Billet de blog 10 janvier 2026

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Rien n'est noir, le livre de Claire Berest : Frida Kahlo et Diego Rivera

Une biographie éblouissante sur un couple virtuose. La vie tumultueuse de deux génies de la peinture Mexicaine: Frida Kahlo et Diego Rivera , quand la magie de l'art suscite une grande et belle histoire d'amour.

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Romeo et Juliette.
Frédéric Chopin et Georges Sand.
Sylvia Plath et Ted Hughes, Pablo Picasso et Dora Maar.
Lea Krasner et Jackson Pollock.
Frida Kahlo et Diego Rivera.

Tant d’autres.

Que de couples célèbres. Que de couples différents, incarnés dans la littérature, la musique ou la peinture.

C’est aux deux derniers que Claire Berest s’intéresse dans cette biographie à peine romancée, hyper documentée, qui nous dépeint, c’est le mot, ces deux artistes au destin hors normes et conventions, tragique pour Frida, à l’union volcanique, tempétueuse et picturalement géniale.

C’est aussi un beau livre qui nous montre que les marches du destin peuvent faire trébucher une vie et brutalement dévier le cours des choses.

 Mais à quoi cela tient-il ?

 Une ombrelle oubliée   fait descendre Frida du tramway pour tenter de la récupérer, sans succès,  et reprendre le   suivant qui va se faire percuter de plein fouet par un bus , laissant Frida broyée, multi fracturée, aux lisières de la mort. Emprisonnée par un corset dont on imagine les sangles de cuir et de métal dans un modèle 1930, au repos forcé pendant un an, avec pour seule visite sa sœur, Frida va découvrir la peinture et traduire la souffrance de ses os en œuvre d’art.

 Que ce serait-il passé si le premier tramway avait poursuivi son trajet ? un accès à l’université, une entrée à la fac de médecine, une vie banale.

« Frida peint pour sa sœur Mattita qui lui lit des poèmes sans les comprendre, pour le premier fiancé de sa mère qui s’est suicidé devant ses yeux, Frida peint parce que sa mère n’en a jamais parlé, elle peint pour son vagin perforé par une barre de fer, pour sa sœur Cristina qu’elle adore même si elles se disputent sans cesse, elle peint pour sa jambe maigre qui la faisait moquer par les autres enfants et pour les baisers intenses arrachés aux jolis garçons, Frida peint parce qu’elle ne veut pas de fleurs d’ Alejeandro mais qu’elle préfèrerait qu’il la viole, elle peint parce qu’elle pensait que le tramway était une farce, parce qu’elle voulait être médecin, parce qu’elle était une des premières femmes à entrer à la Preparatoria, elle peint parce qu’elle ne fera plus d’études, elle peint parce qu’elle ne peut pas marcher, elle peint parce que la douleur la réveille la nuit sans qu’elle ait pu s’endormir, Frida peint parce qu’Alejandro ne lui écrit pas, ne lui offre plus de livres, parce qu’elle éprouve sa solitude comme un jus d’agave qui lui colle le corps, elle peint parce qu’à l’église elle aimait l’odeur de l’encens, parce que, quand elle peint , elle ne réfléchit pas, elle danse comme une furieuse sans bouger, elle recouvre ses habits dorés de Bailarina, elle peint parce que son dos lui fait si mal qu’elle voudrait en finir, parce que ça étourdit les fantômes qui ricanent dans son dos et qu’elle oublie le corset, Frida peint pour les enfants morts du quartier qu’on enterre avec une couronne en papier parce qu’on n’a pas d’argent pour faire ça autrement, elle peint parce que son père lui a dit un jour, qu’il fallait apprendre à regarder, et, par-delà, à voir, elle peint parce que c’est tout ce qu’il lui reste. « 

                                                                                                 Auto portrait de Frida

Profession de foi déchirante.

Là, le subterfuge du destin la précipite dans un monde artistique où elle va déployer un talent inouï. Sa rencontre avec Diego Rivera, peintre gargantuesque, ogre pictural mural, mexicain déjà réputé et donc intouchable, va transformer le cours de leur vie et inventer une branche inédite de la peinture Sud-américaine. Un couple volcanique, une liaison tumultueuse, qui va nourrir et fertiliser le terreau d’une imagination politique, artistique, bien au-delà même, une émancipation et une liberté féminine,  féministe , sexuelle, inédite dans les années 30 en Amérique du Sud, une liberté qui fait feu de tout bois.

                                       

                                                                              Oeuvre de Diego Rivera

Les deux vont s’influencer mutuellement, Frida interpelle Diego par ses auto portraits foudroyants, Diego interpelle Frida par ses fresques murales démesurées, au Mexique mais aussi aux États Unis où les milliardaires de l’époque Henry Ford comme Rockefeller peinent à  s’inventer une virginité artistique, s’attacher le génie visionnaire de Rivera, mais ils sont trop bêtes, trop près de leurs sous et de leur classe sociale pour s’autoriser à remettre en question leur vie d’ultra riches et  accepter d’adhérer à un art qu’ils ne peuvent voir que comme des données mercantiles, et donc ne pas comprendre.

Retour à l’envoyeur.

La muse des deux c’est la douleur, physique pour Frida mais aussi morale, tant la liberté débridée à l’intérieur du couple est davantage source de peines que d’amour, tant le respect mutuel est contesté, tant la liberté de l’homme l’emporte sur la soumission de la femme.

Les œuvres sont puissantes, Frida, privée de maternité, souffre de tous ses os, on ne sait comment elle parvient à peindre, souvent au bord d’un abime de douleurs, de souffrance.

Cette histoire est aussi une aventure politique, Rivera est communiste, plus ou moins orthodoxe, Frida sera la maitresse de l’exilé Leon Trotski au grand désespoir d’ailleurs de Diego qui, peut-être pour la seule fois de sa vie se sentira trahi. C’est un peu le point faible du livre, cette relation puissante entre Frida Kahlo et Léon Trotski, dont on aurait aimé savoir davantage. On en apprend plus, sur la psychologie de leur relation et les ravages dans le couple Trotski dans l’excellent livre de Barbara Kingsolver « un Autre monde ».

                                                Frida Kahlo et Leon Trotski

  Cette lecture nous conduit immanquablement à des rapprochements de destins, le plus évident est celui de Frida Kahlo et de Sylvia Plath, la poétesse, bipolaire, dépressive, et trahie par son amant, Ted Hughes, « son dieu, son démon ». Jusqu’à son suicide. Beaucoup de duos, peut-être avec une existence moins emphatique, brouillonne, violente, douloureuse, viennent à l’esprit et nous font comprendre comment le couple rivalité/passion peut décupler les ressources de l’art, même dans une époque plus proche de nous, Lennon/Ono ou Patti Smith/ Robert Mapplethorpe en musique par exemple. 

                                                                              Sylvia Plath

 

                                                                                            Patti Smith et R.Mapplethorpe

 Dépression, trahison, passion sont au centre de ce beau et sulfureux livre qui nous fait pénétrer une époque, une société, un monde artistique qui pour moi ne m’était pas forcément familier. Sans la peinture, Frida n’aurait pas survécu, tandis que Diego aurait poursuivi seul, privé de la folle étincelle que lui insufflait son union avec Frida. Frida qui parfois se force à « décamper en espérant secrètement que son absence lui ramènera la tendresse du géant contrarié. »

 Frida a dû se battre pour exister et faire reconnaitre sa peinture face à l’ogre Rivera qui tel un paon ou un félin bigarré pouvait déjà pavaner dans la basse-cour de ses conquêtes féminines inutiles à son art, servant tout au plus à  illustrer et travestir les plumes bariolées du maitre.

Frida qui nous dit Claire Berest

« peint le détail sur des toiles minuscules et ne cherche rien. Pourtant elle capture le monde entier. Ils ne s’aiment pas parce qu’ils sont peintres. Diego a été séduit par une poupée avec des couilles de « caballero » qui peignait sans le savoir une mexicanidad vernaculaire augmentée par son regard unique. Frida a choisi d’être choisie par l’Ogre. Elle voulait le plus grand, le plus gros, le plus drôle. Toute la montagne ».

Le livre décrit bien à quel point l’art peut être engagé et susciter autant un engouement révolutionnaire qu’à l’autre extrémité servir de repoussoir. L’art pictural de ces deux-là a en tous cas défié toutes les normes, y compris en Europe et à Paris où Claire Berest nous relate les relations tumultueuses avec les surréalistes, et notamment André Breton , pas du tout dépeint à son avantage mais qui l’a bien cernée,

« Frida est un ruban autour d’une bombe »,

à l’inverse d’un Marcel Duchamp par exemple. L’art engagé est-il plus puissant lorsqu’il est ainsi nourri par une relation personnelle ?

Ces couples comme ceux que j’ai pu citer ont transcendé par leur art génial leur époque et leurs œuvres résonnent encore aujourd’hui. Elles ont même fait le lit, si j’ose dire, d’artistes, modernes talentueux que ce soit en peinture, en calligraphie, je pense à Fabienne Verdier dont la démesure peut rappeler, autant dans les techniques utilisées avec ses pinceaux géants tressés pour elle, que dans la pureté et le souffle dans le mouvement, les œuvres murales de Diego Rivera. Ces couples sont devenus des légendes, qui ont cependant existé.

Claire Berest nous montre que l’art peut naitre du chaos, du tumulte, d’une rupture et d’une bascule d’une époque vers un monde inconnu.

Alors après un tel livre, de qui l’art est-il le nom aujourd’hui ?  Je ne suis pas, loin sans faut un expert, mais le street-art n’est-il pas une sorte de résurgence filiale des œuvres de Diego Rivera, dans leur contestation furieuse et permanente de l’ordre établi ?

Banksy pour moi bien sûr, dont la rétrospective de l’œuvre cautionnée par l’auteur m’a enchanté il y deux ans à la GOPA de Glasgow, mais aussi Blek le Rat, Miss Tic ou encore dans un autre registre Jean Michel Basquiat, ou Fabienne Verdier encore une fois, dont je suis bouleversé par les œuvres.

Oeuvre de Banksy
Fabienne Verdier

Je n’ai pas lu le livre que JMG Le Clézio a consacré au couple « Diego et Frida », mais je le lirai sûrement.

Celui de Claire Berest est épatant, même pour ceux qui ne connaissent pas l’histoire de ce couple, tant sa documentation, la finesse des dialogues reconstitués, le climat plein de fougue et de sensualité est magnifique. Ce livre se dévore.
Magie de l’art qui peut ainsi susciter une grande et belle histoire.

Frida Kahlo, par son exemple, mythifie sa vie. Elle a su à travers la tragédie de son destin, s’inventer, par un acte de survie et de rébellion : celui de peindre, celui d’aimer passionnément. Frida Kahlo ne pouvait pas se contenter d’un rôle de muse. Il lui fallait créer son propre mythe.

Frida Kahlo a passé sa vie à se peindre pour ne pas disparaitre.

Dans son journal, lucide, elle écrit ces mots, en fin de vie,

« j’espère que la sortie sera joyeuse-et j’espère ne jamais revenir. « 

Frida Kahlo et Diego Rivera annoncent pour moi une vision révolutionnaire de la peinture, telle que la formaliseront plus tard les situationnistes pour qui l’art doit être une arme contre les normes esthétiques et sociales, un outil de libération contre l’art institutionnel.

Claire Berest a écrit la quête d’identité d’une immense artiste   au travers du prisme de la souffrance, de la résilience et de la réinvention d’une vie.

« Peindre, aimer, mentir, souffrir, tout se relie, l’art apparait comme une confession, un accouchement qui ne dit pas son nom. »

On veut, toujours et encore, en savoir plus :

https://youtu.be/vUcjfy0Br7U?si=ugVuhSMz_avxO4hb

https://youtu.be/UHaJOV-waio?si=0rQVSeaW1-WbjZzo

Retrouver cette chronique, illustrée, avec des bonus, des vidéos et des liens sur mon tout jeune blog :

https://lignesdefuite.blog/claire-berest-rien-nest-noir/


https://lignesdefuite.blog

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