Kadhafi et la drogue : une démence partagée par le monde entier

Fou, dément, allumé, les qualificatifs n'ont pas manqué pour décrire Kadhafi à la suite de ses deux discours récents. Il est intéressant de s'interroger sur ce qui a poussé les journalistes à lui réserver ce traitement. En effet, Ben Ali et Moubarak, bien qu'ayant de nombreux points communs avec lui, n'ont pas été traités de la sorte.
Cocaine Cocaine

Fou, dément, allumé, les qualificatifs n'ont pas manqué pour décrire Kadhafi à la suite de ses deux discours récents. Il est intéressant de s'interroger sur ce qui a poussé les journalistes à lui réserver ce traitement. En effet, Ben Ali et Moubarak, bien qu'ayant de nombreux points communs avec lui, n'ont pas été traités de la sorte.

Comme lui, il s'agissait de dirigeants autoritaires, en place depuis plusieurs dizaines d'années, décidés à imposer une succession familiale, et ayant amassé des fortunes ubuesques hors de toute raison. Comme lui ils ont nié l'ampleur de la contestation, en accusant des agents de l'étranger de fomenter des troubles, et en mettant en garde contre les islamistes. Comme lui ils ont provoqué la mort de nombreux manifestants.

Mais ce qui semble avoir fait la différence, c'est la rhétorique de Khadafi concernant la drogue. Il a tour à tour accusé des étrangers et Al Quaeda d'avoir distribué des cachets de drogues, incitant des jeunes devenus "incontrôlables" à se retourner contre leur pays.

Si l'ensemble de l'oeuvre Kadhafienne au cours des 40 dernières années indique sans trop d'ambiguité que cet homme est effectivement fou, le fait que nos sociétés se soit jetées sur ce terme de "drogue" pour lui faire franchir la frontière de la folie, résonne en creux de la démence qui a saisi la quasi totalité des pays face au problème des psychotropes et de la prohibition.

Intéressons nous à la France : certains se souviennent peut-être de ces spécialistes, qui dans les années 90 venaient sur les plateaux de télévisions nous expliquer que le mot haschich venait de la société des Haschichin, née au 11ème siècle sur la rive sud de la Méditerranée, composée d'assassins qui prenaient pour cibles vizirs, gouverneurs et autres généraux indésirables. Le message était clair et à peine masqué : "Tremblez pères et mères de France et de Navarre, si vos enfants consomment du cannabis ils deviendront des assassins!". Kadhafi avait de qui tenir...

Development of a rational scale to assess the harm of drugs of potential misuse © The Lancet 2007; 369:1047-1053 Development of a rational scale to assess the harm of drugs of potential misuse © The Lancet 2007; 369:1047-1053

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les années 2000 sont depuis passées par là, avec notamment l'ouverture au cannabis thérapeutique dans de très nombreux pays. Dès lors, difficiles pour ces spécialistes de tenir des propos aussi grossiers. Pourtant, nos hommes politiques ont pris le relais de ce discours en dehors de la raison, sous une autre forme. Sarkozy et Hortefeux l'ont répété à plusieurs reprises : "Il n'y a pas de drogues douces, il n'y a que la drogue". En France et dans le monde, les études scientifiques se suivent depuis des dizaines d'années et arrivent toutes à la conclusion que le cannabis est très nettement moins nocif que l'alcool ou le tabac (voir la classification des psychotropes), mais ils continuent à asséner sans sourciller que le cannabis n'est pas moins dangereux et qu'il faut envisager cette plante comme la cocaïne ou l'héroïne. Mensonge, folie, négation scientifique...?

 

Mais la vraie démence est ailleurs. C'est Einstein qui nous en indique le chemin : "La folie c'est se comporter de la même manière et s'attendre à un résultat différent". La guerre contre la drogue a été déclarée il y a plus de 50 ans. Des milliers de litres de sang ont été versés, des tonnes de dollars, francs, euros, livres se sont envolés dans cette lutte, tout cela sans aucun résultat autre que l'enrichissement des mafias et la déstabilisation de pays entiers. Pourtant, hormis de rares exceptions (au Portugal notamment) la même politique de prohibition et de répression est appliquée encore et encore, avec l'assurance que cela n'améliorera jamais la situation.

Démence...

Albert Einstein Albert Einstein

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.