2023

Ce matin, la neige recouvrait le sol, cachant les blessures du paysage sous un tapis d'invisibilité. Louis marchait lentement regardant ses vieilles chaussures en plastique. Il était content, elles avaient été solides. Il les avait achetées pour trafiquer dans son jardin, il y avait dix ans, la veille du grand tremblement de terre. C'était depuis ses seules chaussures. Mais sa démarche n'était plus aussi sûre.  Il savait, son corps ne le trompait jamais que c'était son dernier Noël.

Ce matin, la neige recouvrait le sol, cachant les blessures du paysage sous un tapis d'invisibilité. Louis marchait lentement regardant ses vieilles chaussures en plastique. Il était content, elles avaient été solides. Il les avait achetées pour trafiquer dans son jardin, il y avait dix ans, la veille du grand tremblement de terre. C'était depuis ses seules chaussures. Mais sa démarche n'était plus aussi sûre.  Il savait, son corps ne le trompait jamais que c'était son dernier Noël.

 Quand il avait compris que l'ordre allait être donné de vider la région de Fessenheim comme on vide une bouteille jusqu'à la dernière goutte, il s'était enfui dans la forêt toute proche et il s'était enfoncé dans la voûte sombre des bois avec résolution et certitude. Il était un enfant de l'exode. Son père et sa mère, morts depuis, le lui avaient tant de fois raconté, qu'il lui semblait l'avoir vécu et il en avait même des souvenirs précis. Il était né en 1940 dans une charrette, sur une route de Moselle et à son âge, il ne voulait plus revivre un moment pareil. L'affolement, la panique des habitants de la région auxquels il avait assisté ne lui avaient pas donné envie de grossir le flot des réfugiés. A quoi  rimait cette fuite? Il avait toujours vécu ici. Alors, il avait profité de l'affolement , personne ne s'était soucié de lui. Il avait pendant quelques semaines occupé une vieille cabane au milieu des bois, ne sortant qu'à la nuit pour s'approcher des maisons.  Il en avait trouvé une avec une cave remplie de victuailles.Il n'avait pas la sensation de commettre un vol, il se servait puis regagnait sa tanière. Il avait mené cette vie de sanglier solitaire pendant une année.  La région était maintenant déserte. Une cercle de vingt kilomètres de diamètre ceinturait la centrale. Personne ne s'en approchait. Ni les liquidateurs ni les techniciens. Un véritable no man's land. On l'ignorait comme une autruche ignore le danger en enfouissant sa tête dans le sol.

Alors il était rentré chez lui, il avait retrouvé sa ferme vide. Ses vaches avaient été tuées dès le premier jour. Son matériel agricole était resté dans l'écurie. Plusieurs printemps s'étaient succédé sans réussir à reverdir les pans entiers de forêts qui restaient roussies, napalmisées, silencieuses de tout oiseau. Louis avait ouvert une des fenêtres du bas qui avaient été murées. Elle donnait sur la centrale. Tous les matins, son premier regard était pour la silhouette fantomatique aux façades décrépites, aux ferrailles tordues et rouillées qui se dressait de l'autre côté du canal. L'eau ne s'était pas arrêtée de couler. Elle était sale et grise. Louis  montait la garde, petit soldat, devant ce danger invisible. Cela faisait dix ans qu'il parlait tout seul. Pas complètement, toutefois. Les jours où il se rendait au petit cimetière où reposait Rose, sa femme morte à cause du crabe qui l'avait faite souffrir comme une damnée, il s'épanchait et vidait son sac. Il maudissait la science humaine .

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