Un cas concret de l´infobésité

Presque six mois après les attaques, les Français sont toujours sous le choc et ne comprennent pas qu´un commando terroriste ait exécuté autant de personnes en une soirée désormais gravée à jamais dans l´ inconscient collectif. Par Mounina N´Diaye

Le traitement de l´actualité des attaques de Paris ou un cas concret de l´infobésité à l´ère du numérique

130 morts et plus de 350 blessés. Il s´agit du triste bilan du carnage du 13 Novembre 2015 qui s´est déroulé à Paris.

Presque six mois après ces attaques, les Français sont toujours sous le choc et ne comprennent pas qu´un commando terroriste ait exécuté autant de personnes en une soirée désormais gravée à jamais dans l´ inconscient collectif.

Mais qui étaient les victimes ? La majorité des personnes tuées étaient de jeunes adultes bien qu´ on compte parmi elles, des sexagénaires, quinquagénaires, quadragénaires et même un mineur de 17 ans selon les listes dressées par les médias.  Leur tort ? Ils avaient bravé l´interdit, selon les us etcoutumesdes auteurs de ces attentats, en se réunissant sur des terrasses de restaurants ou en se rassemblant dans une salle de concert.  Le même sort a été infligé à des passants ou automobilistes ayant croisé fortuitement le chemin de ces terroristes.

La course aux informations sur le terrain

Contrairement aux attentats de Janvier 2015, dans la Ville Lumière tout le monde s´ est accordé à dire que les assaillants du Vendredi 13 Novembre avaient ciblé et touché, cette fois, la France dans toute sa pluralité.  Les chaînes généralistes, d´information en continu, la presse écrite, la radio, les journaux en ligne avaient tous couvert cet événement macabre en mobilisant quelques-unes de leurs équipes sur le terrain. Celles-ci avaient pour mission de recueillir un maximum d´informations, en se rendant sur des lieux publics à Paris et à Saint-Denis, entre autres. Dans une cacophonie totale et dans une course concurrentielle à l´information, les reporters ont interviewé indistinctement des passants et des témoins oculaires sonnés par ce qu´ils ont vécu pendant et après les attentats.  De ce fait, le public (lecteur, téléspectateurs, auditeurs et internautes) a pu relever, à maintes reprises, des versions de faits contradictoires et divergentes relayées par ces différents médias durant les jours et semaines qui ont suivi ces actes terroristes. Les journalistes ont, en effet, préféré diffuser, en temps réel, des informations collectées sans véritablement se soucier de leur fiabilité.  C´est pourquoi, beaucoup d´entre eux, ont considérablement emprunté le conditionnel journalistique pour se dédouaner des inexactitudes des informations qu´ils auraient transmis tout en soulignant le caractère provisoire voire incertain de celles-ci.  

Or, le cœur de métier de journaliste consiste à recueillir les informations, à les vérifier en croisant les sources, afin d´analyser et diffuser les plus plausibles auprès du public.  Ce manque de rigueur évident en traitement de l´actualité a considérablement contribué à la déconsidération de ces acteurs des médias auprès du public les semaines qui ont suivi ces événements tragiques. 

Le recours aux réseaux sociaux 

Par ailleurs, une autre forme de dérive avait aussi discrédité le professionnalisme de certaines rédactions. Effectivement, de nombreux journalistes dans la presse écrite ou en ligne avaient récupéré des photos relayées par les réseaux sociaux pour identifier et mettre un visage sur chacun des noms des victimes de ces attentats. Autant dire que quelques-uns avaient encore manqué à un des fondements déontologiques du journalisme et ont involontairement participé à la diffusion d´informations inexactes dans une course effrénée au scoop. Il suffit de prendre le cas de la victime Asta Diakite qui n´avait pas de photos postées sur Facebook selon les dires d´une de ses meilleures amies avec qui nous avons discuté. Cependant, les médias, et plus particulièrement la presse écrite et en ligne, lui avaient attribué une photo, diffusée sur le réseau social précédemment cité, qui n´est pas la sienne. Le Parisien, les tabloïds anglais et même le très sérieux The Guardian étaient tous tombés dans même le piège. Ce dernier organe de presse a publié à sa Une la photo d´une autre jeune femme portant le prénom et patronyme que la victime de ces attentats.

Pourtant, ces médias auraient pu éviter ces situations embarrassantes, en se rapprochant des proches des victimes pour vérifier l´authenticité des informations qu´ils relayent et rester crédibles. Il est vrai que certains en cette période de deuil, ont opté pour le silence. Dans ce cas, il aurait fallu s'abstenir de relayer des informations erronées et patienter.

En effet, il aurait été sage que les médias reviennent à la raison en mesurant les impacts de leurs propos ou illustrations avant de les diffuser. Car, nous sommes tous conscients qu´une fois rendus publics, il n´est plus possible de contrôler la circulation des informations erronées qui peuvent affecter les proches, à l´ère cybernétique. Celles concernant Ludovic Boumbas, une autre victime des attaques du 13 Novembre, est une parfaite illustration.  Ce dernier avait été assassiné sur une terrasse alors que des médias avaient relayé qu´il était une des victimes du Bataclan et d´autres énormités.  Son frère, ému de sa disparition brutale et en pleine période de deuil, avait tenu à rétablir la vérité au micro de France 3 Nord Pas-de -Calais.

Un appel au respect de la déontologie journalistique

C´est pourquoi, nous invitons les professionnels des médias à vérifier et croiser leurs sources avant de divulguer des informations tronquées. Effectivement, nous sommes à l´ère de l´infobésité (et internet y contribue considérablement), la recherche de l´authenticité demeure un des fondements du journalisme. Sinon, le métier de journaliste, qui fait encore rêver des jeunes, risque d´être complètement discrédité. D´ailleurs, certains complotistes voire des terroristes reprennent à leurs avantages ces erreurs pour argumenter et convaincre leurs publics à ne plus avoir foi en les médias qui les manipuleraient.  

Paris, le 10 Mai 2016,

Mounina N´Diaye

 

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