La "caverne de brigands" (Lénine): une caractérisation qui reste d'actualité. L'exemple par la Palestine

En faisant basculer deux tyrans soutenus par les grandes puissances occidentales, puis en mettant en cause l'existence d'un troisième (Kadhafi), la vague insurrectionnelle qui traverse l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient a, l'espace de quelques mois, jeté une cruelle lumière sur la réalité de cette sainte institution qu'est l'Organisation des Nations Unies. Car ceux que visent les révoltes populaires ont ou avaient coutume d'y entrer par la grande porte. Un seul fait, particulièrement odieux: la Libye a été intronisée, le 13 mai 2010, au sein du "Conseil des Droits de l'Homme" de l'ONU, avec une majorité écrasante de 155 voix favorables. Ce n'est qu'après l'emploi d'avions militaires contre sa population par Kadhafi que la "communauté internationale" s'est aperçue du caractère un peu voyant de la chose.

Innombrables sont les faits scandaleux que les révolutions tunisienne et égyptienne, l'insurrection libyenne et celles qui se poursuivent aujourd'hui dans d'autres pays ont d'ores et déjà révélés, sur l'arrière-cuisine peu ragoûtante des chancelleries occidentales: en France, cela a coûté son poste à une ministre. Pour autant, de tels scandales ne durent qu'un temps: et les amis de dictateurs qui nous gouvernent ont assez de ressource pour nous les faire oublier bien vite, sous l'effet d'une nouvelle mystification: voilà qu'après avoir patiemment attendu l'écrasement des insurgés de Benghazi, Nicolas Sarkozy qui recevait Kadhafi à Paris en 2007 est devenu, à la faveur de la résolution 1973, le "sauveur" d'une population.. que plus personne ne peut sauver des combines impérialistes. Dans la foulée, le plus grand pyromane d'Afrique subsaharienne pose au pompier de la Côte d'Ivoire, là encore cautionné par l'ONU, pour le pire et pour l'encore pire. Ce qui est vrai pour ce petit homme présomptueux l'est aussi pour la "grande" assemblée des nations dans son ensemble, qui peut à nouveau faire l'unanimité en sa faveur: sollicitée ad nauseam par les amis bon teint des peuples opprimés, qui ennoblissent à l'envi son fatras de résolutions sous le nom immérité de "droit international", elle retrouve en même temps la faveur des tyrans et de leurs parrains occidentaux, qui y siègent.

Un rai de lumière est passé, l'espace d'un instant, sur la face cachée et réelle de l'ONU: maintenant que le rideau de fumée est tiré, qu'on nous enfume à loisir, c'est à la plume de retranscrire ce que nos yeux ont vu et que d'ordinaire on nous cache: l'ONU, dans ce monde dominé par des pillards et par des despotes, par les puissances du fric et de l'exploitation, par les capitalistes et les impérialismes, n'est rien d'autre que l'assemblée mondiale de ces pillards et de ces despotes. Lénine caractérisait la Société des Nations comme une "caverne de brigands": la caverne a grandi, s'est élargie, enrichie, fardée de beaux discours, mais sur le fond elle reste peuplée par la même engeance. Et la perspective que l'Histoire nous esquisse à nouveau - après plusieurs décennies au cours desquelles le seul mot de révolution constituait déjà un "péché" ou l'entrebâillement des portes de l'Enfer - ce qu'elle nous indique avec la chute de deux piliers de l'"ordre" mondial, les Ben Ali et Moubarak, c'est qu'il s'agit de faire table rase de cette engeance-là: le culte bêlant de l'ONU doit être renvoyé aux poubelles de l'Histoire.

Il n'est pas une de ses interventions militaires qui ne nous ait été vendue, en son temps, au nom du "droit" et du "bien", ou de l'intérêt supérieur des peuples. Il n'est pas une de ces interventions qui, a posteriori, puisse être défendue: toutes ont conduit à ce pour quoi elles ont été conçues, le maintien d'un "ordre" international fondé sur l'exploitation et le pillage. Et l'exemple le plus flagrant de cette supercherie se trouve en Palestine.

Vers un nouveau "Plomb Durci": la "communauté internationale" a rempli son rôle

Comme les révolutions arabes l'ont fait en positif, l'opération "Plomb Durci" contre Gaza, en décembre 2008 et janvier 2009, a révélé aux yeux du monde - ou du moins de millions d'êtres conscients - la complète ignominie des pitreries onusiennes: des générations de militants soutenant la cause de ce peuple martyr ont appris à égrener, comme un chapelet, les numéros des résolutions de l'ONU appliquées à la Palestine - sans toutefois en connaître la teneur réelle. Et voilà que les garants prétendus du "droit international", impassibles devant le déluge d'armes meurtrières perfectionnées qu'Israël déchaînait contre une population civile, prise en otage par l'Etat sioniste, ânonnait comme d'habitude qu'Israël avait "le droit de se défendre", sous réserve de ne pas faire "un usage disproportionné" de sa force - tartufferie qui masquait mal un blanc-seing aux opérations meurtrières de Tsahal. Du reste, Ehoud Olmert, premier ministre israélien d'alors vendait la mèche quelques jours après le massacre en remerciant ses "amis" Merkel, Sarkozy, Berlusconi et consorts pour avoir formé un « front uni (…) sans compromis en ce qui concerne la sécurité d’Israël ».

Bien davantage que les timides préconisations défendues depuis longtemps par les défenseurs de la campagne "Boycott-Désinvestissement-Sanctions", le mouvement international en faveur du boycott d'Israël procédait de ce bilan, tiré en particulier par des dizaines de milliers de jeunes, qu'il n'y aurait rien à attendre des grandes puissances et de leur assemblée mondiale concernant le sort du peuple palestinien: "Israël assassin, Sarkozy complice!" scandaient alors les manifestants parisiens - ce slogan se déclinant dans d'autres pays. Quelques syndicats - notamment en Afrique du Sud et dans les pays scandinaves - ont effectivement défendu l'idée d'un boycott organisé, massif, réel d'Israël. Beaucoup d'autres votaient des résolutions en trompe-l'oeil et sans conséquence; puis la Confédération Syndicale Internationale y mettait bon ordre. De respectables parrains, chapeautant le dispositif, le transformaient pour de bon en gadget inoffensif et replaçaient toute action dans le cadre stérile du "droit international". Mais la prise de conscience initiale, elle - celle que rien de bon ne sortira jamais de ce cadre mortifère - ne demande qu'à être ravivée.

Or il est de nouveaux faits, éclatants d'évidence, qui sont là pour la raviver: ainsi, le complet parjure du magistrat Goldstone, auteur d'un timide rapport sous l'égide de l'ONU qui avait le tort de considérer qu'avait été commis... de part et d'autres des "crimes de guerre, voire des crimes contre l'humanité". Longtemps brandi par les gentils défenseurs occidentaux de la cause palestinienne, cette pile de papier sans conséquences avait été rédigée bien après les faits, dans un esprit conduisant à occulter le soutien sans faille du Conseil de Sécurité de l'ONU à Israël au momentdes faits. Voilà que ledit rapport finit sa triste carrière sous forme de palimpseste. Et le journal israélien Haaretz décrypte pour nous l'aboutissement de ce tour de passe-passe: la voie est ouverte à une opération Plomb Durci n°2.

Tandis que les pitreries de l'ONU égarent les nigauds qui veulent encore (ou feignent d') y croire, le scénario est d'ailleurs écrit depuis longtemps: la dernière visite de Georges W. Bush s'est effectuée à Ramallah (côté palestinien) et à Jerusalem (côté israélien). Le premier discours de campagne de celui qui n'était pas encore le président Obama, devant le lobby pro-israélien AIPAC, tout en soutenant le principe du blocus transformant Gaza en ghetto à ciel ouvert, affirmait que Jerusalem devait rester "la capitale d'Israël" et devait rester "unifiée": véritable tour de passe-passe attribuant à l'Etat sioniste la domination totale d'une ville qui reste disputée, partagée entre quartiers juifs et arabes - tandis que la capitale officielle de l'Etat hébreu reste Tel Aviv.

Les subventions américaines et accords de coopération internationaux favorables à Israël n'ont jamais été remis en cause: même lorsqu'Israël s'est livré à la piraterie, aucun ténor de la "communauté internationale"ne s'est insurgé - les rodomontades inévitables de la Turquie n'aboutissant pas non plus à la remise en cause des accords de coopération militaire entre Tel Aviv et Ankara. Aujourd'hui, au contraire, c'est Israël qui s'adresse à l'ONU pour exiger des mesures contre de nouvelles flottilles humanitaires. Quant aux nouvelles colonies prévues par le gouvernement Lieberman-Netanyahu, si leur "gel" provisoire à la demande de Washington aurait été assorti de nouveaux cadeaux meurtiriers, la demande américaine n'était effectuée de toutes manières que pour la galerie, puisque l'ambassadeur américain à l'ONU opposait peu après son véto à toute mise en cause des plans israéliens.

A la faveur des gesticulations onusiennes autour de la Libye, qui n'apporteront que des déconvenues à la population locale mais auréolent les Obama et Sarkozy d'un renouveau factice de "légitimité internationale", les opérations de répression sanglante ont pu s'engager à Bahrein - hôte de la VIè flotte US - mais aussi bien sûr à Gaza. Les craintes affichées un temps par Israël d'une défection de l'armée égyptienne, dans le contrôle de la frontière avec Gaza, sont en passe d'être dissipées.Bref, les tartufferies de l'ONU n'ont servi qu'à atténuer les conséquences du dernier massacre et à occulter la préparation du prochain: n'était l'"instabilité" actuelle de la région, nul doute que ce massacre aurait déjà commencé.

L'ONU est à l'origine de l'état d'apartheid en Palestine

Aussi ne suffit-il pas de condamner l'hypocrisie ou l'"attentisme" de la "communauté internationale" - pour aussitôt aller chercher, dans les marges des résolutions de l'ONU, une raison de s'accrocher encore à cette institution pourrie. Au contraire: il convient de rappeler que le morcellement des anciennes colonies occidentales, l'exacerbation des tensions ethniques et confessionnelles, les états d'apartheid, la p"aternité" des conflits les plus sanglants et des plus criminels de la planète revient largement à cette vénérable institution chapeautée par les plus grands pillards du monde. Si beaucoup s'échinent à conférer à l'ONU un rôle majeur dans la lutte contre l'apartheid - lutte qui, dans le monde fut largement spontanée, et s'appuyait sur des années de combat héroïque des masses noires africaines - le système de l'apartheid sud-africain est né quasiment au même moment que l'Etat d'Israël. Jamais l'honorable garante du "droit international" ne s'en est offusquée - non plus que des massacres perpétrés alors, de par le monde, par les membres les plus éminents de son Conseil de Sécurité (tels ceux commis par la France à Madagascar, Sétif...). Autre "partition" sous la houlette d'une grande puissance, dont les conséquences constituent l'un des pires massacre de l'Histoire: celle de l'Inde et du Pakistan, cadeau empoisonné et mortel d'une Grande-Bretagne incapable de rester sur place.

Mais le cas de la Palestine est sans doute le plus éminemment symbolique du rôle néfaste joué par l'ONU depuis sa fondation jusqu'à nos jours. C'est en effet l'ONU qui a créé Israël, Etat artificiel fondé sur l'expulsion du peuple palestinien autochtone, reposant sur des critères ouvertemet racistes, armé depuis sa naissance par les grandes puissances - l'URSS au début, puis rapidement et pour longtemps, Washington - pour servir de "gendarme" local à ces puissances dans une région secouée par des crises révolutionnaires de plus en plus vigoureuses. Mais cet Etat fondé sur la colonisation et l'expulsion a sa propre logique, qui s'emballe ces dernières années jusqu'à confiner à l'hystérie raciste et meurtrière: pour exister et se perpétuer, Israël doit tuer et coloniser encore et encore.

En finir avec les suppliques: sus aux "brigands"

A l'heure où les jeunes et travailleurs tunisiens et égyptiens ont remis le terme de "révolution" au goût du jour, un travail de réappropriation politique, celui des idées, concepts, enseignements tirés par les marxistes, doit revenir au goût du jour. L'actualité démontre amplement que la seule caractérisation de "révolutions démocratiques" ne suffit pas à en expliquer le phénomène. Mais il s'agit là d'un vaste travail que cet article n'accomplira pas.

Il suffit d'exprimer cette idée: la chute de Ben Ali et celle de Moubarak ne sont pas simplement le fruit d'une lutte contre des despotismes locaux, mais la première expression d'une lutte mondiale contre la crise du capitalisme qui se développe depuis 2007-2008. Les spécificités locales ne permettent pas d'occulter le fait que, contrairement à d'autres mouvements antérieurs ( Albanie en 1997, Indonésie en 1998, Argentine en 2002, Bolivie en 2003...), ceux-là se répercutent du Wisconsin jusqu'à Pékin, en passant par Londres et Lisbonne.

Bref: l'éviction de deux tyrans en appelle d'autres. De ce point de vue, la perpétuation de la confusion sur le rôle de l'ONU doit être combattue. Il s'agit de jeter les bases d'un monde nouveau, débarrassé des despotes et autres barons impérialistes qui depuis 66 ans débattent des modalités de leur pillage au sein d'une assemblée dite de "Nations Unies". Plutôt que des suppliques à l'ONU, c'est un combat implacable contre tout ce qu'elle icarne qu'il faut se disposer. La consultation de Lénine, père de l'anti-impérialisme, et des thèses des débuts de l'Internationale Communiste est finalement bien plus actuelle et nécessaire que toute la compilation des numéros du Monde Diplomatique.

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