Jour J-14 : comment la lutte contre EuropaCity a commencé

Bernard Loup, président du Collectif pour le Triangle de Gonesse, raconte ici son engagement et le début de la mobilisation contre EuropaCity.

 

Bernard Loup, président du Collectif pour le Triangle de Gonesse © Pharoah Bernard Loup, président du Collectif pour le Triangle de Gonesse © Pharoah

Une première lutte victorieuse

« Je suis militant écologiste dans le Val d’Oise depuis les années 1990 et président de Val d’Oise Environnement depuis 2011. L’une des premières luttes écologiques à laquelle j’ai participé dans le secteur, c’était contre l’hypermarché Carrefour, à Domont en 1996. Un an plus tard, la forte mobilisation de la population a abouti au rejet du projet par la Commission Nationale d’Équipement Commercial.  Encouragés par ce résultat, nous avons fondé le collectif Plaine de France Ouest, qui regroupait les associations d’environnement des communes du syndicat intercommunal d’aménagement de l’Ouest de la Plaine de France. Plus tard, nous avons combattu le projet de tracé du prolongement de l’autoroute A16 jusqu’à la Francilienne. Le département et les élus locaux voulaient un tracé en plein champ pour créer un triangle avec la Francilienne et la RN1 dans le but d’y implanter une zone d'activité de 200 hectares. Il y a eu plusieurs phases, c’était souvent chaud, mais finalement après un débat public obtenu par la mobilisation des associations, soutenues par des élus régionaux, l'arrêté ministériel a validé un tracé court. Aujourd'hui, là où ils voulaient construire des entrepôts, il y a une zone de vergers avec une cueillette.

L'inflation des gares du Grand Paris

Tout cela pour dire que je ne serais pas parti affronter EuropaCity sans cette expérience. La première fois que j’ai entendu parler d’EuropaCity, c’était lors d’une séance du débat public sur le Grand Paris, en novembre 2010 à Gonesse, dans la salle Jacques Brel. Christophe Dalstein, alors directeur d’Alliage et Territoires, la filiale d’Auchan qui porte EuropaCity, a dit : « Nous avons un projet de centre commercial sur le Triangle de Gonesse, mais il nous faut la gare ». A l’époque, la gare était un point d’interrogation. On l’a oublié, mais, au début, le Grand Paris était constitué de liaisons rapides entre les pôles d’activité, avec seulement une quarantaine de gares. Mais les maires de nombreuses communes sont intervenus, il y a eu une augmentation des gares, on en est à 68 gares actuellement.

Ce qui m’a fait réagir, c’est le mot « centre commercial ». J’avais déjà passé pas mal d’années à les combattre. On sortait de la bagarre contre Aéroville, le centre commercial qui a été finalement construit à côté de Roissy. Quelques jours après la réunion de Gonesse, j’ai pris mon vélo et je suis allé voir à quoi ressemblait le triangle. C’était avant la Noël, le sol était nu et j’ai été frappé par l’immensité de l’espace et par la vue que l’on a sur Paris à cet endroit. C’est un endroit vraiment impressionnant. A la barrière d’une ferme, il y avait une sonnette. Je n’ai pas osé sonner la première fois, mais la deuxième fois, madame Fremin a ouvert sa fenêtre. Elle était en fauteuil roulant, je suis allé vers elle, je lui ai dit que j’étais de Val d’Oise Environnement et qu’on avait appris le projet EuropaCity.  Est-ce qu’elle était au courant ? « Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse ? m’a-t-elle répondu. Ils nous ont déjà pris la zone des Tulipes » - la zone des Tulipes, c’est un espace au sud du Triangle, transformé en zone d’activités. Je lui ai dit : « On va s’en occuper. »

Plus de 2000 signatures sur le parking du Leclerc

Le collectif s’est constitué en mars 2011, à Goussainville, à partir d’un noyau de militants écologistes. On a rapidement choisi le nom « Collectif pour le triangle de Gonesse » et on a fait une pétition pour voir comment allaient réagir les habitants de Gonesse. On voulait savoir ce qu’ils en pensaient. On est allé la faire signer sur le parking du Leclerc de Gonesse. Au bout d’un quart d’heure, je me souviens avoir dit à une camarade : « C’est bon, la bagarre est partie ». Les habitants ne nous étaient pas du tout hostiles, ils signaient tout de suite pour défendre les espaces agricoles. On est arrivé à plus de 2000 signatures.

Puis en juin on a voulu faire un rassemblement autour d’un pique-nique militant. Toutes les terres étant cultivées on a difficilement trouvé un lieu sur le Triangle près de la Patte d’Oie. On a eu entre 100 et 150 personnes. On a mis aussi une banderole sur le pont au-dessus de l’A1, que l’on avait fait faire dans une bâche de poids lourd. Elle est restée quelques jours, jusqu’à ce que Jean-Pierre Blazy, le maire de Gonesse, envoie des agents de la ville pour l’enlever.

À l'automne 2011, nous sommes allés à Saint-Jean-de-Braye à côté d'Orléans, où il y avait un rassemblement contre un projet de Décathlon. On a rejoint la fédération « Des Terres, pas d’Hyper ». En juin 2013, on a participé à la marche de Roubaix à Néchin, avec des gens de Saint-Jean-de-Braye et d’autres de la Ferme des Bouillons à côté de Rouen, qui se heurtaient eux aussi à un projet du groupe Auchan. On était quelques-uns de Gonesse, déguisés en skieurs pour critiquer le projet de piste de ski d'EuropaCity. En 2014, on a fait le camp Alternatiba Gonesse, sous la pluie, avec 1000 personnes sur deux jours. En 2016, la lutte a pris une ampleur régionale, avec le débat public sur le projet EuropaCity organisé par la Commission Nationale du Débat Public. Durant l’automne 2016 nous avons organisé un premier événement à Paris sous la forme d’une réunion publique à la salle Jean Damme, dans le 2ème  arrondissement. Elle était animée par Hervé Kempf, le fondateur de la revue Reporterre.

La soupe de Gonesse sur la place de la République

A l’hiver 2016-2017, nous avons pu nous installer sur la parcelle au bord de la voie rapide, grâce au soutien des agriculteurs, qui sont venus nous labourer le terrain. Ainsi on a pu organiser la première fête des Terres de Gonesse. On a semé du mais, des tomates, des courgettes  et des potirons, on a installé une citerne et, à l’automne 2017, nous avons pu faire sur la place de la République une « soupe républicaine » avec les légumes de la parcelle. Le soir, notre manifestation était au menu du journal de 20 heures de TF1 : notre lutte était devenue nationale. »

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