Deux

La liberté est intérieure, c'est une affaire d'expérience, elle se moque des partis, elle n'a à voir qu'avec le principe d'égalité, elle fréquente la fraternité. Elle ne dépend que du principe vital, de l'énergie d'une vie. Dans les chaînes, elle attend son heure, elle vit, elle songe, elle apprend. Elle se souvient et elle attend. Puis elle agit.

"DURRUTI : Non, nous n'avons pas encore acculé les fascistes à la fuite. Aprés comme avant, ils tiennent encore Saragosse et Pampelune, où se trouvent les arsenaux et les fabriques de munitions. Nous devons à tout prix conquérir Saragosse.

Les masses sont armées. L'ancienne armée ne compte plus. Tout travailleur sait ce que signifierait un triomphe du fascisme : la famine et l'esclavage. Mais les fascistes savent, eux aussi, ce qui les attend quand ils seront vaincus. C'est la raison pour laquelle cette lutte est sans merci. Pour nous, il s'agit d'anéantir une fois pour toutes le fascisme, même si cela ne devait pas plaire au gouvernement.

Oui, même dans ce cas. Je dis cela parce qu'il n'existe au monde aucun gouvernement qui combattra le fascisme jusqu'à la mort.Quand la bourgeoisie remarquera que le pouvoir lui échappe, elle se raccrochera au fascisme pour se raffermir. Le gouvernement libéral d'Espagne aurait pu depuis longtemps retirer tout pouvoir aux éléments fascistes de ce pays. Mais il a tergiversé, manoeuvré et cherché à gagner du temps. Aujourd'hui encore, il y a dans notre propre gouvernement des gens qui préféreraient ne toucher aux insurgés qu'avec des gants de velours. On ne sait jamais, n'est-ce pas ? (Il rit.) Peut-être que notre gouvernement aura un jour besoin de ces militaires révoltés pour étouffer le mouvement ouvrier...

VAN PAASEN : Autrement dit, vous prévoyez encore des difficultés aprés que le soulévement des généraux aura été écrasé ?

DURRUTI : Oui. Cela ne se passera pas sans résistance.

VAN PAASEN ; Résistance ? De quel côté ?

DURRUTI : Du côté de la bourgeoisie, bien sûr. Quand la révolution aura triomphé, la bourgeoisie ne se considérera pas comme vaincue, sans plus.

Nous sommes anarcho-syndicalistes. Nous luttons pour la révolution. Nous savons ce que nous voulons. Pour nous, cela ne veut pas dire grand-chose qu'il existe quelque part dans le monde une Union des Soviets pour la tranquillité et la paix de laquelle Staline a livré les travailleurs allemands et chinois à la barbarie fasciste. Nous voulons faire la révolution ici, en Espagne, et pas aprés la prochaine guerre européenne, mais maintenant, tout de suite. Nous causons aujourd'hui beaucoup plus de souci à Hitler et Mussolini que l'Armée rouge tout entiére. Par notre exemple nous montrons aux classes laborieuses allemandes et italiennes comment il faut s'y prendre avec le fascisme.

Je n'attends d'aucun gouvernement au monde quelque soutien que ce soit pour une révolution du communisme libertaire. Peut-être les contradictions existant à l'intérieur du camp impérialiste auront-elles des suites pour notre combat. C'est fort possible. Franco a fait de son mieux pour entraîner toute l'Europe dans le conflit. Il n'hésitera pas à envoyer les Allemands contre nous. Mais nous n'attendons l'aide de personne et, en fin de compte, même pas de notre propre gouvernement.

VAN PAASEN : Mais quand vous aurez triomphé, vous vous retrouverez sur un amoncellement de ruines.

DURRUTI : Nous avons toujours vécu dans des taudis et des trous. Nous saurons encore nous en accommoder pendant un certain temps.Mais n'oubliez pas que nous pouvons aussi construire. Car c'est nous, voyez-vous, qui avons bâti tous ces palais, ces villes en Espagne, en Amérique, partout dans le monde. Nous les travailleurs, pouvons les remplacer par de nouveaux et de plus beaux. Nous n'avons pas peur des ruines. La terre sera notre héritage, cela ne fait pas le moindre doute. Que la bourgeoisie fasse sauter le monde avant de quitter la scéne de l'Histoire ! Nous portons en nous un univers neuf et cet univers ne cesse de croître. Il croît pendant que je vous parle. " (Hans-Magnus Enzensberger, "Le bref été de l'anarchie", L'imaginaire, Gallimard, pp 240-243)

 

Et nous, d'où venons-nous ? Et où allons-nous ?

 

Dans ma prime jeunesse, j'allais, en Catalogne, "semelles de vent, un large trou dans ma poche", comme dit le poéte. J'ai rencontré la noblesse au comptoir d'une baraque ouverte sur la plage de galets d'un village de pêcheurs encore épargné par la guerre touristique. Je comptais et recomptais les quelques piéces dont je disposais en regardant le tableau qui affichait les prix des plats. La serveuse s'est approché de moi et m'a demandé : "Qu'est-ce que vous voulez ?" Je lui ai répondu que j'aurais bien voulu un arroz a la cubana con huevos mais je n'avais pas assez. Elle est revenue avec l' arroz a la cubana. Je lui ai dit : "Mais je ne peux pas vous payer !" Elle m'a dit : "T'occupes pas de ça. C'est eux, là-bas, qui payent" en me montrant un groupe de pêcheurs à l'autre bout du comptoir.

 

Et nous, d'où venons-nous ? Où allons-nous ?

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