Slavoj Zizek : "Choisir l'impossible".

   "Au XXiéme siécle, le rêve communiste a misérablement échoué, aboutissant à une catastrophe économique, éthico-politique et  -ne l'oublions pas-  écologique. Mais les problèmes qui ont suscité ce rêve persistent, et un nouveau mode d'activité par-delà le marché et l'Etat devra être réinventé. Seulement voilà : est-ce possible dans les sociétés complexes d'aujourd'hui ? L'entiére naturalisation (ou l'auto-effacement) de l'idéologie nous impose une conclusion navrante mais inévitable concernant la dynamique sociale globale contemporaine : de nos jours, c'est le capitalisme qui est proprement révolutionnaire. Au cours des derniéres décennies, il a complétement métamorphosé notre paysage, technologiquement, idéologiquement, etc., tandis que la plupart des conservateurs et des sociaux-démocrates, désespérément cramponnés à de vieux acquis, se sont contentés de réagir à ces changements. Dans une telle constellation , l'idée même d'une transformation sociale radicale peut nous apparaître comme un rêve impossible.

   Mais ce terme même - "impossible" - devrait nous donner à réfléchir. Aujourd'hui, le possible et l'impossible sont répartis d'étrange manière, chacun se dilatant excessivement. D'un côté, dans le domaine des libertés individuelles et de la technologie scientifique, l'impossible devient toujours plus possible (c'est du moins ce qu'on nous dit) : "rien n'est impossible", nous pouvons jouir du sexe dans toutes ses versions perverses ; des archives entières de musique, de films et de séries télévisées sont disponibles en téléchargement ; le voyage spatial est ouvert à tous (il suffit d'avoir l'argent...) ; à New York, des chirurgiens accomplissent déjà la prouesse consistant à couper un pénis longitudinalement, afin que son heureux détenteur puisse copuler avec deux femmes en même temps ; nous pouvons augmenter nos capacités physiques et psychiques en manipulant le génome et, qui sait, concrétiser le rêve technognostique d'acquisition de l'immortalité par la transformation de notre identité en un logiciel téléchargeable d'un ordinateur à l'autre...

   D'un autre côté, et en particulier dans le domaine des rapports socio-économiques, nous aurions atteint l'âge de la maturité, cet âge dans lequel, avec l'effondrement des États communistes, l'humanité a abandonné les vieux rêves utopiques millénaires pour accepter les contraintes de la réalité (comprendre : de la réalité socio-économique capitaliste) avec son cortège d'impossibilités : on ne peut... s'engager dans des actes politiques collectifs (qui aboutissent nécessairement à la terreur totalitaire), ni s'accrocher au vieil État-providence (qui rend non-compétitif et mène à la crise économique), ni s'isoler du marché global, etc. (Dans sa version idéologique, l'écologie égrène aussi sa liste d'impossibilités, essentiellement en termes de pseudo-"valeurs-seuils" - par exemple, le réchauffement planétaire ne devrait pas excéder deux degrés Celsius - établies grâce à certaines "expertises"). Telles se présente la vie dans l'ère postpolitique de l'économie naturalisée : les décisions politiques sont en règle générale exposées en termes de pure nécessité économique - lorsque des mesures d'austérité sont décrétées et appliquées, on nous affirme à l'envi que c'est simplement ainsi qu'il convenait d'agir. Peut-être le temps est-il venu d'inverser ces coordonnées  du possible et de l'impossible, d'accepter sagement l'impossibilité de l'immortalité (avec l'omnipotence qui accompagne celle-ci) et d'ouvrir l'espace à des changements sociaux radicaux, en évitant absolument tout fatalisme fondamentaliste. Peut-être ne pouvons-nous accéder à l'immortalité, peut-être faut-il se contenter d'un seul pénis et garantir plus de solidarité et de soins de santé, qui sait ?

   Comme toujours dans des cas similaires, nous voilà confrontés au paradoxe familier de l'interdit de l'impossible : puisque le changement radical n'est pas possible, il convient de l'interdire. À la mi-avril 2011, les médias ont rapporté que le gouvernement chinois avait interdit de montrer à la télévision et dans les salles de cinéma tout film ayant trait au voyage temporel et à l'uchronie, arguant que cela introduit de la frivolité dans le domaine ô combien sérieux de l'histoire - même l'échappée fictionnelle dans la réalité alternative est considérée comme trop dangereuse. Nous autres libéraux occidentaux n'avons pas besoin d'interdictions aussi explicites : concernant les spectacles acceptables ou inacceptables, notre idéologie dispose d'une force de frappe suffisante pour empêcher que des protocoles narratifs alternatifs soient pris un tant soit peu au sérieux.

   De nos jours, le communisme ne désigne pas tant une solution qu'un probléme : la problématique des communs dans toutes ses dimensions - celle des communs de la nature comme substance de nos vies, celle de nos communs biogénétiques, de nos communs culturels (la "propriété intellectuelle"), et surtout la problématique des communs en tant qu'espace universel de l'humanité duquel nul ne devrait se voir exclu. C'est pourquoi, comme Alvaro García Linera l'a dit un jour, notre horizon doit rester communiste - non pas en tant qu'idéal inaccessible, mais en tant qu'espace mental dans lequel nous évoluons. Est-ce impossible ? Notre réponse devrait inverser le paradoxe du fameux slogan : soyons réalistes, demandons l'impossible. Aujourd'hui, la véritable utopie est de se convaincre que nous serons capables de résoudre nos problémes par de modestes transformations du système existant. L'unique option réaliste consiste à accomplir ce qui semble impossible à l'intérieur de ce système.

   L'horizon communiste est peuplé des siècles de rébellions radicales d'inspiration égalitaire qui, de Spartacus à nos jours, ont échoué - oui, toutes ont été des causes perdues, mais, comme Chesterton l'a écrit dans Le Monde comme il ne va pas, "les causes perdues sont précisément celles qui auraient pu sauver le monde".

 

                                                                 Slavoj Zizek, "Pour défendre les causes perdues", III "Malaise dans la nature". pp 360-363.

                                                                   édition Flammarion, février 2012.

 

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