Histoires ordinaires d'une famille comme les autres

Le texte que je reproduis ici n'est pas de moi, mais de ma mère tant aimée qui un jour, se mit en tête d'écrire à son frère, alors souffrant, une longue lettre retraçant une histoire du vingtième siècle. J'avais déjà reproduit de brefs passages de cette lettre dans un billet; la voici dans son intégralité. J'ai juste pris la liberté de changer certains noms et prénoms.

5/1/2008

Pauvre Jacques, sur ton lit de douleur,

S’il y a beaucoup d’épanchement dans ce genou gonflé, et que l’Apranax n’a pas fait résorber, le médecin devra ponctionner.

En tout cas l’Oméprazole vient à bout en deux minutes de toute douleur à l’estomac. Qu’on se le dise !

Notre courageuse maman repose à Thiais.

Sa mère Eléonore, originaire de St-Chély d’Apcher (Lozère), n’avait pas de mari, mais :

  • Elisa, l’aînée (elle faisait des vêtements pour les militaires, chemises, pantalons, vareuses kaki, etc),
  • Aimé dit Mémé,

Elisa est décédée très âgée, toujours rue des Goncourt (6ème sans ascenseur). Elle avait eu, pas de mari, mais quatre enfants :

  • Antoine (bougnat),
  • Marie (une fille),
  • Alex (deux enfants, Alain et Paul),
  • Antoinette (décédée d’un cancer du côlon).

Le charmant et adorable Alex, que papa aimait beaucoup, qui t’a emmené aux Enfants Malades où le chirurgien t’a retiré le long morceau de bois que tu t’étais enfilé contre le tibia. Deux ou trois ans de service militaire, puis quatre ans prisonnier. Regrettant sa femme Violaine, très déprimé, hospitalisé à Clermont de l’Oise, s’y suicide.

Alain, marié à Sophie, un jour passe dans la pièce voisine et se pend, par chance son fils François s’étonne, fonce, et le décroche à temps.

Paul, actuellement en Espagne, beau domaine avec chambre d’hôtes, photographe de défilés de mode aux Bahamas-rêve d’une maison à Marrakech mais son compagnon Serge, expulsé du Maroc autrefois, n’y tient pas du tout.

Aimé, le frère de maman, je ne m’en souviens pas. Il avait un fils, Marcel TUAL et non TUAT, erreur à la déclaration de naissance. Ce Marcel nous a retrouvées récemment. Il a la peau claire et les yeux bleus et la voix de maman. 82 ans, pas d’enfant, sa femme Claudine très sympathique, ils ont beaucoup voyagé, Claudine s’est offert un infarctus à Hong Kong, lui opéré deux fois pour artérite de la jambe. Nous les reverrons en janvier.

Maman

Certificat d’études et elle n’avait pas oublié les départements, chefs-lieux et sous-préfectures, à l’orthographe sûre, apprend la couture dans de grandes maisons (dont Paquin) et sort « première d’atelier », ce n’est pas une mince promotion. Abandonnée dans son 6ème rue des Goncourt lors de la grippe espagnole en 1919, personne ne voulait lui apporter un verre d’eau, crainte de la contagion. Ce virus a tué plus de gens que la guerre de 14-18. Rencontre papa, se marie en 1926. Tante Marie me gardait le soir et papa l’emmenait à l’Opéra ou l’Opéra-Comique. Elle retenait la musique et les paroles, et les chantait d’une très jolie et puissante voix. Plus tard, elle n’a plus jamais chanté…

Elle avait rue Ste-Anne un magasin et faisait de jolies toilettes pour les Américaines, j’étais dans l’arrière-boutique, avec la grande armoire gris clair de la rue Gerbert. Le krach de 1929 a chassé les clientes, elle a fermé le magasin. Elle m’a appris à lire, et n’acceptait pas que je fasse des fautes d’orthographe…

Jacques est né, grande fierté pour nos parents.

Madame Flore de Mayo, fille d’un médecin de Salonique, pédiatre et obstétricienne, femme très grande avec des mains immenses, a posé mon petit frère le cou dans la courbe du pouce et de l’index, la paume et 4ème et 5ème doigt pour soutenir le corps et les fesses, a conclu que tu étais bien construit, et ce jour-là j’ai décidé que je serais médecin.

Salonique, la nouvelle Jérusalem pour les sépharades, n’a plus rien à montrer, toute la ville juive a brûlé en 1917 (qui a mis le feu ?). L’oncle Henri voulait y retourner mais tous les amis lui ont dit qu’il ne restait rien d’autrefois, sauf la Tour Blanche. (Sur Google tu peux taper SALONIQUE, tu sauras tout).

Nos ancêtres, chassés d’Espagne en 1492 par les rois très catholiques Philippe et Isabelle de Castille pendant l’Inquisition, ont trouvé refuge en France, Hollande, Italie, Maghreb, Turquie, Egypte, très peu en Palestine, et à Salonique.

Les familles juives étaient groupées autour de leur synagogue, puisque durant le shabbat on ne peut aller qu’à pied et assez près.

Je ne remonte que jusqu’au grand-père de papa, Ha Youssé (Joseph Cohen), que tous les petits-enfants adoraient. Il était au service d’un très bon médecin et l’accompagnait chez les malades. Aussi dans les rues, les passants lui demandaient conseil, bien qu’il ne soit pas médecin. Mais quand la diphtérie a frappé la famille (deux petits frères et une petite fille, et peut-être papa), il avait connaissance que le Dr Roux avait découvert le sérum antidiphtérique. Ce sérum a sauvé Henri ou papa, mais les trois petits n’ont pas survécu.

Les garçons allaient à l’Ecole de l’Alliance Israélite Universelle, et tous parlaient français. Leur vieux rêve était la France, pays des droits de l’homme. Pas un seul illettré à Salonique.

C’est ainsi que les Turcs, indulgents, ont cédé la place aux Grecs, très antisémites, et qu’en 1916 ou 17 l’oncle Henri et papa sont venus en bateau vers Paris.

Papa, excellent élève (« jamais de ‘ème’ dans mon classement »), érudit en français, hébreu, religion, retourna à l’Ecole de l’Alliance à Paris, et reçut la formation d’instituteur pour enseigner au Maroc. Mais, entré à la banque B… puis connaissant maman, remboursa ses études et resta à Paris.

Papa aimait marcher, et m’emmenait des heures. Toujours un livre à la main, il étudiait la banque, apprenait l’anglais, lisait et me faisait lire le journal, voulait que j’apprenne l’hébreu (je ne mordais pas vraiment, c’était trop difficile à mes yeux).

Il regrettait que je sois si timide, pas très gracieuse ni féminine comme certaines camarades que nous rencontrions.

Il ne me grondait jamais, il se contentait de me regarder, j’avais tout de suite compris ce qu’il voulait.

En 1939, il m’a dit : « la guerre est la chose la plus horrible qui puisse arriver ».

En 1940, la débâcle. C’était fini à Dunkerque, la banque B… a fermé en disant à tous les employés : « rendez-vous à Bordeaux, nous embarquons tous pour Londres ».

C’est l’exode. Nous quittons Paris, mais plus de trains. Camions militaires nous amènent à Tours, et s’égaillent pour ne pas être pris. Alors nous partons à pied, Sarah dans son landau (18 mois), toi 5 ans, moi 11 ans. Deux valises en travers du landau.

Nous marchions sur la route, prêts à courir dans le fossé si les avions italiens décidaient de bombarder (à vrai dire, ils n’ont peut-être rien fait). Les Messerschmitt allemands (nous reconnaissions bien leur son) volaient beaucoup plus haut.

Le soir, on dormait dans des halls de gare, la Croix-Rouge donnait de la soupe et des couvertures.

On repartait le lendemain, les gens partis en voiture les abandonnaient faute d’essence.

Trois ou quatre jours de marche, et une roue de la poussette casse.

On n’a pas longtemps continué avec trois roues, une autre roue casse, il a bien fallu s’arrêter.

Des fermiers nous ont accueillis, j’ai oublié le nom du lieu. Papa allait aider aux champs, nous dormions dans la paille (un délice), j’allais ramasser des centaines d’œufs, les poules pondaient dans le pré en face.

Un matin apparaît le premier Allemand en moto, tout en noir et couvert de poussière, effrayant, entre dans la ferme le fusil à l’épaule, s’assure qu’il n’y a aucun soldat français, et repart.

Quelques minutes plus tard, une quinzaine de fantassins allemands entrent dans la ferme, enjoignant à la fermière : « du vin, du pain, et une omelette de douze œufs pour chacun de nous ». En tremblant, la fermière s’exécute.

Les jours suivants, les chevaux, une partie des récoltes du fermier sont réquisitionnés par les Allemands, le pillage de la France commence.

De Gaulle a lancé l’appel du 18 juin, Pétain (« Je hais les mensonges qui nous ont fait tant de mal »), le soi-disant héros de Verdun s’aplatit devant Hitler, Laval apparaît, Darnand, Bousquet, Philippe Henriot.

A Londres, Pierre Dac, juif, commence à dénoncer les collabos. De Gaulle à Londres reçoit ceux qui lui offrent leurs services de résistants (« C’est curieux, la synagogue m’offre plus de bonnes volontés que l’Eglise »).

Mais les « Fritz » refont marcher la SNCF, et tous les réfugiés de l’exode n’ont plus qu’à rallier Paris.

Ayant manqué le Maroc, puis Londres, papa (et tant d’autres !) sera rattrapé par son destin…

Ce jour-là, il passait UNE voiture rue Blomet. Une petite fille, blonde aux yeux bleus, aryenne indubitablement (ou alors le soldat allemand était simplement un brave type), Sarah descend sur la chaussée, échappant à papa, et vite le soldat l’attrape, la met hors de danger, et papa le remercie chaudement.

Les lois d’exception pleuvent : « Est juif celui qui est juif, ou a quatre grands-parents juifs ».

Les Juifs doivent se déclarer au commissariat de police, faire tamponner JUIF sur la carte d’identité, porter ou non l’étoile, apporter leur poste de radio. Quelquefois, papa allait écouter « Les Français parlent aux Français » chez notre voisine Madame Girollet.

Le propriétaire de l’immeuble rue Gerbert vient s’assurer que papa s’est bien fait enregistrer au commissariat.

Les Juifs n’ont plus le droit d’être fonctionnaires, enseignants, avocats, médecins, commerçants, etc.

L’oncle Henri, appelé au service militaire, démobilisé et parti avec tante Silvia et Etienne vers la zone libre, a eu son appartement à Vanves vidé, réquisitionné pour un colonel français ; son petit magasin rue St-Placide est placardé « Jüdische Geschäft » (commerce juif), attribué à sa vendeuse qui ne savait pas faire les chapeaux.

Madame W..., gynécologue habitant xx avenue de St-Ouen, vers 1990, ignorait encore comment elle avait échappé aux rafles.

Un médecin voisin de son lieu de travail d’alors vient la voir.

-Puisque vous n’avez plus le droit d’exercer, envoyez-moi donc vos clientes.

-Confrère, c’est d’accord. Mais elles n’ont pas un sou, et je les soigne gratuitement. Je vous les envoie quand même ?

Grandes affiches dans les rues : APPRENEZ A RECONNAITRE UN JUIF : en noir sur fond jaune ou blanc, un petit bonhomme voûté, l’air chafouin, orné d’un nez crochu comme il n’y en a jamais eu dans l’histoire du nez, bonnet sur la tête et bâton à la main.

Des amis venaient conseiller à papa de se cacher, mais comment se cacher quand on travaille, qu’on a femme et enfants ? Et papa de citer la Bible : « Il en tombera mille à ta droite, et des myriades à ta gauche, et toi (l’homme juste) tu ne seras pas touché ».

Il avait confié à son ami Falco de la banque B… quelques pièces d’or dans une boîte de farine pour bébé. M. Falco les a rendues à maman après la guerre.

Camille Sée, ministre français juif du début du 20ème siècle, avait dit que filles ou garçons avaient droit à l’enseignement secondaire et en 1935 était achevé le lycée Camille Sée, où je suis parvenue en octobre 39.

Sur les portes du square assez grand et agréable, face au lycée, des placards émaillés : « Interdit aux chiens et aux Juifs ».

Dans le lycée, une surveillante générale, Mlle B., qui me détestait depuis la 6ème ; il fallait passer devant elle en montant l’escalier, la saluer de la tête, et si la fille était appétissante, elle s’approchait pour être frôlée. Moi, je ne remarquais et ne comprenais rien, mais j’étais moche et m’appelais Cohen.

De son ton le plus aigre : « Mademoiselle Cohen, vous savez que vous ne devez plus passer par le square, ni aller au stade rue Lacretelle ». « Oui, Madame, je le sais ». Ça tombait bien, j’avais horreur du stade et de la course en short quand il faisait bien froid.

La directrice du lycée était une distinguée collaboratrice, emprisonnée à la fin de la guerre. Elle rassemblait tous les ans les élèves, dans un préau à tentures noires bien sinistres, et nous chantait les louanges du Maréchal Pétain, Sauveur de la France. S’indignait car certains élèves –elle ne voulait pas savoir qui- avaient gravé dans le bois de leur pupitre « Vive De Gaulle ».

La NUIT arrive. Nuit du 4 au 5 novembre 1942.

Déjà le père tchèque de notre cousin Claude, Joseph Schwartz, a été déporté.

Vers deux heures du matin, des coups violents à la porte. POLICE, OUVREZ.

Papa est arrêté. La mère Garner, la concierge, montre en bas aux gendarmes que c’est facile de s’échapper du premier étage par le toit en pente.

Papa essaie de me rassurer : « Vois, il y a tant de jeunes Français en camps de prisonniers, pense à Alex ». Entre ses dents j’entends : « Que crève Hitler et toute sa séquelle ». Il part avec une petite valise de vêtements, et dit à maman : « Fais pour le mieux, je te confie les enfants ».

Le couvre-feu en vigueur cesse à six heures du matin. Maman est dehors, courant à la Kommandantur (j’ignore l’adresse) et dit :

-« Je ne suis pas juive, rendez-moi mon mari.

–Montrez votre certificat d’aryanité.

-Qu’est-ce ?

-Votre certificat de baptême.

-J’ai été baptisée en Auvergne.

-Eh bien, demandez au curé. »

Je vais au lycée. Papa est devant le commissariat. De l’œil, il me fait signe de ne pas m’approcher. J’arrive au lycée, au cours d’allemand de Mme Limousin, et j’éclate en sanglots. Elle essaie de me consoler.

Dans ma classe est Anne B…, la fille de Pierre B…, résistant socialiste très connu. Elle a un courage, Anne, elle ne pleure pas… Son père, parti pour Londres, a pris le risque de revenir à Paris pour sauver son fils arrêté par la police. Plus tard, il a été conduit à la Gestapo, il a eu peur de parler sous la torture, il s’est jeté par la fenêtre du 5ème étage, il est mort.

Maman s’organise, elle veut que je finisse l’année scolaire (je suis en 3ème).

Elle avait des cousins, crémiers, rue Caulaincourt. Elle leur demande conseil.

Il n’y a plus de famille en Lozère, mais dans le Cantal. Une tante Fournier à Oradour, une tante Rosalie (qui, en coupant du bois à la hache, s’était crevé un œil) à deux kilomètres à Mons, et sa fille, fermières. Je crois que c’est encore la « zone libre ». Les cousins conseillent à Maman de partir à Oradour.

Où est le reste de la famille ?

L’oncle Vital, français, prisonnier de guerre en Allemagne, toutes les nuits se tape sur un genou avec un sac de sable ; Le genou devient énorme, il ne peut marcher, le médecin du camp le renvoie en France ; Il part à Lyon avec Régine et Dolly, puis vers Montpellier.

L’oncle Henri, démobilisé en 1940, passe en Charente, pays de naissance de tante Sylvia qui y avait passé deux ans en sanatorium. Etienne, séparé d’elle par crainte de contagion, avait été pris en nourrice, et avait un frère de lait. La nourrice et son mari avaient dit à tante Sylvia « tu ne peux pas t’appeler Cohen, prenez nos cartes d’identité, vous vous appellerez Foucaut. Ils partent dans le Midi, avec notre grand-mère, Bouéna Cohen (c’est mon nom).

Tante Marie et Pierre, avec l’oncle Saltiel, rejoignent aussi Montpellier et Gouges, pays où les protestants ne dénoncent pas les juifs.

Claude Schwartz, caché par sa mère Mariette, sa tante Suzanne, est je ne sais plus où, à Pithiviers peut-être, où le grand-oncle de Boris Cyrulnik (éminent psychiatre) joue du violon toute la journée, ça les assomme.

Alex est Kriegsgefangener, prisonnier de guerre (dans le dos, les lettres K.G.).

Mon futur patient, Léon S..., traînant dans je ne sais quelle armée, est fait prisonnier en Allemagne. Il est originaire de Pologne et parle allemand. Quand le camp est libéré, on veut fusiller le directeur allemand du camp. Alors Léon S... prend sa défense : « Il a fait que nous ne mourions pas de faim, moi juif il ne m’a pas dénoncé, il nous a fait travailler bien sûr, mais avec humanité. Ne le condamnez pas ». Ce directeur a, tous les ans, envoyé une lettre de remerciement à Léon S.

Maman ne chôme pas. J’ai fini la 3ème, nous n’avons plus de valise, maman met dans une grande toile qu’elle coud nos vêtements, de la toile pour vêtements d’homme, des kilomètres de fil qu’elle a toujours, ses bons ciseaux, boutons, elle va m’apprendre à coudre avec un dé, ce qu’on ne m’avait pas appris à la communale.

Nous prenons un train de nuit, la voix spéciale de l’employé SNCF égrène « Orléans, Tours, St-Pierre des Corps, Clermont ou Aurillac », après je ne sais plus comment on arrive à Oradour. Le grand sac de maman nous a servi de matelas, comment a-t-on passé la ligne de démarcation ?

C’est juillet 43, tu as huit ans, Sarah quatre et demi, moi quatorze. La vieille tante s’énerve de voir trois enfants. Maman cherche à louer, et ne peut trouver rien d’autre qu’une courette, un escalier en pierre, une pièce avec cheminée, cuisinière à bois, un grenier à souris avec un grand lit dont les planches tombent trois fois par nuit. Nous dormons tous les trois dedans, avec un parapluie car le toit est percé ; maman a un petit lit. Nous sommes à côté de l’épicerie Casino.

Il n’y a ni eau, ni toilettes, il faut chercher de l’eau tous les jours à l’abreuvoir à 500 mètres, et jeter dans l’écoulement de l’abreuvoir le contenu du seau hygiénique.

Le seau à eau se perce très souvent, mais Monsieur Piedalu revient nous mettre une pastille métallique qu’il visse de l’autre côté. Lui seul a un peu d’outillage. Maman loue une machine à coudre et commence à coudre.

Les braves Auvergnats ont des tas de vieux vêtements, des blouses de toile bleue, mais pas d’argent. Maman (et moi en arpète) va retourner les vêtements usagés, de l’autre côté ils sont neufs, raccourcir ou élargir les robes, raccommoder les pantalons, et travaille de 6h à 23h, recevant les clientes qui affluent, apportent (faute d’argent) du pain, œufs, Cantal, mouton salé, beurre, parfois du porc ou du gâteau, de la laine à tricoter. Nous avons largement de quoi manger et tricoter.

Naturellement, il n’y a pas de lycée pour moi, parfois maman va à quinze kilomètres en autocar à Pierrefort, et nous ramène un livre, des galoches, du fil avec bons de textiles, négocie ses points de cigarettes.

Le secrétaire de mairie, instituteur d’idéal communiste, fait comprendre à maman que c’est plus sûr de ne pas t’envoyer à l’école, d’ailleurs tu t’actives toute la journée à aider un paysan, qui te donne un sandwich à midi. Jamais trop tôt pour gagner sa vie, tu es costaud à 8-9 ans.

Le curé n’est pas défavorable à notre présence. Il veut bien sûr me convertir, m’invite quatre jours chez les bonnes sœurs pour apprendre à faire des pâtes fraîches et autres bêtises. Il m’envoie les « jeunes filles bien » de la contrée, avec des tonnes de littérature religieuse à deux sous, que je lis consciencieusement et rends après une semaine. Je n’ignore plus rien de Sainte Bernadette de Lourdes, d’un tas de saints, de la liturgie des vêpres, complies, oraisons diverses. Ça ne va pas jusqu’à Saint Thomas d’Aquin, jusqu’aux questions graves de la religion. Les « jeunes filles bien » ne sont pas assez éduquées pour cela.

Et moi je récite toujours matin et soir le Shema Yisrael Adonaï Eloheinu Adonaï Echad : « Ecoute, Israel, le Seigneur ton Dieu, le Seigneur est Un ».

Et je supplie Dieu de prendre vingt ans de ma vie et de ramener Papa.

En apprenant les horreurs de la guerre, j’ai compris qu’il n’y avait pas de Dieu.

Paris libéré ? Maman se méfie toujours. Les Allemands dans les Ardennes ont stoppé l’avance des Américains, ont repris un peu l’offensive. Nous restons à Oradour.

Et un jour, enfin, nous entendons les cloches, toutes les églises de France font sonner leurs cloches, qui se répondent. Emotion profonde. L’Allemagne a signé l’armistice. La guerre est finie…

Nous rentrons à Paris.

Maman, déclarée apatride et non grecque, papa ne payant pas sa cotisation à l’ambassade grecque, n’a presque pas d’argent, essaie de coudre des jupes et de les livrer, pour avoir la Sécurité Sociale, mais c’est trop pour elle : sa raison chavire. Elle donne à Sarah trente centimes qui restaient pour un demi pain. L’oncle Henri arrive à la maison, il y a un litre d’eau et un bouillon Kub qui chauffe dans la cuisine. Maman a fermé les volets, ne sort plus, crie « les Grecs » sur le ton de la colère, a des hallucinations.

Alors on l’envoie à l’hôpital, on la reçoit car elle est mal, bien qu’il n’y ait pas la Sécurité Sociale.

Je suis retournée au lycée, on m’accepte pour la cantine gratuite, et vous, les petits, vous partez en pension.

Un jour, je sors de la rue Gerbert vers la rue de Vaugirard. Un gamin de 13-14 ans, béret bleu, houppelande marine, me court après : « Vous les Juifs (je n’avais jamais vu de ma vie ce gamin), pourquoi avez-vous mis Jésus en croix ? ». Je reste coite, toujours muette quand il faudrait répondre. Un grand effet circulaire de houppelande : « Moi, quand je serai grand, je serai curé ». Et disparaît.

A la rue St-Placide, l’arrière-boutique de l’oncle Henri s’ouvrait sur une cour, avec une fontaine. La grosse marchande de fruits et légumes avait le même accès sur la cour. Le jour où l’oncle Henri est revenu, la voilà qui s’écrie, de son fort accent méridional : « On était si trannequilles… »

On a fait sortir –très fâché- le colonel qui occupait son appartement à Vanves, on lui a donné une armoire en bois blanc, une table et deux chaises de cuisine, l’armoire est toujours au 6ème étage. Il a sous-loué l’appartement de Vanves pour avoir un peu d’argent.

Sarah a eu une scolarité à peu près convenable, est entrée à la banque B… avec le brevet élémentaire. Toi tu as dû recommencer la 6ème ou je ne sais plus quoi, réorienté au hasard, ajusteur, au chômage, inscrit à l’ORT, et puis tu t’en es bien sorti, à la force du poignet.

C’est ce que Boris Cyrulnik, plus haut cité, appelle la résilience : la faculté qu’ont certaines personnes de se sortir de tous les obstacles.

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