Jour J-22 : le coup de gueule de Marie Desplechin

L'été dernier, en pleine affaire Benalla, et alors que des méga-feux de forêt ravageaient la Suède, la Grèce et la Californie, l'auteure Marie Desplechin publiait (sur le site L'Obs) un billet d'humeur consacré au méga-centre commercial EuropaCity. Son verdict : "C'est le projet tout entier qui débloque".

Noyée dans les remous de l’affaire Benalla, il est très possible que l’information vous ait échappé. Ce serait dommage. Jeudi dernier, on apprend qu'un commissaire-enquêteur missionné sur le Triangle de Gonesse a rendu un rapport favorable à la construction du centre commercial et de loisirs d’EuropaCity. Jusque-là (enquête publique), c’était non. Mais qu’à cela ne tienne, des enquêtes, on en fait autant qu’on veut. On demande leur avis aux gens jusqu’à ce qu’ils soient d’accord, c’est la démocratie. Donc, cette fois, c’est oui. Oui à EuropaCity. Je ne sais pas si vous êtes surpris. Moi, pas vraiment. 

Non, moi, ce qui me frappe, c’est que ce monsieur donne ses conclusions alors que brûlent ensemble la Californie, la Suède et la Grèce. La semaine où le Japon compte ses morts de chaleur (après ses morts de la pluie). Où les grandes villes françaises étouffent et s’asphyxient. Où il est désormais acquis que se succèderont, dans les années qui viennent, avec une violence croissante, les épisodes catastrophiques de chaleur et de sécheresse et les très grandes tempêtes. Où il est également acquis que le seuil des 2 degrés préconisé comme limite compatible avec une survie acceptable de l’espèce (COP 21, remember) sera pulvérisé. Oh mon dieu… Mais qu’est-ce qu’il lui faut, à l’espèce, pour faire le lien entre ce qu’elle fait et ce qui lui arrive ? Entre ses actes et leurs conséquences ? Faut-il que Paris brûle ?

Alors justement. Paris. En ces temps de feu, le "Grand Paris" n’a rien de plus pressé que de donner son feu vert à la bétonnisation de 300 hectares de terres agricoles, situées au nord de l’agglomération, à proximité de l’aéroport de Roissy, pour y faire du commerce des choses, du commerce des loisirs, et du commerce de la culture. Du commerce, quoi. Il est vrai que nous manquions cruellement de magasins où nous procurer des vêtements, des objets, des entrecôtes saignantes. Et d’une piste de ski artificielle. Investisseurs et pouvoirs publics, merci ! Qu’importe l’air, qu’importe l’eau, qu’importe la terre, qu’importent les petites bêtes, quand de telles félicités consuméristes nous sont promises. On se croirait revenu dans les années soixante. J’imagine la couverture du magazine, présentant la maquette en mode Grande Motte, peuplée de silhouettes en mini-robes Courrèges : Demain Europa City ! En route vers l’An 2000 ! Europa City, ou le triomphe du rétro-futurisme.

Notez qu’il y a cinquante ans déjà, on aurait pu se méfier. Les rabat-joie du Club de Rome avaient tiré la sonnette d’alarme : alerte, alerte, si vous ne changez pas de modèle de développement, vous allez droit dans le mur. Personne n’a voulu les entendre (ou si peu). Non seulement ils n’étaient pas rentables, mais en plus ils faisaient peur. Hé bien voilà. On est dans le mur.

Ah oui, il y a eu aussi la COP 21. À Paris, justement. Mais clairement, les gens qui organisaient le raout estimaient aussi qu’ils avaient le droit de s’asseoir dessus. D’un côté les engagements à reconsidérer la croissance, de l’autre Europa City.

En réponse aux contradicteurs, les promoteurs ont multiplié les grigris environnementaux, dans toutes les nuances de vert possibles. Ce qui revient un peu à prendre les gens pour des imbéciles. Quelle que soit la part de renouvelable dans l’énergie que consommera ce truc, il reposera toujours sur l’hypothèse d’une croissance à l’ancienne, fondée sur le bétonnage de la terre, le développement des aéroports, du transport routier, du tourisme de masse, et de la consommation. C’est le projet tout entier qui débloque. On ne nous fera pas gober qu’un super grand centre commercial, même flanqué d’une librairie et d’une piscine, est un avenir enviable, ni même tolérable. On a vu ce que les zones commerciales et les grandes surfaces ont fait à nos villes, comme elles ont sucé leurs centres, détruit leurs emplois, dégradé leurs habitats, corrompu leurs politiques. Et on voudrait, avec l’argent de nos impôts, aider des promoteurs privés à construire une nouvelle, plus grande, plus grosse, usine à fric ? 

La pilule est un peu grosse. Elle a du mal à glisser. Il fallait d’autres arguments, irrésistibles, des arguments qui touchent à l’esprit de justice, de progrès, au coeur. L’emploi. Qui est contre l’emploi ? Qui ? Europa City vous en promet dix mille. Cash. Et quarante mille, en bonus. Pas radin, on vous ajoute pêle-mêle de la formation, du transport, de l’aménagement de territoire, de la croissance en veux-tu en voilà… Et tout ça par la seule puissance de l’investissement. C’est pas miraculeux ? 

Nous voilà en tout cas débarrassés de la puissance publique (bouh) au profit du privé (chic). 

Comme si l’État, fatigué de tous ces ennuis qu’il a dans le 93 et le 95, refilait le bébé. On peut le comprendre, il n’en peut plus de ces territoires déshérités, démaillés, de ces villes ouvrières ruinées, de ces populations reléguées, ghettoïsées. Il ne sait plus quoi faire, sans compter qu’il n’a jamais fait grand’ chose, d’ailleurs ça ne l’intéresse pas, ces coins-là, et en plus il n’a plus de sous. Si seulement tout le monde pouvait habiter Versailles ou Marly Le Roi ... Mais la voilà, l’alternative moderne au plan Borloo : Auchan et Wanda vont nous régler tout ça ! La pauvreté, l’abandon, les quartiers, ils en font leur affaire. Promis, juré.

Le commissaire-enquêteur enregistre les plaintes et les espoirs des habitants. Ils viennent à sa rencontre, ils demandent du boulot, des perspectives, une vie décente. Ils ont raison. Le commissaire-enquêteur a raison de les enregistrer. De compatir. De vouloir remédier. Mais par quel mélange des genres faut-il qu’Europa City soit présenté comme LA solution ? De quels renoncements faut-il payer cette pléthore d’emplois, qui risquent de n’être à terme qu’une promesse de campagne ?

Emploi, emploi, que de crimes on commet en ton nom (les Etats-Unis de Donald Trump enrichissent le tableau tous les jours, de l’extraction minière en zones protégées aux champs bitumineux empoisonnés). Il n’est jamais question des intérêts du capital dans les argumentaires de la croissance à tout-va, ni de son effrayante prospérité. Finalement pourtant, c’est toujours le fonds de pension qui profite, quand le travailleur n’en finit plus de traîner sa misère d’ici à là. Il n’y a aucune raison pour que les choses se passent autrement à Gonesse, à Aulnay, ou ailleurs. Vous vouliez une vie meilleure ? Mauvaise pioche. Mais pensez à vous prémunir contre la chaleur, et les pics d’ozone. La température n’a pas fini de monter.

Je trouve décevant, de la part d’un État dont le premier représentant est allé clamer partout "Make our Planet Great Again", d’avoir si peu d’imagination. D’être même si peu informé qu’il nous ressort le vieux TINA (« There is no alternative") de feu Margaret Thatcher. Europa City ou la ruine ? Vraiment ? D’autres choix sont possibles, monsieur le commissaire-enquêteur. D’autres villes les ont faits. À proximité de leurs aéroports aussi. Une quantité de gens réfléchissent et travaillent au devenir des villes et de ceux qui les habitent, qui ne sont ni des utopistes ni des rêveurs. Être pragmatique aujourd’hui, c’est se souvenir des avertissements du Club de Rome. C’est prendre le risque d’inventer. Les projections les plus pessimistes sont en train de se réaliser. Changeons tout ça, sinon Paris aussi, un jour, va cramer.

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