Shanghai: trois semaines à l'hôpital

Souvenirs, souvenirs: je suis allongé sur une civière roulante, dans une fourgonnette pétaradante; la sirène de l'ambulance hurle à qui mieux mieux; les platanes de l'ancienne concession française défilent sous mes yeux derrière le goutte-à-goutte suspendu au-dessus de ma tête. Je reconnais vaguement des rues familières, ce bon vieux Shanghai, Sinan Lu et la maison de Zhou Enlaï couverte de vigne vierge. Ai-je pensé à la contre-allée qui mène à la villa de Mei Langfang, illustrissime acteur de l'Opéra de Pékin? platanes, sirène, platanes. L'ambulance s'arrête.Des brancardiers prennent le relais de la première équipe. Le prix de la course est modeste: 90 yuan, à peine 9 €, sirène et goutte-à-goutte compris. La clinique internationale que je viens de quitter n'admet pas les patients. Pas de lits. La petite matinée de soins, ausculation cardiaque et pulmonaire, "spray sous la langue", redoutable, coûte plus cher: près de 20.000 yuan, presque 2000 €.

 

A l'accueil des urgences, ça se bouscule un peu au portillon. La civière se fraie un chemin jusqu'à l'ascenseur où le personnel, les patients, les visiteurs mêlés papotent en shanghaien. Et pour cause. Trois bonnes surprises: après le passage d'un sas menant au service des soins intensifs, les bruits s'estompent, la foule disparaît, le silence vient. Une chambre individuelle m'attend. Clean, blanche. Lavabo et surtout une batterie d'appareils. Vite, le masque à oxygène, vite la tension artérielle, vite l'appareil relié au central qui vous mesure le rythme cardiaque. Troisième bonne surprise: certains médecins sont francophones, comme directeur des urgences, qui lui-même veille à l'installation. Son langage frise la perfection. Il aura la délicatesse d'accompagner un "ami français" pendant les trois semaines de l'hospitalisation. Cette francophonie a une origine précise: cet hôpital, aujourd'hui nommé Ruijin, du nom de la petite bourgade de la province du Jiangxi d'où la fameuse Longue Marche (1934-35) est partie, s'est d'abord nommé Hôpital Ste Marie. C'était en 1907. Depuis un siècle, la tradition veut que les médecins les plus brillants de l'hôpital aillent se perfectionner en France. La plupart des grands services de Ruijin ont soit à leur tête, soit dans leurs rangs, un ou plusieurs francophones. Réconfortant.

 

En Chine, où que vous alliez, vous ressentez d'autant plus votre altérité -de long nez, disent encore parfois les enfants des campagnes, de "laowai", mot-à-mot "vieil étranger", formule à la fois respectueuse et aujourd'hui un rien moqueuse- que la densité de population apparemment chinoise est toujours impressionnante. A Shanghai même, sauf dans les quartiers les plus "in", chacun vous aura remarqué, avec discrétion, circonspection ou ostentation. Dans d'autres villes moins occidentalisées et a fortiori dans les bourgades lointaines, dans les campagnes, les étrangers "étrangent".

 

A l'hôpital Ruijin, où existe par ailleurs un nouveau bâtiment flambant neuf où qui traite aussi bien des chinois, des étrangers que des chinois d'outre-mer, le service des urgences et des soins intensifs où je suis admis ne compte que des malades chinois. Seul un autre étranger fera un brève apparition et repartira illico après les premiers soins.

 

Parlons du personnel. Il faut un certain temps pour se familiariser avec la hiérarchie, laquelle est d'ailleurs la même que la nôtre, car les codes vestimentaires ne sont pas forcément lisibles. Peut-être la réminiscence de cette société soi disant égalitariste qu'était la Chine du temps du Grand Timonier. Les gradés de l'Armée Populaire de Libération ne distinguaient de la piétaille que grâce aux quatre poches de leur vareuse Mao -en fait, les Chinois la nomme Sun Yatsen- quand les deux pompes n'en avaient que deux.

 

Les femmes de salle. C'est à elles que j'aurai le plus à faire. Nuit et jour. Elles sont toutes deux hautes comme trois pommes. Deux, trois tout au plus à se partager le service toute la semaine. Pas vraiment les 35 heures, et ce, pour une poignée de yuans. La première est gouailleuse, curieuse. Une vraie shanghaienne des faubourgs. Sa consoeur pénètre dans la chambre avec un masque immuable, silencieuse. Seuls ses yeux trahissent une crainte minuscule de l' Autre. Pas un mot: un "laowai" ne parle pas chinois, et encore moins le shanghaien. Ce phénomène étrange n'est pas propre à mon ange gardien. Il faudra deux bonnes semaines pour que le "petit personnel" commence à me dire "Bonjour", "Nihao" et pose les questions d'usage.

 

Les infirmières. Quelle cohorte! Il en défile tellement que l'on s'y perd. Elles vont et viennent, avec leurs missions respectives. L'une pour la température, la seconde pour les médicaments, la troisième pour réinstaller les appareils, la quatrième pour les prises de sang. C'est là que le bât blesse et que la mémoire revient. Certains effectuent la manoeuvre avec le savoir-faire qui sied à leur fonction. Je les appelle les "zhuanjia", "les expertes". (Jadis aussi, l'idéal se résumait en cette fameuse formule "rouge et expert". Le sommet. ) Elles le prennent comme un compliment. Mais voilà, les zhuanjia se font rares. Les autres piquent, repiquent, avant parfois de jeter l'éponge. De plus, à l'inexpérience parfois déclarée, s'ajoute la peur de blesser "l'ami français" et celle, corollaire, de perdre la face. (Ah! la perte de face en Chine! Quel soi disant connaisseur de ce pays écrivait encore récemment, dans Mediapart ou ailleurs, que la perte de face n'existait pas...passons.) Chaque matin, le laowai n'échappe pas à la visite des infirmières, cheftaine sexy en tête."Hao bu hao?" "Hao!".

 

L'ambulancier, chargé de piloter le fauteuil roulant avec repose-pieds. C'est à lui qu'échoit la tâche de convoyer le laowai à travers les dédales de cet hôpital géant, dont la structure est d'autant plus complexe que les constructions correspondent aux différentes époques: bâtiments de style français, au style mi-colonial, mi-hygiéniste du début du XXème siècle; ailes datant des années 30 et 40 au charme désuet; barres des années 60 et tours de la fin du siècle dernier, financées en grande partie par les Huaqiao, ces Chinois d'outre-mer qui firent fortune en occident. Le fauteuil attend sur le pas de la porte. Lui a dans la poche de sa blouse sa feuille de route. Roulez jeunesse. Notre homme cause volontiers, commente, apostrophe ses collègues, roule à tombeau ouvert, sent le tabac à plein nez, double, se faufile, fier de trimbaler son "laowai", respecte les queues mais refuse les passe-droits. Qui pleuvent. C'est un sport national et à Shanghai plus qu'ailleurs. Le Shanghaien est malin comme un singe, roublard, sûr de lui, plus rapide que son ombre.

 

A chaque sortie, direction la cardio, la pneumo, l'écho, le scanner et autre doppler, il est passé par ici, il repassera par là, toute la Chine est là, ou presque, tous les âges, toutes les populations, les bourgeois et les "minggong" -paysans venus vendre leur force de travail à l'autre bout du pays-, les intellos et les hommes d'affaires, les coiffeurs et les midinettes. C'est le grand défilé des "goutte-à-goutte", des civières avec patients mal en point, des mourants. (Je crois bien avoir vu dans un ascenseur (!) un vieillard qui venait de passer l'arme à gauche.) Sans oublier le personnel innombrable qui court à l'Est et à l'Ouest, du Nord au Sud, les familles avec les ordonnances -la pharmacie, intégrée comme toujours en Chine, se trouve au rez-de-chaussée, comme les caisses-, les autres visiteurs à la recherche d'un ami. les Chinois ont peut-être l'enfant unique, il n'empêche. Le grand corps, malade ou pas, est toujours aussi turbulent, braillard, familier. Passe-droits encore: les bagnoles pénètrent à Ruijin à la queue leu leu, les taxis entrent et sortent comme dans un moulin. Silence, vous avez dit silence?

 

Les médecins. Certains parlent donc le français, rêvent de retourner à Necker ou à St Louis, le paradis. Mais le plus souvent, le service et le manque de moyens les retiennent à Shanghai. Certains repartent cependant chez nous terminer leur spécialité ou se recycler. D'autres comprennent l'anglais mais n'osent se lancer dans la langue de Shakespeare: la face, toujours la face. Faut-il les juger? Avec un laowai, ils sont prudents, très prudents. Certains avancent que telle maladie ne peut se traiter de la même façon si on est Chinois ou étranger. Le corps de l'un et de l'autre serait-il à ce point différent? Résultat: les dosages n'en finissent pas d'être rectifiés, revue à la hausse, à la baisse. Un jour, l'espoir naît. Le lendemain, il disparaît...Patience. Parfois, la visite traditionnelle apporte au patient l'éclairage qu'il attend. Le plus souvent, le groupe communique en un mandarin incompréhensible au commun des mortels. Heureusement, un jeune toubib francophone vient de temps en temps à la rescousse. Tout de même: soigné pour des problèmes d'ordre pulmonaire, j'attendrai le dix-septième jour pour être examiné par un pneumologue anglophone au demeurant parfaitement compétent. Mystère.

 

j'oubliais la nourriture, sûrement diététique à sa manière, "à la carte", une gamelle en plastique, riz, viande ou poisson, fruit. Le prix est à l'avenant: 5 yuan, soit 0,5 €. D'ailleurs, les environs fourmillent de petites échoppes avec des fruits et autres aliments succulents.

 

Un dernier mot: cette immersion non programmée fut pour le moins décoiffante. Quelques mois après, me reviennent surtout certains gestes délicats d'infirmières "aux petits soins", finissant par comprendre que le "laowai" était un être comme les autres, certaines scènes cocasses comme celle de la femme de salle scotchée derrière moi pour mieux voir défiler les DVD de Mizoguchi, des frères Coen ou de Jim Jarmusch, l'attention exemplaire du jeune toubib et du directeur des urgences. Et à Shanghai, ce Paris de l'Orient, tout finit aussi par du champagne. Ganbei!

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