Homoparentalité, lesbien raisonnable ?

Homoparentalité. Un mot qui fait rêver certains, quand il délie les langues des autres. Alors que le débat fait rage et que le texte de loi va être présenté demain en conseil des ministres, Le P'tit Luther a décidé de mettre les pieds dans le plat en allant à la rencontre de celles qui sont directement concernées. Elle a 49 ans, est monteuse. Elle en a 43, et est réalisatrice. Depuis vingt ans, elles sont un couple : aujourd'hui, elles parlent avec fierté de leur statut de « famille ». Une famille avec deux enfants... et deux mamans.

Homoparentalité. Un mot qui fait rêver certains, quand il délie les langues des autres. Alors que le débat fait rage et que le texte de loi va être présenté demain en conseil des ministres, Le P'tit Luther a décidé de mettre les pieds dans le plat en allant à la rencontre de celles qui sont directement concernées. Elle a 49 ans, est monteuse. Elle en a 43, et est réalisatrice. Depuis vingt ans, elles sont un couple : aujourd'hui, elles parlent avec fierté de leur statut de « famille ». Une famille avec deux enfants... et deux mamans.

 

« Un cheminement intellectuel »

Quand un couple hétéro décide d'avoir un enfant, pas besoin d'un dessin pour comprendre ce qu'implique cette décision : les choses se font généralement plutôt simplement. Mais dans le cas de Sylvie et Isabelle [les prénoms ont été changés, NDLR], tout est tout de suite plus compliqué. Elles ont choisi l'adoption plutôt que la PMA (Procréation Médicalement Assistée, non autorisée en France pour les couples homosexuels), qu'elles trouvaient moins « féérique ». Pour Sylvie, mère légale des deux enfants, ce sera « huit ou neuf ans pour concrétiser la démarche ». Si le chemin vers l'adoption fut si long, c'est en partie parce qu'il a nécessité une importante réflexion en amont : selon elle on n'adopte pas un enfant sans se poser les bonnes questions, sans réfléchir aux conséquences de son acte, bref, « ça ne se fait pas naturellement ». Et même une fois la machine enclenchée, la procédure est constituée de plusieurs étapes qui sont conditionnées et encadrées. Concrètement, il faut d'abord s'adresser à l'ASE (Aide Sociale à l'Enfance) afin d'obtenir l'agrément dans son pays, c'est à dire le permis juridique de faire la démarche.

Là, les premières grosses difficultés arrivent. Visites des travailleurs sociaux, dossier à constituer, paperasse à remplir, et surtout pour beaucoup « l'impression d'être jugés ». Pour Sylvie c'est aussi l'obligation de mentir, ou plutôt d'omettre un facteur, à savoir la présence de sa compagne dans sa vie, puisque l'adoption par un couple homosexuel est interdite en France. Par la suite, une fois l'agrément obtenu, il y a deux manières de continuer son chemin. Dans le cas de Sylvie la question ne se pose pas vraiment : un célibataire n'ayant pas le droit d'adopter un pupille de l'état, elle est obligée d'entamer une démarche à l'étranger. En 2004 elle adopte donc un petit haïtien, et trois ans plus tard, retour à la case départ pour la deuxième : nouvelle attente, nouveau dossier, nouvel agrément, et surtout nouvelle vie de famille, qui avait déjà dû s'adapter à l'arrivée du premier enfant...

 

« C'est pas une histoire de sexe, c'est une histoire de caractères »

L'adoption ne se fait pas en levant le petit doigt et elle est encore plus compliquée dans le cas d'un couple homosexuel. Mais il semble que la vie de famille puisse se réorganiser naturellement, au-delà de la particularité de la situation. « Ce qui compte c'est l'affection, pas la famille », dira Sylvie, replaçant ainsi le bien-être de l'enfant au centre du débat sur l'homoparentalité. De fait le cadre fourni par ces deux mamans semble plutôt confortable si l'on compare à d'autres structures familiales : deux mamans ayant choisi de prendre en charge des enfants, de les élever, de les aimer ne peuvent-elles pas offrir un cadre tout aussi acceptable qu'un couple de parents standard ? « On travaille, on se dispute, on a des enfants. On est un couple de même sexe, mais on ressent comme tout le monde. Quand on est tous les quatre, j'oublie qu'on est deux filles, j'oublie que j'ai adopté mes enfants. » A priori, tout semble marcher comme sur des roulettes, et même la normalité vient s'incruster parfois dans cette petite famille. À l'école ? RAS, du moins dans la limite de ce que peuvent savoir les mamans. À la maison ? Il y a « maman » et « Isa » : la mère

protectrice, et la seconde maman, ou la « compagne », comme elle se présente aux autres. Tout y est dit, il n'y pas de tabous, même si parfois « c'est dur de trouver les mots ». Parler de l'adoption est toujours un moment émouvant, nous avoue Sylvie. « Les enfants ne comprennent pas pourquoi leurs parents ne sont pas restés avec eux, ils pensent que c'est de leur faute ». Mais là aussi, ce n'est pas vraiment l'homoparentalité qui complique la situation, mais l'adoption - même s'il faut reconnaître que les enfants s'interrogent beaucoup sur leur père, source de questions et de fantasmes. Du reste, les problèmes auxquels Sylvie et Isabelle pourraient être confrontées, qui pourraient porter atteinte au bien-être des enfants, sont les mêmes que dans toute autre famille. Sur ce point, Sylvie est sans réserves : « Je n'y crois pas, à la bonne formule familiale. Je pense qu'une famille ça peut être plein de façons différentes, et il y a eu plein de familles qui n'ont jamais fait débat ».

 

« C'est la loi qui fait avancer les mentalités »

Si le constat que font Sylvie et Isabelle quant à leur vie de famille aujourd'hui est plus que positif - « Je suis même étonnée que ça marche si bien », nous avoue Sylvie - il reste que psychologues, psychanalystes, sociologues et autres experts-qui-ont-toujours-raison n'ont de cesse de s'affronter dans ce drôle de débat. De fait, si une large majorité des Français est favorable au mariage homosexuel, la majorité est beaucoup plus relative dès qu’on parle d'homoparentalité. Et le gouvernement de François Hollande ne semble pas être dans l'optique de faire vraiment bouger les choses : mariage homosexuel, oui, mais PMA et adoption ne sont pas encore à l'ordre du jour. Pourtant les enjeux sont de taille : si Sylvie a fait le choix de l'adoption, il reste que de nombreuses femmes sont encore obligées de se rendre à l'étranger pour avoir accès aux joies de la grossesse et de la maternité, parce qu'elles ne sont pas en couple avec un homme et que la PMA leur est interdite. Selon Sylvie, l'accès à la PMA pour les couples lesbiens n'est pas la cerise sur le gâteau de l'homoparentalité légalement reconnue, c'est pratiquement le gâteau lui-même. En effet, le droit d'adopter risque fort de rester lettre morte dans la mesure où il y a fort à parier qu'aucune institution ne voudra confier des enfants à un couple homosexuel, d'autant moins si l'on considère que bien des orphelinats sont tenus par des congrégations religieuses qui, on le sait, sont toutes hostiles à l'homosexualité. En outre, pas besoin de décrire les complications côté messieurs pour mettre en évidence ce qu'un changement en matière de loi représenterait pour les couples gay. Changement qui est d'autant plus nécessaire que l'on estime à plus de 30 000 le nombre d'enfants vivant dans des familles homoparentales : la société est allée plus vite que le droit, quoi qu'en disent les experts et les politiciens. Pour Sylvie, c'est là la preuve que ce gouvernement est « frileux » : « Ça devient scandaleux. Dans un pays comme la France, penser qu'il y a plus de 30 000 enfants qui vivent dans des couples dont l'un n'est pas reconnu comme un parent, c'est incroyable ! ». Et son indignation est compréhensible quand on sait que s'il lui arrive quelque chose, Isabelle n'a aucun droit légal sur les enfants, même si dans les faits elle est leur mère (presque) au même titre que Sylvie...

 

« Si on est heureuses, ils le seront »

Sylvie et Isabelle sont lucides, elles savent que ce qu'elles offrent à leurs enfants se retournera peut-être contre eux et contre elles un jour ou l'autre : « Un jour ils vont nous rentrer dedans, ils vont avoir envie de tout bousculer ». On ne balaye pas Freud comme ça, et la question du modèle paternel, si chère à nos amis les psychologues, est loin d'être mise de côté. Mais comme de nombreux couples homosexuels en France, elles ont fait un pari : celui de pouvoir donner à leurs enfants une vie heureuse et épanouie, sûrement plus qu'elle ne l'aurait été dans un orphelinat haïtien. En espérant que la société accepte l'homoparentalité, comme elle a mis des décennies à le faire pour le divorce, aujourd'hui complètement rentré dans la norme. La recomposition de la famille est déjà une réalité : reste aux mentalités et surtout à la loi de la rattraper. Pour le reste, comme savent si bien le dire les Français : « on verra bien » …

 

Clémence Le Bozec, Le P'tit Luther, Lycée Martin Luther King, 77600 Bussy Saint-Georges.

Dessin de Bich Tram Pham, Le P'tit Luther, lycée Martin Luther King, 77600 Bussy Saint-Georges.

Crédit photo : Sylvie.

 

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