Ces mères qui ont survécu aux robots

En bonne insulaire, mon arrière-grand-mère Stoča savait nager avant d’apprendre à marcher. A la puberté, le sang de ses règles s’écoulait librement le long de ses jambes nues tandis qu’elle déambulait le long de la mer, l’œil rivé sur le continent yougoslave. Rêvait-elle d’échapper au sort de ses frères et sœurs, happés par la famine ?

Stoča, à 61 ans. Elle gardera une crinière de jais jusqu'à un âge très avancé. © Caroline Pierre Stoča, à 61 ans. Elle gardera une crinière de jais jusqu'à un âge très avancé. © Caroline Pierre
A 20 ans, Stoča embarquait sur le ferry pour Zadar puis montait à bord du train qui la mènerait vers la Belgique : on disait que là-bas, il y avait du travail pour tous, et surtout de la nourriture, des saucissons dans les rues ! Son fiancé la rejoindrait plus tard. En 1931, Stoča avait 21 ans, était fraichement débarquée dans le bassin liégeois et baragouinait à peine un français qu’elle parlerait toujours avec un accent à couper au couteau. Cette année-là, ma grand-mère Milka voyait le jour à la clinique d’Ougrée, comme plus tard mes parents et moi-même. Sur le point d’accoucher, dans le tram vers la maternité, Stoča pleurait, hurlait « babi, babi arrive ! » et voulait se jeter dans la Meuse, parce qu’elle refusait l’idée que son enfant grandisse sans père. Ce dernier ne donnait plus signe de vie, et les ragots qui parvenaient de Yougoslavie disaient que ce coureur de jupons menait grand train tandis que mon arrière-grand-mère s’échinait déjà à l’usine. Pourtant, deux ans plus tard, Albina naitrait du même lit… On n’entendrait plus parler du géniteur avant les années 60, lorsque Milka se rendrait avec son propre fils sur la terre de ses ancêtres (non-gauloises), comme j’allais le faire 45 ans plus tard.

1930-1950. La vie était dure à Seraing, mais Stoča encore plus. Pour nourrir ses petites filles, elle cultivait un grand potager après sa journée de travail ; pour les chauffer elle récoltait du charbon sur les terrils environnants ; pour les vêtir elle filait la laine qu’elle trouvait sur les barbelés des enclos à moutons. Pendant la guerre, mes trois aïeules ont parcouru la campagne en mendiant des œufs et du beurre aux fermiers. Elles survécurent aux « Robots », les bombes qui sont tombées sur notre région, et aussi à une arrestation par les Allemands.

L’homme de leur vie, ce sera Defendente, un communiste italien. Avec beaucoup de pudeur, il a élevé les deux fillettes qui le considèreront comme un père, sans jamais l’appeler papa. Il aurait aimé avoir un enfant bien à lui, mais Stoča refusait l’idée d’avoir une descendance issue de deux lits différents. Elle a gardé le secret des avortements clandestins qui lui ont permis de tenir sa promesse intime.

La jeune Milka a fait la fierté de sa mère : elle a terminé l’école secondaire, appris à parler l’anglais en plus du patois serbo-croate en vigueur sur l’île d’Ugljan, puis s’est formée à la sténographie et à la dactylographie. Elle ira plus loin que sa mère ! Elle trouve rapidement un emploi à la FGTB, le syndicat socialiste le plus important de Wallonie. Elle y a mené toute sa carrière, appréciée pour sa compétence, sa forte tête. Elle se pliait en quatre pour « ses gens ».

Stoča et ses deux filles, Milka et Albina. © Caroline Pierre Stoča et ses deux filles, Milka et Albina. © Caroline Pierre

A 18 ans, Milka flirtait avec un jeune homme que le hasard d’un rhume a éloigné des annales familiales pour toujours. Le soir, Stoča guettait le retour de sa fille aînée une baguette à la main, prête à la flageller si elle avait dépassé l’heure autorisée. Mais en 1950, c’est Alphonse que Milka a choisi d’épouser, et qui deviendra mon grand-père. A peine rétabli du typhus, se doute-t-il qu’ils partageront un demi-siècle de vie commune ? Entre lui et Stoča, la lutte pour l’amour de Milka était sans merci. Les deux femmes étaient fusionnelles, autoritaires, et Milka disait de sa mère (et non de son mari !) qu’elle était son roc. 

Milka, après une vie bien remplie, jalonnée de joies et de drames, s’est éteinte à l’âge honorable de 85 ans, peinée de nous abandonner si tôt – alors que sa mère avait atteint les 95 ans sans faiblir. Communiste et progressiste, elle était favorable à l’euthanasie. Elle me demanda de rester auprès d’elle au moment du grand saut, et nous avons traversé cette ultime épreuve ensemble.

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