Leipzig, portrait d'une ville mouvementée - Extrait 2

Extraits d'un article rédigé en 2015, sur les « utopies concrètes » de Leipzig, ville d'Allemagne de l'Est désormais célèbre pour la richesse de ses alternatives et l'engagement de ses habitants face aux nouveaux défis sociaux et environnementaux.

Généralement, le rez-de-chaussée de ces maisons est déclaré d’utilité publique, ce qui laisse une place au chaud pour tout un tas d’événements divers et variés: des « Voküs », concerts, cafés libres, expositions, ateliers divers ("workshops"), cours de danse, de yoga, meetings politiques, bureaux associatifs, ateliers d’artistes... n'importe ! On fait de tout, selon les besoins, et on communique.

Les Voküs («Volks Küchen») sont des repas organisés bénévolement, pouvant venir des poubelles du supermarché le plus proche aussi bien que de l'un des maraîchages bio des alentours (Rote Beete par exemple distribue des légumes dans deux house projects qui organisent un Vokü chaque semaine) généralement entre un et deux euros, ou à prix libre, la plupart du temps dans ces lieux de vie collectifs. Le réseau s'est organisé pour proposer deux Voküs par jours, six fois par semaine. Idéalement, ces repas sont censés établir une certaine sécurité alimentaire :

– pour des individus isolés ou des familles dans le besoin que l'on peut petit à petit repérer et essayer d'aider (bien qu'un réel problème de mixité sociale empêche les gens de se rassembler tous ensemble).

– ou simplement pour des personnes qui investissent leur temps ailleurs que dans le salariat. Artistes, activistes, étudiants et vagabonds peuvent donc tranquillement continuer à scander leur liberté sous les mêmes toits où on leur prépare de bons petits plats à prix libre.

Le "projet X" est l'une de ces initiatives et un exemple assez représentatif pour vous décrire plus concrètement comment fonctionne ces houses projects. Je ne citerai pas son nom pour plusieurs raisons : d'abord parce que l'ensemble des membres n'a pas donné son accord pour cette intrusion, d'autre part car le collectif cherche à se protéger pour certaines actons militantes dont il sont à l'initiative (organisation de manifestations ou accueil de réfugiés sans papiers par exemple), et la diffusion de certaines informations les concernant ne serait pas les aider dans leur démarche.

Malgré cela, on le reconnait facilement. La maison fait l'angle de la rue, et laisse apparaitre une devanture colorée: de nombreux graffs et deux drapeaux. L'un est en allemand et s'étale sur toute la largeur de la façade Freiräume stat investorentraume ! / « Liberté à la place du "rêve des investisseurs"! » l'autre, en guise d'auvent, au dessus de la porte d'entrée : Fight rascism and faschism, Destroy Legida, create anarchism. ("Legida" est la branche locale de Pegida, chacune des villes qui a rejoint le mouvement s'étant trouvée un nom bien à elle).

Si on a un peu de courage, on se rapproche de la porte et on aperçoit un programme imprimé en A4 affiché derrière la vitre :

Lundi : – après-midi : café libre pour adultes et enfants (on peut venir y laisser ses enfants pour quelques heures )

            – soirée : Vokü mardi : cours de wing tsun (art martial d'autodéfense) puis de kick boxing mercredi : – après-midi : café pour réfugiées (les femmes peuvent venir avec leurs enfants et parler de leur situation. Différentes solutions peuvent êtres trouvées en fonction des problèmes d'hébergement, de violences, de régularisation...)

           – soir : café/rencontre féministe pour transsexuels et lesbiennes jeudi : café/rencontre entre chômeurs et demandeurs d'emploi pour discuter des allocations et de problèmes administratifs s

Samedi : Les volontaires peuvent venir apprendre ou aider à faire du pain qui sera distribuer gratuitement dans différents endroits (pour des particuliers, des Voküs, d'autres collectifs, Rote Beete par exemple reçoit du pain chaque semaines gratuitement de cette initiative)

Dimanche : café entre voisins (en hiver), projection de films ou de documentaires et en fin d'après-midi réunion de tous les usagers pour l'organisation de la salle commune (trois dimanches par mois). Chacun peut venir y proposer ses idées, des activités pour le lieu...

Je pousse la porte et rentre dans la fameuse salle. Le bar est tout de suite à ma gauche, recouvert de prospectus, de nombreuses affiches couvrent les murs. Il y a plusieurs tables, des canapés. On se sent tout de suite à l'aise. Je traverse le salon, en passant devant le poêle à bois qui ronronne tranquillement dans un coin. J'avance dans le couloir puis la cuisine où j'ai aidé Christophe à faire du pain il y a quelques jours. C'est lui que je monte chercher au premier étage, car il a accepté de me donner une interview ce matin. Nous redescendons avec une théière bien chaude et nous asseyons à l'une des tables. C'est là qu'il commence par me raconter comment, en 2008, le collectif a acheté le bâtiment et commencé à tout refaire.

« Le projet de départ était de créer un espace ouvert à la réflexion et l'expérimentation sur l'autogestion, à l'anarchisme en fait. Il nous fallait pour ça un lieu et une "structure" économique. C'est comme cela que tout à commencé. La maison nous donne cette structure, cette sécurité et le lieu de vie que nous avons construit ici est directement lié au projet social que nous avons mis en place (sous le statut d'association). L'un n'a pas de sens sans l'autre.

Nous avons donc débuté la rénovation par cette salle. C'était le plus important, pour commencer à accueillir différentes activités. Puis nous nous sommes attaqués aux trois étages supérieurs pour pouvoir commencer à s'installer. Nous sommes actuellement douze adultes à habiter ici avec trois enfants, mais nous nous préparons à accueillir deux autres personnes d'ici quelques mois.

En fait il n'y pas de réel séparation entre les étages et le rez-de-chaussée, "the social room". Nous nous retrouvons trois fois par mois, les dimanches, pour discuter de l'ensemble : de ce qui va se passer, des activités qui vont être mises en place, de celles qui seront subventionnées, de notre budget...

Cependant, il faut préciser que cette salle, et la cuisine qui en fait parte, a un statut indépendant. Je dirais que c'est un "learning process". Tout le monde est libre de venir proposer ses idées, de s'approprier l'espace en respectant les processus de décision collectifs ... C'est un exemple pratique d'autogestion et d'entraide, sans structure rigide, ni responsables, où nous apprenons tous les uns des autres. Au lieu d'une concurrence omniprésente, qui est en train de mette à mal toutes nos valeurs sociales : un système de responsabilité autogéré, de coopérative et d'auto-formation (car nous avons déjà la plupart des solutions à nos problèmes, ils suffit d'apprendre à les partager) à faire évoluer, pour le rendre de plus de plus en plus pérenne et solide.

Le modèle individualiste nécessite tellement d'énergie, de ressources, pour une seule famille, une seule maison... cela semble ridicule au moment où nous devons faire face à la descente énergétique et où tellement de gens arrivent en Europe sans avoir de quoi se loger, un lieu où apprendre, manger, élever leur enfants... Il y a aussi la question des matériaux écologiques ! Nous avons besoin d'un mouvement social pour redécouvrir ces matériaux, les techniques et les outils pour les utiliser...

Nous avons acheté cette maison pour 100 000 euros. C'est assez cher car à l'époque on pouvait trouver ce genre de bâtiment entre 10 et 15 000 euros dans certains quartiers. Ce qui est important en fait, c'est d'être bien organisé en tant que groupe. L'argent n'est pas un problème ! Si le concept est intéressant et le but clair, il n'y a vraiment pas de souci à se faire. Ce ne sera pas difficile de trouver des gens motivés pour vous aider à vous installer. Si il y a un besoin quelconque, on se rassemble et on met ça au clair ; que ce soit pour l'achat d'une maison, de matériel, la mise en place d'activités...

Pour les charges quotidiennes, nous avons une boite où nous mettons en commun toutes les dépenses. L'ensemble des produits que nous achetons sont d'origines biologiques souvent issus d'autres coopératives avec lesquelles nous sommes en contact. Il faut dire qu'il y aussi beaucoup d'initiatives gratuites. Pour le pain par exemple, un collectif agricole au nord de Berlin nous fournit en céréales ; nous préparons la farine ici et cuisons une à deux fournées par semaine que nous distribuons à droite à gauche. Chacun est libre de venir en prendre directement ici, en donnant quelque chose ou pas… Tout ça se fait tout seul en fait. Leipzig c'est un petit village qui abrite un réseau d'interactions très dense. Il faut découvrir deux ou trois endroits et puis très vite on a accès à tous les autres. Cela fonctionne de manière implicite. Ce qui est plus compliqué, dans ces houses projects, c'est de rassembler les gens et de s'organiser de manière à rester critiques et efficaces, mais aussi dans la recherche. Tout ça en mélangeant une vie de groupe, une vie privée, la politique, le travail de reconstruction (nécessaire au début du projet), un travail extérieur ou une école, une vie de famille, les enfants.... ça fait souvent beaucoup trop.

C'est pour cela qu'il est essentiel de mettre en place des outils efficaces pour organiser la vie de groupe : l'honnêteté, la créativité, la discussion, la convivialité... et puis surtout, se dire que les catastrophes n'existent pas ! Si il y a du stress, alors on en parle, on s'adapte. Tous les confits ont une solution, le plus important, c'est de les surmonter ensemble dans ce processus de création collective. »

L'association est actuellement en dialogue avec deux autres projets un peu similaires pour se réorganiser sous forme de coopérative et trouver un nouveau lieu, qui serait réservé aux "actons sociales". Ce gain de place laisserait plus de d'espace aux habitants de la maison et permettrait aux trois collectifs de mettre en commun leurs actons respectives. Peu importe qui est à la base de ces initiatives ou l'endroit où elles se font... il s'agit d'ouvrir des espaces d'accueil pour laisser à tous la place de venir s'exprimer et, à la collectivité, la possibilité de partager ses richesses en développant des occasions de dialogue.

Les houses projects de Leipzig constituent un réel réseau actif, engagé et fort. Ces collectifs urbains sont intéressants, car ils rassemblent les gens sur des valeurs culturelles et artistiques, moins pratiques mais moins terre-à-terre et tout aussi importantes que l’agriculture, pour se constituer et se reconnaître en tant que groupe soudé... Ça aiderait la France à retrouver des couleurs vous ne trouvez pas ?!

(...)

Un soir à Rote Beete, peu avant mon départ, de nouveau je ne pouvais dormir. Je me suis relevé et suis allé m’asseoir sur la terrasse. Là, seul sur mon banc, j’ai commencé à ruminer, en pensant, perdu, à ce texte que j'emportais et à ce que l'on garderait de moi ici, en me regardant partir avec cette fausse indifférence. Au bout d'un instant, j’ai vu débarquer Philippe de l’autre coté de la cour, un peu bancal, avec un sourire bien arrosé. Nous avons commencé à parler et puis il a vite compris. Il s'est assis à côté de moi et après un moment de silence, plongé dans la nuit, il finit par me confer une histoire qui lui était arrivée en Suisse, lors de son passage à Lausanne.

« C’était la première fois que je me lançais dans un projet de squat. On était tout un groupe motivé et ça s'est fait très rapidement. On s'est installé dans cette vieille maison du centre-ville et on a commencé à aménager. Nous avons passé quatre mois à mobiliser le quarter, organiser des événements... à construire cet endroit quoi ! J'ai beaucoup appris, ça a été vraiment beau de confer toute cette énergie à ce lieu, mais un soir, on a vu la police débarquer et ils ont fini par nous déloger. Après nous avoir virés, ils ont commencé par condamner toutes les entrées. La seule question qui s'est posée à ce moment-là, dans notre petit groupe, c'est “où recommencer?!”. Quelque part, ça m'a vraiment fait mal, que tous laissent ça derrière eux si vite, comme si ça n'avait jamais vraiment compté. Finalement je n'ai pas eu le courage de les suivre et suis rentré en Allemagne. J'ai appris quelques mois plus tard que la mairie avait fait détruire le bâtiment. »

Si je n’ai pas croisé beaucoup de squats, je ne suis encore jamais resté assez longtemps pour me faire une vraie place, qui n’est pas celle de celui qui passe. J’ai un peu mieux compris ici, pourquoi j’investis mon énergie dans tous ces lieux, sans contrepartie, sans sécurité, par simple intuition, pour les prochaines générations, un peu... pour un construire un monde qui me ressemble, un monde qui puisse accueillir toutes mes pulsions de vie.

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