L'effet Mélenchon: un buzz d'enfer

Après avoir vu et écouté les "quatre vérités de Monsieur Mélenchon", ce torrent d'inepties, de mensonges, d'erreurs, de comparaisons falsifiées, de raccourcis abusifs mâtinés d'une rouerie et d'un abattage d'autant plus démonstratifs que la journaliste qui fait face à JL son invité n'existe pas, mieux valait-il ignorer ces propos ou dénoncer leur perfidie?

Après avoir vu et écouté les "quatre vérités de Monsieur Mélenchon", ce torrent d'inepties, de mensonges, d'erreurs, de comparaisons falsifiées, de raccourcis abusifs mâtinés d'une rouerie et d'un abattage d'autant plus démonstratifs que la journaliste qui fait face à JL son invité n'existe pas, mieux valait-il ignorer ces propos ou dénoncer leur perfidie?

La diffusion en boucle par le Big Brother de l'Orient ex-rouge et l'existence de Mediapart nous poussent à réagir, tout en étant conscient de la difficulté de l'exercice car Monsieur Mélenchon a un don certain, celui de prestigitateur. Il jongle, triche, dit tout et son contraire dans la minute qui suit -ex: "çà n'a rien à voir avec le dalaï-lama, je respecte la religion", ceci après une comparaison croquignolesque entre la séparation de l'Eglise et de l'Etat chez nous et le fait qu'au Tibet "la religion se transforme en état", avant de tirer à boulet rouge sur "l'oppression religieuse". Il file la comparaison jusqu'à imaginer une France gouvernée par les moines et feint de croire que notre pays est comparable au Tibet. Plus fort: en débitant sa "vérité" avec un aplomb sidérant, il fait la démonstration de son ignorance crasse de l'histoire du Tibet et du système bipolaire, à la fois religieux et politique, instaurés en 1641 par les Gelugpa, les "Bonnets Jaunes", dont le Grand Prêtre devint alors le "dalaï-lama", mot-à-mot "océan de sagesse".

 

Si seulement ce grand comique qui s'ignore nous la jouait au second ou au troisième degré. Mais non, l'homme semble sincère, droit dans ses bottes. Mieux: il se donne des allures de justicier, d'un grand pourfendeur de torts partant à la rescousse de ces pauvres chinois "tombés dans un traquenard", lesquels "n'ont pas la même vision des droits de l'homme que nous". Epoustouflant Monsieur le Sénateur. Ce représentant de la République française ignore que les exécutions se chiffrent en Chine par milliers chaque année, que les tristement célèbres "laogaï" se comptent encore par centaines. Pourquoi Françoise Laborde ne lui a-t-elle pas demandé ce qu'il pensait de l'enfermement pour 3 ans et demi de Hu Jia? La comparaison entre les USA et un état policier qui rend son peuple muet à force de censure, de répression, avec un système de surveillance inimaginable y compris sur Internet, un état qui a forcé plusieurs générations à perdre la mémoire, cette comparaison laisse pantois. Comme le relevait récemment Pascale Nivelle dans Libération, il est toujours interdit de "s'intéresser aux "problèmes du passé" (campagne anti-droitière ou Révolution culturelle).(11.04.08). Le philosophe sinologue Jean-François Billeter craint quant à lui le "grand trou noir de l'oubli" dans un petit livre remarquable, Chine trois fois muette. (Editions Allia, 2000.)

 

Double ironie du sort: notre redresseur de torts s'insurge contre les propos injurieux à l'encontre des Chinois, "les Chinois" qui dit-il "entendent tout cela". Là encore, sa méconnaissance du contexte chinois est confondante: les Chinois n'entendront que ce que le pouvoir voudra bien qu'ils entendent. Et désormais, ils entendent...Monsieur Mélenchon! La seule petite lucarne de liberté reste en Chine la toile, mais là encore, Hu Jintao et son gouvernement tentent de mettre le holà. On évoque une armée de 30.000 censeurs.

 

L'autre ironie tient aux propos sur "le fond de racisme antichinois". Avec une telle remarque, qu'aurait dû relever la journaliste de France 2, nous atteignons le fond. Si racisme il y a, il se situe à l'évidence du côté des "Grands Han", dont la condescendance envers les cinquante six "minorités nationales", voire le mépris, est archi-connue. A l'approche des JO, le nationalisme, le chauvinisme en Chine est à son comble. A qui la faute? Aux Tibétains?

 

A vrai dire, Monsieur Mélenchon a raison sur un point, un seul: l'attribution des J.O à Pékin en 2001. Pour le reste, qui est essentiel, il a tout faux. Dire que la Chine n'a pas envahi le Tibet est une aberration historique, comme le fait de pérorer ailleurs à propos d'un Tibet soumis à la Chine depuis le XIVème siècle. Les Tibétains eux-mêmes, les historiens de cette région savent que ce pays -oui, ce pays qu'il ne faudrait pas réduire au seul Xizang, cette "région autonome du Tibet" auquel il faut ajouter le Kham et l'Amdo- ne fut jamais soumis durablement par les Han, l'ethnie majoritaire en Chine. Le grand Tibet existe depuis le VIIème siècle. C'est Songtsen Gampo qui l'unifie. Ce royaume " a été l'un des plus puissants d'Asie pendant les siècles qui suivirent, et il a même été militairement menaçant pour la Chine" dit Frédéric Lenoir, historien des religions. (Paris-Match du 27.04.08)

 

Soyons justes: le Tibet devient vassal de son grand voisin à deux reprises, du temps de l'empire mongol, la dynastie Yuan, ces "barbares" selon les Chinois de souche, et du temps de l'empire Qing des mandchous, autre peuple non han qui finiront par être sinisés. Au début du XXème siècle, la Grande-Bretagne tente de prendre le relais. En 1950-51, vingt mille soldats chinois pénètrent en territoire tibétain. Mao Zedong a le soutien de Staline qui lui aurait dit: "C'est une bonne chose que vous lanciez cette attaque. Il faut soumettre les Tibétains". Et d'ajouter: "En fait, tous les territoires limitrophes devraient être peuplés de Chinois". (in "Mao", par Jun Chang et John Halliday, Gallimard, 2005). Et les auteurs d'ajouter: "Ce fut exactement ce à quoi le régime communiste chinois s'employa dès lors".

 

Revenons à la prestigiditation. Le grand connaisseur qu'est Jean-Luc Mélenchon ignore donc l'invasion chinoise proprement dite -son seul commentaire évasif et totalement erroné étant "c'est un évènement à l'intérieur de la révolution chinoise"- et nous assène une de ses quatre vérités: l'intervention des communistes chinois de 1959, intervention qu'il approuve, aurait été provoqué par le refus de seigneurs féodaux d'abolir le servage. Mais où a-t-il été pêché de tels arguments? Dans le basique guide "Lonely Planet", que notre sénateur a peut-être parcouru -il est question d'une "théocratie des plus répressives fondée sur le servage", il est écrit ensuite "En 1950, la Chine employa cet argument pour envahit (l'invasion fut baptisée "libération") le Tibet et assurer son emprise sur ce plateau d'importance stratégique. Bien que leurs prétentions reposent sur des motifs historiques hautement douteux, les Chinois, entre 1950 et 1970, "libérèrent" les Tibétains de leur indépendance, condamnèrent leur guide spirituel et 100.000 intellectuels à l'exil, causèrent la mort de 1,2 million de Tibétains et détruisirent la majeure partie de l'héritage culturel du pays." En fait, la révolte tibétaine contre l'envahisseur commence dès 1956 au Kham, là où les affrontements entre Han et Tibétains ont repris en mars dernier, ce qui n'est pas un hasard.

 

En 1958, au moment du "Grand Bond en Avant" -qui fit les ravages que l'on sait, soit 30 à 40 millions de morts, des milliers de cas de cannibalisme-, la révolte se propage au Qinghai, autre province en rebellion depuis plusieurs mois. Le 22 janvier 1959, Mao Zedong, écrit "Au Tibet, nous aurons besoin d'une guerre totale pour régler le problème de façon définitive."

 

Jun Chang et John Halliday poursuivent: "Les Tibétains lui avaient fourni un prétexte pour déclencher la guerre". Et Mao note alors: "Plus grande sera l'agitation, mieux cela vaudra". Le 10 mars 1959, une émeute éclata à Lhassa, où le bruit s'était répandu que les Chinois projetaient d'enlever le dalaï-lama... fin de citation. On connait la suite.

 

Cette chute enfin, toujours extraite du "Mao" de Chang / Halliday: "le régime instauré par l'ancienne théocratie tibétaine avait présenté bien des aspects rebutants, mais en matière de brutalité et de souffrances, il ne pouvait rivaliser avec celui de Mao". Au fait, Monsieur Mélenchon, sait-il pourquoi le Président Hu Jintao est surnommé le "bourreau de Lhassa"?

 

Reste une énigme: pourquoi une telle provoc'? A quoi riment ces déclarations outrancières, mensongères, dénuées de tout fondement? Que vise Monsieur Mélenchon, au-delà du plaisir de se voir surmédiatiser en France et maintenant en Chine? Cette attitude pour le moins réactionnaire pose problème. Elle devrait d'abord poser problème au sein du Parti Socialiste dont ce sénateur est membre car l'hyprocrisie selon laquelle il intervient "à titre personnel" ne trompe personne. Mais le fait est plus grave. En prenant une telle posture, Jean-Luc Mélenchon discrédite notre pays et sème la confusion jusqu'en Chine. En a-t-il l conscience? Certainement. Mais une chose est certaine: ce prestigiditateur qui nous balance des comparaisons sans rime ni raison, tourne le cou de la vérité à chaque phrase, se complaît dans le plus grand cynisme, cet homme-là s'est grillé.

 

Sauf en Chine.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.