Un.

Pas de mots, tous les mots.

Il ne s'agit pas de glorification, la gloire est une affaire intime, seul celui qui fait le chemin connait le moment où il vit sa part d'ombre et celui où il entre dans sa propre lumiére. Seuls ceux qui combattent savent à quel moment ils affrontent leur propre lâcheté pour la retourner en courage. Par effet d'entrainement, de camaraderie -"quel beau mot : camarade!"-  l'un avec l'autre, chaque un tous ensemble...

Posté à l'entrée d'une grande usine que l'on démolit, au travail sous un hangar glacé l'hiver brûlant l'été, l'un et l'autre, et tant d'autres partout, ouvriéres qui refusent d'accepter plus longtemps l'horreur économique et la violence du calme, parlent, s'unissent, se regroupent et agissent. C'est le printemps, camarades, les cerisiers vont refleurir et l'on va repenser à Grenade. 

"Tous, ou presque, ont toujours travaillé de leurs mains. Beaucoup d'entre eux vont encore aujourd'hui au chantier ou à l'usine. La plupart sont employés dans de petites entreprises. Ils insistent avec fierté sur le fait qu'ils ne dépendent de personne, qu'ils continuent à gagner eux-mêmes leur pain ; ils sont l'un ou l'autre particuliérement habiles dans leurs métiers. Les rêves de la "Société de loisirs", les utopies de l'oisiveté sont pour eux paroles creuses. Dans leurs petits logis, il n'y a pas de superflu ; gaspillage et fétichisme des biens de consommation leur sont inconnus. Seule compte la valeur utilitaire. Ils vivent avec une parcimonie qui ne leur pése pas. En silence, sans polémique, ils ignorent les normes de la "Consommation".

   L'attitude des jeunes face à la culture leur paraît inconcevable. Ils n'arrivent pas à comprendre l'attitude des "situationnistes" pour tout ce qui peut avoir un arriére-goût éducationnel. Pour tous ces vieux ouvriers, la culture, c'est quelque chose de bon. Cela n'a rien d'étonnant, car ils ont payé de leur sang et de leur sueur  la conquête de l'alphabet. Dans leurs obscures chambrettes, il n'y a pas de poste de télévision, mais des livres. Il ne leur serait jamais venu à l'esprit de jeter par-dessus bord l'art et la science, fussent-ils d'origine bourgeoise. Ils contemplent sans rien en saisir l'analphabétisme d'une "scéne" dont le sens s'inspire des "comics" et de la musique de rock. Ils passent sous silence la "libération sexuelle", qui prend au mot l'archaïque théoréme anarchiste.

   Ces révolutionnaires d'une autre époque ont vieilli, mais n'ont pas l'air fatigué. Ils ne savent pas ce que c'est que la légéreté. Ils ne comprennent plus le monde. La violence leur est familiére : le goût de la violence leur est profondment suspect. Ils sont solitaires et méfiants ; mais à peine a-t-on franchi le seuil qui les sépare de nous  -le seuil de leur exil-  que s'ouvre tout un monde d'entraide, d'hospitalité et de solidarité. En les connaissant mieux, on est surpris de les voir si peu désorientés, si peu aigris : infiniment moins que leurs jeunes visiteurs. Ce ne sont pas des mélancoliques. Leur politesse est prolétarienne. Leur dignité est celle de gens qui n'ont pas capitulé. Ils ne doivent de remerciements à personne. Personne ne les a "encouragés". Ils n'ont rien pris, n'ont point profité de "bourses". La prospérité ne les intéresse pas. Ils sont incorruptibles. Leur conscience est intacte. Ils ne représentent pas un type brisé. Leur état physique est excellent. Ils ne sont pas à bout, ils ne sont pas névrosés, ils n'ont pas besoin de "drogues". Ils ne se plaignent pas. Ils ne regrettent rien. Leurs défaites ne leur ont point enseigné le mal. Ils savent qu'ils ont commis des fautes, mais ils ne retirent rien. Ces vieux hommes de la révolution sont plus forts que tout ce qui leur a succédé". (Hans-Magnus Enzensberger, "Le bref été de l'anarchie", "Huitiéme glose", L'imaginaire, Gallimard, pp 393,394)

 

   Mais d'où viennent-ils ? 

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