Billet de blog 5 juin 2010

Fanny Bragard
Journaliste à Mediapart

Jean-François Kahn : «La presse ne correspond plus aux attentes de ses lecteurs»

Invité de l'Eté du livre, Jean-François Kahn maltraite les idées préconçues et étriquées qui gouvernent notre société. Au fil de son nouveau livre, Dernières Salves, on retrouve sans peine l’ex-journaliste à l’esprit critique inaltérable et sa vision d’une profession en pleine révolution.

Fanny Bragard
Journaliste à Mediapart

Invité de l'Eté du livre, Jean-François Kahn maltraite les idées préconçues et étriquées qui gouvernent notre société. Au fil de son nouveau livre, Dernières Salves, on retrouve sans peine l’ex-journaliste à l’esprit critique inaltérable et sa vision d’une profession en pleine révolution.

Vous ne vous considérez plus comme un journaliste et pourtant vous consacrez la plus longue définition de votre ouvrage Dernières salves à cette profession en crise. Pourquoi ?

La crise de l'information concerne tous les citoyens. Il n'y a pas de démocratie sans presse vivante, pluraliste, indépendante... Or, aujourd'hui, le pluralisme se réduit singulièrement. Il y a des régions entières avec un seul journal et pire, plusieurs régions où les journaux appartiennent tous au même propriétaire. Dans certaines régions, il n’y a même plus de pluralisme ! Si on nous avait dit ça il y a trente ou quarante ans, on aurait dit que le libéralisme a été aboli et qu'on vivait dans un pays communiste ou totalitaire. Presque tous les journaux sont déficitaires et subsistent, entre autres, parce qu'ils sont aidés par l'État. Or, l'État c'est bien le pouvoir politique. Fussent-ils d'opposition officielement, il n'empêche qu'ils sont financièrement tenus par le pouvoir politique, ce qui restreint considérablement l'indépendance ! Sans parler du fait que les groupes médiatiques appartiennent tous à des industriels ou financiers qui vivent des commandes publiques. Tout cela doit interpeller le citoyen car c’est une agression de la démocratie. La deuxième raison pour laquelle j’en parle si longuement dans mon livre, c'est que si cette presse est en crise et a de moins en moins de lecteurs, c'est peut être aussi parce qu'elle ne correspond plus aux attentes. Personnellement, je pense qu'il faut une évolution radicale. Une des raisons pour lesquelles j'ai quitté la presse c'est précisément parce que je ne suis pas parvenu à convaincre de la nécessité d’une évolution de la profession.

Vous avez déclaré, à plusieurs reprises vouloir "tout changer", que faut-il revoir, selon vous, dans la presse française?

Je pense qu'on ne peut plus écrire pareil, notre écriture est une écriture que la plupart des moins de 35 ans ne comprennent même plus. On est dans la situation de la fin du XVème siècle où 90% de la population ne comprenait plus rien au langage des clercs. Heureusement, il y a eu la révolution de la Pléiade (Ronsard, Malesherbes, etc.). Le temps est venu de révolutionner le langage parce que les gens ne le comprennent plus. En plus de cela, la structure d'une entreprise de presse est totalement féodale. Une sorte de structure pyramidale avec un directeur, un directeur adjoint, un directeur de la publication, un rédacteur en chef... C'est digne du XIIème siècle! Il faut beaucoup plus de souplesse, de possibilité de passer de l'un à l'autre. Il ne doit pas y avoir un journalisme assis et un journalisme debout! Les journalistes debout doivent pouvoir remplir des fonctions assises et les journalistes assis doivent aller sur le terrain. On ne doit pas s'enfermer dans les spécialités. Il n'est pas normal qu'en dix ans un type ne s'occupe que de finances sans jamais aller voir les conséquences sociales des mesures que l'on prend sur le plan financier ou économique. Il n'est pas normal non plus que quelqu'un puisse couvre la politique sans jamais aller voir sur le terrain ce qu'est le problème de la ghéttoïsation, du logement, etc. Ce ne sont que quelques exemples mais tout est complètement à revoir. Le rapport à la publicité aussi doit être modifié. C'est évident que des journaux qui vivent à 85% de recettes publicitaires ne peuvent pas se plaindre ensuite si, en temps de crise, ils sont complètement déficitaires.

Donc, que ce soit au sein des rédactions ou au niveau de l'écriture journalistique, il faut redémocratiser la presse?

Oui! La redémocratiser, la dérigidifier et en même temps tenir compte des mutations. Quand je dis qu'il faut totalement exploser notre écriture, ça ne me fait pas plaisir. Moi je suis représentant de l'écriture ancienne, mais c'est comme cela, on ne peut pas se conduire comme les Soviétiques qui refusaient de voir que le monde changeait.

Vous avez cédé à la révolution internet en créant, en début d'année, votre blog, Tourner la page. Pourquoi?

Il y a encore un an, je ne connaissais rien à internet, je n'avais même pas d'ordinateur chez moi, tout au plus j'avais un téléphone portable, c'est vous dire la révolution que j'ai effectuée! J'ai compris qu'il fallait passer par internet, qu'il fallait intégrer ce moyen et presque logiquement, ce blog s’est imposé à moi. Tout à coup, j'ai compris que si on voulait toucher les gens qu'on ne touchait plus par la presse, il fallait passer par Internet. Et en même temps, moi qui travaillais dans un hebdomadaire, j'ai été séduit par la possibilité de réaction extrêmement rapide à un évènement. Avec internet, on entre vraiment dans une dimension différente, que ce soit au niveau de la rapidité ou du public touché. Quand j'écrivais des articles -dans des journaux pourtant de forte diffusion- si un article provoquait vingt lettres, c'était considéré comme très important. Maintenant quand je poste un billet sur mon blog, c'est entre 350 et 800 commentaires. Le phénomène est énorme : 60 à 100 000 personnes qui viennent lire un article, c'est quelque chose que vous n'aurez jamais dans un journal. Même si votre journal tire à 200 000 exemplaires, rien ne vous garantit que votre article sera lu. Alors que là, le type qui vient sur votre blog, forcément c'est pour vous lire !

Maintenant que vous connaissez internet, comment définiriez-vous ce quatrième média?

Internet, c’est une formidable ouverture du débat démocratique, liée à la possibilité d'exprimer son opinion, de débattre. Paradoxalement, c’est aussi la porte ouverte à des sectarismes, des violences, des tendances à l'insulte, au conflit redondant, à la méchanceté, à l'irresponsabilité. Ces écarts sont permis par la rapidité qu'impose internet. On n'a pas la distanciation qu'apporte l'écriture classique, on poste tout de suite, c'est immédiat. Toute possibilité de tourner sept fois sa langue dans sa bouche disparait et c'est donc la première pulsion qui part. L'anonymat, voire même le double anonymat offert par un changement de pseudonyme, permet aux gens de dire ce qu'ils ne se permettraient pas de dire à visage découvert. Forcément, ça encourage des dérives.

Je pense aussi qu'il faut aussi rester vigilant à l'égard de ce média. Quand il y a eu les radios libres, il y a eu une espèce d'explosion formidable, toutes les tendances, toutes les sensibilités, toutes les musiques étaient représentées et aujourd'hui il n'y a plus rien. Ce sont les mêmes groupes qui possèdent la presse qui contrôlent les radios soit disant libres. Il faut faire attention car le grand capitalisme a des ressorts et peut être que dans dix ans, on s'apercevra qu'internet est contrôlé à 85% par les mêmes groupes industriels ou financiers qui contrôlent déjà la presse écrite.

Pensez-vous qu'internet peut contribuer à la sauvegarde de la presse?

Pour l'instant il contribue essentiellement à sa chute ! Il ne faut pas se raconter de blagues. C'est gratuit, du coup, les gens ont le choix entre une information payante et souvent chère et une information gratuite. Si les informations payantes sont les mêmes que les gratuites, il est évident que les gens vont aller vers le gratuit. En plus, les heures que les gens passent sur internet, c'est autant d'heures qu'ils ne passent pas à lire un journal.

La complémentarité entre un journal papier et sa version en ligne ne pourrait-elle pas inverser la balance?

Moi je suis pour la complémentarité, je pense qu'elle est nécessaire et qu'il faut la développer. Ca a été une folie de mettre son propre contenu en ligne. On s'est tiré une balle dans le pied en faisant cela. Marianne ne l'a pas fait et on a eu raison mais ceux qui ont mis leur propre journal en ligne se sont tués. Si vous pouvez avoir en ligne Le monde, Le figaro ou Libé, vous n'irez plus acheter le journal, c’est une question de bon sens. Ces journaux vont forcément finir par faire payer l'accès à leur contenu web.

Si internet ne peut pas sauver la presse, est-ce que la participation des citoyens ne pourrait pas participer à la re-crédibilisation des journalistes?

D’une part c'est une formidable ouverture du débat démocratique -cela montre que le journaliste est bel et bien là, qu'on peut discuter avec lui - mais d'un autre côté, il y a un vrai risque de le faire tomber de son piédestal, de lui faire perdre une partie de sa crédibilité. En plus, la thématique dominante sur internet c'est la thématique anti-médias, je dirais même plus, c'est le défouloir contre les médias. On l'a encore vu au moment du référendum européen où 90% des médias étaient pour le oui et le non s'est réfugié sur le net et c'est le net qui a porté le non. Mais effectivement, la participation des citoyens démocratise beaucoup le débat. Je le vois sur mon blog : le soir, tard, je mets en ligne un commentaire d'actualité et ensuite, les types se déchainent, mais je n'interviens pas au cours du débat. Evidemment, ils ont la possibilité de m'injurier, de m'insulter... Heureusement, ils ne font pas que cela, c'est largement équilibré par ceux qui discutent, qui apportent quelque chose. Il y a des interventions de qualité comme j'en ai rarement vu dans la presse, aussi bien de culture, de réflexion, de profondeur, de talent stylistique, d'inventivité... Franchement, ce sont des gens que j'aimerais bien engager comme journalistes!

Vous continuez à écrire dans Marianne, vous n'avez pas donc totalement tourné la page du journalisme...

Oh un bloc notes même si vous n'êtes pas journaliste vous pouvez en avoir un. Ce n'est pas en tant que journaliste que je le fais. C'est vraiment un bloc notes de citoyen, d'écrivain ou d'intellectuel ; je ne considère pas que ce soit une activité purement journalistique.

Pour conclure, ces Dernières salves seront-elles vraiment les dernières de votre combat contre la bien-pensance?

En ce qui concerne la forme dictionnaire oui. Dans les trois livres, je pense avoir fait beaucoup pour l'ébranlement des idées toutes faites. Je ne veux pas dire que je ne continuerai pas à participer à un combat, y compris de façon polémique s'il le faut, mais sous cette forme là, ce sont les dernières, effectivement.

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