Billet de blog 4 juin 2013

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Le Prince

« Conseils adressés à nos gouvernants, aujourd’hui malmenés par les événements, sur les nouvelles façons d’exercer le pouvoir et le meilleur moyen de le conserver », sous-titre Percy Kemp dans son œuvre en hommage à Nicolas Machiavel.

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« Conseils adressés à nos gouvernants, aujourd’hui malmenés par les événements, sur les nouvelles façons d’exercer le pouvoir et le meilleur moyen de le conserver », sous-titre Percy Kemp dans son œuvre en hommage à Nicolas Machiavel.

L’ancien agent de renseignement, auteur de nombreux ouvrages d’espionnage et analyste politique livre une observation qui vient se substituer aux conseils, à présent inadaptés au monde contemporain, de celui qui devait guider Laurent de Médicis dans sa gestion de Florence. Alors que le monde occidental se remet en question dans la politique qu’il doit adopter face à une crise économique persistante et que la merveilleuse santé du modèle autoritaire chinois fait pâlir les dirigeants des pôles de la Triade, Percy Kemp tisse avec une grande finesse sa propre vision du monde face auquel les gouvernants occidentaux sont désemparés au point de se lancer dans une course à la plus courageuse des politiques d’austérité ; celui qui coupe le plus dans les dépenses publiques se voient décerner la médaille de l’honneur méritant d’avoir mis son peuple à genou. Nos dirigeants courent seuls et nus dans l’aire de la mondialisation sans trouver d’indication qui puissent leur permettre de choisir une politique avec laquelle ils réussissent à gérer leur pays et à satisfaire leur population qui voit chaque jour diminuer son pouvoir d’achat et l’espoir d’acquérir un nouveau crédit pour le meilleur des biens que peut offrir l’économie libérale. Ainsi, anéanti par la succession des événements dont les imprévus quotidiens confirment son manque de génie dans l’art de la gouvernance, le prince perd de jour en jour son pouvoir rattrapé par celui des grandes entreprises et de la volonté populaire qui le destituera aux prochaines élections. Quel est donc le moyen qui puisse conforter, voire éterniser, le pouvoir du prince dans notre monde où les événements surgissent sans prévenir ?

Percy Kemp remarque que c’est aujourd’hui l’événement qui oriente les décisions du prince. Il agit en considération de l’événement, qu’il l’ait voulu ou non, et ce sont ses actes qui sont jugés par le peuple. Or, si le prince réagit à un événement comme la majorité triomphante de la démocratie ne l’a pas souhaité, il sera écarté du pouvoir par la terrible arme du suffrage universel. Lorsque Nicolas Sarkozy se présenta comme le président du pouvoir d’achat, la majorité française jugea bon de lui faire quitter l’Elysée après qu’il n’eût pu fournir aux Français les revenus qui auraient pu leur permettre de consommer. La crise financière de 2008, événement imprévisible, a mis un terme à la possibilité de retrouver la stabilité d’un fort pouvoir d’achat et bien que l’événement n’était pas du ressort de l’ancien président français, la population a choisi de lui en imputer la responsabilité. Loin de plaindre Nicolas Sarkozy pour sa défaite, cet exemple prouve que l’événement régit aujourd’hui la gouvernance mondiale et que le prince qui saura maîtriser l’événement pourra prétendre à une gouvernance éternelle de son entreprise, sa région, son État, son continent… Pour ce faire, Percy Kemp met à l’honneur le renseignement comme moyen pour faire face aux soubresauts incontrôlables du flot événementiel. Le renseignement offre la possibilité de juger de l’arrivée prochaine d’un événement et ainsi de neutraliser son effet de surprise et de le transformer en non-événement, autrement dit en banalité quotidienne. La mystification d’un événement qui est établie avant la réalisation de celui-ci conforte également le pouvoir du prince. Quand la guerre en Irak fut justifiée par la possession d’armes de destruction massive par Saddam Hussein, une partie influente de l’opinion publique approuva l’intervention américaine sur le territoire irakien, mais comme remarque très justement Percy Kemp, la mystification perd aujourd’hui sa grande valeur avec le développement considérable des moyens de communication et d’investigation qui permettent très rapidement de démolir une mystification princière et de prouver qu’il y avait de tout en Irak excepté des armes de destruction massive. La diversion de l’événement est une autre arme que le prince peut utiliser afin de parer à un imprévu. En juillet 2011, deux TGV se percutèrent dans la province Zeijiang en Chine faisant une cinquantaine de morts et plus de deux cents blessés. En moins de vingt-quatre heures, le prince chinois avait identifié les responsables de la catastrophe — trois hauts fonctionnaires des chemins de fer — et les avait limogés, avant même toute enquête sur les causes du sinistre. Le peuple satisfait d’avoir ses coupables n’a pas soupçonné la supercherie orchestrée par l’autorité princière et s’est laissé prendre à cette diversion. Mais, les techniques que le prince peut utiliser contre les événements seront toujours incertaines car les événements le sont eux-mêmes. Il faut donc croire que le prince contemporain est voué à tenter de plus ou moins agilement valser avec les événements en espérant qu’aucun d’entre eux ne causera sa perte.

Si l’événement gouverne et qu’il est l’ennemi redoutable du prince contemporain, Percy Kemp conclut par un conseil moins machiavélique que les précédents. Il exhorte tout d’abord le prince à la connaissance de soi afin de bien gouverner car, selon un adage courant, la bonne gouvernance d’autrui passe d’abord par la gouvernance de soi. C’est ensuite, dans la connaissance de ceux qu’il gouverne, que le prince pourra trouver les sources d’une bonne politique. Si Percy Kemp donne une vision extrêmement lucide du monde contemporain avec l’analyse qu’il fait de l’événement et de son pouvoir grandissant, il rappelle un principe universel qui semble bien ignoré aujourd’hui : on ne gouverne bien qu’en ayant la connaissance de soi et de ceux qui sont gouvernés. Nos dirigeants se connaissent eux-mêmes peut-être assez, mais il est clair qu’ils sont loin de connaître ceux qu’ils gouvernent et que la tour d’argent depuis laquelle ils aperçoivent le peuple se mouvoir est bien trop perchée pour qu’ils puissent entendre les protestations que l’être humain s’efforce à leur adresser.

Pablo, Le Peuplier, Lycée Jean-Baptiste Dumas, Alès.

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