Sont-ils trop rapides ou sommes-nous trop lents?

Rentré depuis peu de Chine, une évidence de taille me frappe. Là-bas, dans les grandes métropoles, les jeunes générations se sont engouffrées dans le XXIème siècle, dans le temps de la vitesse absolue, de l'instantanéité et de l'échange express. La Bureaucratie Céleste, source de l'unité chinoise, de sa stabilité légendaire, qui fut aussi paralysante, est en passe de disparaître à tout jamais. Le Parti Communiste Chinois, fer de lance de cette Bureaucratie revisitée par le Président Mao, se met désormais au service de la nouvelle technocratie qui domine le pays.

 

Revenons à ce qui caractérise le plus cette nouvelle société: la vitesse. Les Chinois sont rudes, directs, sans fard et à nos yeux d'occidentaux dénués de politesse. En ce sens, ils se situent à l'opposé de leurs voisins Japonais, lesquels sont courtois, révérencieux, pratiquant une langue qui multiplie les formules de politesse et les tournures alambiquées. En mandarin, la concision est de rigueur et les remerciements rarissimes. En ce sens, la période maoiste fut décapante, avec l'abandon du vouvoiement -qui repointe son nez chez les nouveaux bourgeois, phénomène cependant ultra-minoritaire-, avec un style parlé et écrit influencé par la scolastique militaire née au sein de la mythique "Armée Rouge". L'égalitarisme apparent qui rêgnait à Yan'An, la capitale communiste du Shaanxi, aura joué dans le même sens. Ni chichi ni préambule, allons droit au fait. Les formules lapidaires de Mao -"la révolution n'est pas un dîner de gala", "l'ennemi avance, nous reculons" (quatre caractères!)- ont formé plusieurs générations. Or le chinois est d'une concision sidérante. Cette langue-là, dépouillée des fioritures d'antan, perdure tout en prenant les couleurs du temps. Elle frappe par son efficacité.

 

Cette simplicité, qui facilite grandement les échanges tout en leur donnant du corps, est synonyme d'une modernité liée elle-même à une vitesse qui nous décoiffe. Il faudrait s'arrêter un instant, relire Paul Virilio mais une chose est sûre: la Chine et la France -ou le Japon- ne marchent pas à la même vitesse. Il faut avoir travaillé durablement là-bas, puis ici, pour percevoir à quel point les Chinois se jettent à corps perdu dans cette ère nouvelle, quand nous semblons encore musarder dans le XXème.

 

Un exemple: celui, fondamental, des échanges. Malgré la complexité de leur langue, de l'obligation qui leur est faite d'utiliser les milliers de caractères formant le corpus de leur langue écrite, les Chinois correspondent à la vitesse V, grâce aux portables, aux SMS, à Internet. Ils ne sont peut-être pas polis au sens où nous l'entendons, mais la célérité de leurs réponses, de leurs actes, de leurs décisions, de leurs échanges, de leurs transmissions, est, pour les vieux européens que nous sommes, estomaquante. Cette célérité est surtout productive. Le plus souvent, la réponse à votre message, votre question, votre demande de rendez-vous, vous revient dans l'heure. Si celle-ci tarde, votre correspondant vous prévient en vous présentant ses excuses. Une réponse différée au lendemain frise la faute grave. De plus, dans la plupart des cas, l'individu ou le groupe chargé de traiter le problème va tout faire pour trouver la solution immédiatement. Jamais une question ne reste sans réponse. Et celle-ci sera le plus souvent positive car les Chinois sont passés maîtres dans l'art du consensus. Et surtout, disons-le, ils sont mo-ti-vés, gagneurs, jamais ou très rarement découragés.

 

Avez-vous réservé une table dans un restaurant -et donné obligatoirement votre numéro de portable-? Si votre retard dépasse trois ou cinq minutes, vous êtes sommé de confirmer, au risque sinon de perdre votre table. Parfois, le coup de fil s'effectue avant l'heure dite!

 

Cet état d'esprit dont le fer de lance est la nouvelle génération des citadins, contamine les autres générations. Elle part des grandes villes de l'est, touche les nouvelles zones économiques spéciales situées à l'ouest et les plus lointaines bourgades, tenues de suivre ce rythme infernal. Un stress permanent flotte sur tout le pays. Les jeunes cadres semblent s' en accommoder, mo-ti-vés qu'ils sont par un double objectif: gravir les échelons de la réussite, s'enrichir. Nul besoin, là-bas, qu'un Président martelle le slogan "travailler plus pour gagner plus"! Chacun d'entre nous tirera les conclusions qu'il souhaite face à cette déferlante. Les uns invoqueront "le meilleur" et les autres "le pire", c'est selon.

 

Après avoir connu et pratiqué de telles cadences -car nul n'y échappe-, une telle rapidité dans les échanges, mais aussi dans les actions entreprises, les projets, les constructions, avec il est vrai certains dérapages, l'occidental de retour au pays se sent pour le moins dérouté. Dans un premier temps, celui de la décompression, il apprécie l'absence de foules compactes, de bousculades, de courses et de resquilles qui sont là-bas le lot quotidien. Puis il commence à percevoir une pesanteur diffuse. Il s'étonne de la lenteur des échanges, de l'incapacité des uns de prendre des décisions, de la langue de bois des autres, des retards récurrents. Pire: il redécouvre l'absurdité de certaines administrations, la vraie grossièreté de certains interlocuteurs qui omettent de vous répondre et l'utilisation hasardeuse des nouveaux moyens de communication.

 

Qu'on me comprenne bien: la vitesse chinoise n'est pas un modèle. Elle est, voilà tout. "Facts, facts, facts" écrivait Shakespeare. "Les faits, les faits, rien que les faits". Elle joue un rôle croissant dans le développement de ce géant pour des raisons mécaniques mais aussi parce qu'elle détermine un vrai mouvement perpétuel . Ici aussi, soyons honnête, les choses s'accélèrent, mais ce mouvement est plombé par une telle pesanteur que nous risquons de rester un jour sur le carreau.

 

(1) paysans allant vendre leur force de travail dans les grandes villes.

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