Rocard, afin d’élever le niveau de culture économique et sociologique des élèves.

 

Il rappelle en outre la nécessité de parcours de formation cohérents avec des liens interdisciplinaires forts, qui existent déjà, mais qui pourraient être renforcés entre les SES et les mathématiques (ou l’histoire-géographie), au sein de la série ES. Le rapport demande que les programmes soient moins encyclopédiques, tout en demeurant structurés autour d'objets d’études qui permettent une acquisition progressive des raisonnements économiques et sociologiques. Dans le même temps, il souligne que l’enseignement des SES dans le secondaire ne saurait être une simple transposition des enseignements universitaires en économie et sociologie.

 

Le rapport propose en outre d’initier davantage aux méthodes en sciences sociales (collecte et traitement de données statistiques, initiation à la méthode de l’enquête sociologique, utilisation des technologies de l’information et de la communication pour ne citer que quelques exemples), tout en précisant que cela nécessite notamment des séances en demi-classe.

Ces préconisations me semblent tout à fait pertinentes.

 

Les points de divergence

 

Le rapport contient des formulations contradictoires qui suscitent des inquiétudes quant à leur interprétation, ainsi que des positions qui pourraient dénaturer en profondeur un enseignement dont le bilan est indéniablement positif.

 

Ainsi, ce bilan, tel qu’il apparaît dans le rapport, se réduit à une attractivité qui est reliée à l' «appétence des élèves pour la compréhension du monde social » grâce à des programmes permettant aux lycéens de se saisir des grandes questions économiques, sociales et politiques contemporaines. Mais cette ambition est accusée de nourrir l’«encyclopédisme des programmes» qui «va de pair avec une assimilation insuffisante des fondamentaux et des cultures disciplinaires».

 

Sur quelle évaluation cette affirmation ? Alors que la partie "Bilan" du rapport constate bien que cette «appétence» est allée de pair avec une réussite plus que satisfaisante des bacheliers ES dans l’enseignement supérieur et que la série ES paraît bien "profilée", puisque près de la moitié des bacheliers ES se destine à des formations à dominante sociologique ou économique.

 

Dans la lignée de la critique précédente, certaines formulations du rapport peuvent laisser penser que les futurs programmes devraient être structurés en référence à une liste de "fondamentaux" en économie et en sociologie: "Rompant avec la conception actuelle des programmes, la Commission propose de mettre au cœur de l’enseignement l’acquisition de ces bases des cultures et des raisonnements disciplinaires et de faire de cette acquisition l’objectif prioritaire et structurant de l’enseignement". Pourtant, la partie "Préconisations" rappelle bien que, si les objectifs des programmes doivent "être clairement définis en termes de connaissances et de compétences qui doivent être acquises par les élèves", "au niveau de la démarche pédagogique, cette acquisition peut et doit se faire à partir de l’étude de la réalité économique et sociale".

 

Au delà de ces hésitations ou contradictions, ce qui sous-tend ce rapport est qu’«il y a une tension immédiatement évidente entre objectifs de formation générale, d’une part, et de formation intellectuelle, d’autre part». Au contraire, il me semble que ces deux objectifs sont indissociables pour donner un sens aux apprentissages dans une discipline de l’enseignement secondaire général qui ne peut avoir pour seule finalité de former de futurs économistes ou sociologues et qui doit également susciter l’«appétence» des lycéens en les aidant à se saisir des grandes questions qui traversent l’économie et la société contemporaine. Ces deux objectifs loin de s’opposer, se nourrissent l’un l’autre.

 

Il ne s’agit pas pour autant de demander aux lycéens de «trancher de grands débats contemporains» comme ceux sur les effets de la mondialisation ou le progrès technique sur l’emploi; de promouvoir un relativisme qui conduirait à «mettre sur le même plan des discours aux statuts scientifiques très inégaux», mais précisément de sortir du registre de la simple opinion en mobilisant des arguments parfois opposés s’appuyant sur les apports de l'économie ou de la sociologie et en les confrontant à des données empiriques.

 

L’exercice de la dissertation, s’il pourrait utilement être complété par une autre forme d’évaluation au baccalauréat, permet de mobiliser l’ensemble de ces connaissances et compétences et constitue un apprentissage à un type d’écrit indispensable pour poursuivre des études supérieures.

 

L'enseignement des Sciences Economiques et Sociales peut donc se prévaloir d'un bilan positif et, s'il doit envisager des pistes d'amélioration, il doit conserver, sans les hiérarchiser, les deux finalités qui ont contribué à son succès: fournir aux lycéens des moyens pour comprendre la société dans laquelle ils vivent et leur permettre de réussir leurs études supérieures, leur insertion professionnelle et leur vie future. La réalisation de ces deux objectifs passe bien évidemment par une formation aux savoirs et méthodes des différentes sciences sociales et donc par l'acquisition de connaissances et compétences.

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