Billet de blog 14 janv. 2021

Les missionnaires

Les missionnaires vont de paire avec la colonisation européenne et participent activement à la prétendue "mission civilisatrice".

Damien Gautreau
Professeur d'Histoire-Géographie
Abonné·e de Mediapart

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L'envoi de missionnaires dans les colonies, qu'ils soient protestants ou catholiques, est un des moteurs importants de l'expansion coloniale. Il est indéniable que la diffusion du christianisme accompagne l'expansion européenne.

Les missionnaires ont une position de médiation entre colonisateurs et colonisés. Ils maîtrisent les langues des peuples autochtones, ce qui est indispensable à l'enseignement religieux. Cette appétence pour les langues les emmène à être traducteurs, notamment des textes saints. En 1900, la Bible avait été traduite dans 520 langues. Bon nombre d'entre eux ont des connaissances en médecine et prodiguent des soins aux indigènes. Les pouvoirs coloniaux cherchent à en faire des outils de contrôle social. Leur nombre évolue rapidement. Il y a 44 prêtres en Guadeloupe en 1844 et 85 en 1858. L'évêque de Martinique estimait en 1851 que le nombre de communiants sur l'île avait été multiplié par cinq ou six. En 1900, dans le monde entier, il y avait environ 10000 missionnaires britanniques. En 1933, on dénombre plus de 3500 missionnaires catholiques, dont 30% de français. Les missionnaires jouèrent un rôle essentiel dans l'acculturation impériale des opinions publiques métropolitaines, notamment grâce à la diffusion de leurs récits exotiques et plein de bienveillance civilisatrice. Mais certaines puissances coloniales peinent à trouver des missionnaires dans leurs rangs et font appel à d'autres pays, c'est le cas du Portugal qui envoie des jésuites français dans ses colonies afin de ne pas laisser le champ libre aux protestants.

Une liberté de culte est généralement reconnue dans les colonies, les puissances coloniales ne voulant pas se mettre à dos les populations en imposant une nouvelle religion et risquant ainsi des troubles importants. La Reine Victoria, après la Grande Mutinerie de 1857, déclare à ses sujets indiens qu'il est hors de question de leur imposer la religion de la monarchie britannique. En Algérie, les Français respectent la religion musulmane. Certains y voit l'imprégnation de l' « esprit des Lumières » et de la tolérance qui en découle. C'est surtout le fait que la religion est le ciment des sociétés indigènes, en particulier dans le monde musulman. La puissance coloniale reconnaît donc les cultes et cherche à les contrôler. Cependant, la Basilique Notre Dame d'Afrique surplombe Alger à partir de 1872. De plus, cette tolérance est variable selon les puissances coloniales, dans les Indes néerlandaises, le protestantisme est religion d’État jusqu'en 1935.

L'importante implantation des missionnaires va permettre aux métropoles de se décharger de certains de ses devoirs. Nous avons évoqué la médecine, c'est surtout marquant pour ce qui est de l'enseignement. En 1906 au Congo, la Belgique se décharge de l'enseignement au profit de l'église catholique. Les écoles religieuses sont alors subventionnées. En 1938, 1/3 des élèves de Madagascar suivent un enseignement confessionnel. En Inde, 1/4 de l'enseignement est assuré par des écoles rattachées aux missionnaires L’attrait pour l'enseignement religieux se traduit par des vagues de conversions. Il y a cependant des situations de relatif échec pour l’Église. Par exemple, au Tonkin et en Cochinchine, où seul 8% de la population est catholique.

Il n'empêche que l'expansion coloniale demeure une aubaine pour l’Église. En 1937, le pape Pie XI dit, à propos de l'occupation de l’Éthiopie par l'Italie (fasciste), que c'est « un état de choses qui semble devoir apporter aux missions catholiques de grands développement. » Notons qu'il y a une sorte de compétition entre les nations colonisatrices. Cela tient aux rôles importants que jouent les missionnaires auprès des populations colonisées. Ainsi, dans les colonies allemandes passées sous mandat français en 1919, les missionnaires allemands sont remplacés par des prêtres et des pasteurs français.

Des situations de syncrétisme apparaissent dans l'ensemble du monde colonial. L'apparition d'églises dissidentes est très mal vue et souvent réprimée, comme en Indochine où le Cao Dai de Ngo Van Cheu est violemment liquidé en 1940. Pour lutter contre ce phénomène, l’Église encourage la formation de prêtres locaux. Cela permet d'être encore plus proche des populations à convertir. En 1933, prés de la moitié des prêtres en Asie sont originaires du pays où ils exercent.

On assiste parfois à des développements particuliers, comme à Ouagadougou où la mission catholique créa en 1912 un quartier catholique distinct, portant un nom chrétien et rassemblant les convertis. Cela ne manquera pas d'accentuer les fossés déjà existants et d'exacerber les tensions.

Bien que l’expansion européenne aura permit à l’Église d'augmenter considérablement le nombre de ses ouailles, les effets néfastes sont nombreux, à commencer par le sentiment de rejet de la religion qui se développe à mesure que les prêtres font route commune avec les colons. De plus, la propagation des cultes chrétiens entraîne une réaction de la part de l'Islam qui va lui aussi s'étendre.

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