Et si nous cultivions

Vaste sujet… qui pourrait bien nous occuper en ces temps de pandémies, où elle est bien maltraitée, notre culture. Et si nous la repensions comme un écosystème vivant, fragile mais vivant.

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En ce temps, où certains la revendiquent comme bien essentiel, au même titre que les besoins dits « primaires », où d’autres feignent de faire comme si cela n’avait somme toute pas grande importance.

Il y a ceux, peut-être les plus dangereux, qui nous disent s’en occuper, qui savent, qui jurent « ho grands dieux » qu'ils ne la maltraiteront pas.  Pourtant il suffit de peu de choses pour dérégler considérablement un écosystème culturel. Un écosystème culturel, se cultive, se préserve, se protège si on veut que des jeunes pousses naissent, grandissent se déploient, à l’ombre des arbres les plus anciens. Si on veut qu’elles s’enracinent profondément et durablement.

La culture, les cultures, un terreau commun
Ici, à Saint-Denis, cet enracinement a évidemment un sens très particulier. Le terreau culturel s’est constitué d’apports très divers, qui se sont entremêlés, se sont enrichis mutuellement. La culture, les cultures, ont toujours été un terreau commun, un vecteur du lien social, de nos reconnaissances mutuelles, de notre capacité à exprimer nos identités multiples tout en reconnaissant celles des autres. Ce foisonnement, cette multiplicité, est l’énergie de notre ville, ce n’est pas une énergie qui se dompte, qui se contient. C’est une énergie qu’il faut savoir accompagner, parfois canaliser mais qu’il faut laisser se déployer. C’est un exercice de permaculture assez complexe. Les bons dosages sont nécessaires, la compréhension des écosystèmes, leurs interactions positives ou négatives, les bonnes temporalités. Et évidemment la question éminemment cruciale de l’engrais utilisé, de son dosage se pose. Il suffit de peu pour rendre une terre infertile ou suffisamment disciplinée pour que d’elle-même elle se tarisse.

Depuis juin, nous assistons à une déforestation qui ne fait pas de bruit, on déplante, ici, on feint de replanter là, on démembre, on taille, on replante mais pas à la bonne échelle.

L’archipel des Arts, un leurre bon à cacher la casse
L’exemple de la déprogrammation du projet de Maison de l’enseignement des pratiques artistiques en amateur, est assez éloquent. Il est teinté  de "bon sens", les caisses sont vides, donc pourquoi s’embarrasser d’un projet qui coûtera des millions en investissement et qui grèvera le budget de fonctionnement ? Alors qu’on peut « faire mieux, moins cher »…. On convoque ici la notion d’« Archipel des Arts ». Mais pour qu’un archipel existe, il faut qu’il y ait une grande cohérence, que les ilots aient une origine géographique commune, que des liens primordiaux existent entre eux. Ici ce n’est pas le cas. Ce ne sera jamais le cas, car l’origine géographique commune qui pourrait être le Conservatoire actuel, situé rue Catulienne, sous-dimensionné, plus aux normes attendues, est une île vieillissante, qui ne sera pas en capacité de porter l’ensemble des îles de cet archipel. Comment faire fonctionner un ensemble en cohérence, lorsqu’il n’a pas été pensé en cohérence, lorsqu’il n’est que l’addition d’espaces et non de projets ?

Ce projet de Maison de l’enseignement et des pratiques artistiques en amateur, n’était pas un « concept vide », mais un projet pédagogique et architectural pensé en cohérence. Où les disciplines, aujourd’hui morcelées, se seraient entrecroisées, entremêlées. Situé en cœur de ville, accessible, ouvert sur les quartiers. Le projet était évidemment perfectible, tout projet en gestation a ses failles.  Cependant, cette Maison aurait pu être cet îlot central d’un futur « Archipel des Arts ».

Ici on a préféré remplacer un écosystème par un autre, le commissariat municipal sera érigé en lieu et place de cette Maison des pratiques artistiques.

On ne pense plus, on compte…
Hélas, cet exemple n’est que le prémice d’une cécité en matière de politique culturelle. On ne pense plus, on gère, on compte, on budgétise et on tente de maîtriser. Ce n’est pas anodin, ce n’est pas un hasard. C’est une politique de la « commande ». Cela ne veut pas dire qu’en temps de restriction budgétaire on ne doit pas faire attention à la maîtrise de son budget. J’entends déjà les pourfendeurs du « pragmatisme budgétaire » s’offusquer. Cela veut juste dire que l’on inverse le paradigme, que les jeunes pousses devront être maîtrisées, que les gros opérateurs devront s’aligner « faire des efforts ». Le passage en mode « appel à projet » c’est évidemment le passage d’une agri-culture « raisonnée » qui tient compte de son écosystème à une culture du « résultat », du rendement. Où est la place pour les interstices, où est la place de la création spontanée, de la prise de risque, de se donner le temps de voir ? Que sont devenus les Droits Culturels qui inversent cette logique de «commanditaire » où les institutions sont les détentrices exclusived de l’expertise et productrices d’un service destiné à être consommé par les «usagers » ?

Ce n’est pas anodin et ce serait seulement triste si ce n’était grave. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de respiration, de créations, d’imagination, d’accompagner les petites pousses comme les grands chênes, de se nourrir d’eux, de laisser la sève infuser, parfois longtemps…. Nous n’avons pas besoin d’une culture maîtrisée, mais d’une culture vivante.

Sonia Pignot

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