Réhabilitons ta mémoire, Thérèse, mon aïeule, morte trop jeune en 1934

Naître femme en France en 1913, et grandir à l'heure où des lois régissent la procréation, peut mener à une courte vie de honte et de misère...

Mon arrière-grand-mère maternelle, Thérèse, est née le 23 novembre 1913 à Plélan-le-Grand, en Ile et Vilaine. Je n’ai longtemps su que les très grandes lignes de sa courte vie illustrée de quelques photos rangées dans une boîte de fer blanc.

 

Famille Barbo, environ 1920, Plélan le Grand © Servane REGNAULT Famille Barbo, environ 1920, Plélan le Grand © Servane REGNAULT

Sur une première photo, on la voit petite fille, tout à gauche au premier rang, assise sur une chaise comme ses 15 frères et sœurs, presque tous habillés de sombre, entourant leurs parents devant la maison familiale. Il y aura trois enfants de plus par la suite. Je ne sais rien de son enfance, je ne peux qu’imaginer de jeunes années sur fond de guerre, d’une instruction limitée, de revenus plus que modestes, d’une éducation sans doute autant faite par les aînés  de la famille que par un père, déjà alcoolique et une mère les bras pleins des derniers ; bref, une enfance comme de nombreuses autres à cette époque. Elle a environ 7 ans quand cette photo est prise.

C’est aussi cette année-là qu’une loi, votée le 31 juillet 1920, « réprime la provocation à l'avortement et à la propagande anticonceptionnelle » : c’est la fin de la 1ère guerre mondiale qui a saigné les villages français avec 27% de la tranche d’âge des 18-27 ans qui ne reviendront pas, auxquels s’ajoutent les disparus non-comptabilisés.

Pas question donc pour une femme de vouloir maîtriser sa vie de mère. Trois ans plus tard, en 1923, l’avortement est passible de la cour d’assises par la loi. C’est dans ce contexte que Thérèse, jeune fille travaillant dans une ferme de son village se retrouve enceinte, à 17 ans, de son patron, homme marié, catholique. Personne ne se souciera de savoir s'il s'agit là d'une relation consentie ou bien d'un viol.

Ma grand-mère naît le 8 juillet 1931, de père inconnu qui sera aussi « père connu » d’un autre enfant légitime, cette année-là.  Le registre des naissances en sait toujours moins que les gens du village. Comme d’autres filles mères, elle est exilée loin de sa région pour gagner sa vie et payer le coût de la nourrice de sa fille. Le père se soucie-t-il de cette petite bâtarde, comme les gens l’appellent ? Il n’y aura jamais aucun contact, même lors des nombreuses rencontres involontaires dans ce petit village.

Sur cette deuxième photo de Thérèse, on la voit jeune fille, déjà mère donc, sur le Champ de Mars à Paris, elle tient un enfant dans ses bras, mais ce n’est pas ma grand-mère soignée par les bras d’une autre. On lui donne une vingtaine d’années dans ses beaux habits élégants, pourtant elle n’est pas aussi âgée. En effet, l’histoire s’apprête à se terminer et choisit pour cela de se répéter. Voilà Thérèse à nouveau enceinte, sans être mariée.

Thérèse, à droite, dans son exil parisien et peu de temps avec sa mort, tenant dans ses bras une enfant qui n'est pas la sienne, environ 1932 © Servane REGNAULT Thérèse, à droite, dans son exil parisien et peu de temps avec sa mort, tenant dans ses bras une enfant qui n'est pas la sienne, environ 1932 © Servane REGNAULT

 Ma mère me racontera quand j’avais une trentaine d’années, que Thérèse était morte dans sa chambre de bonne après avoir accouché toute seule, et que si une hémorragie ne l’avait pas emportée, cela aurait été la police car elle avait cherché à se débarrasser du bébé, une petite fille, en la mettant sur la gouttière du toit. Elle n’avait pas encore fêté ses 20 ans.

Au moment où je lis l’article « A nos mères inconnues, la matrice reconnaissante », je parle à mon père de mon envie d’évoquer la vie de cette aïeule honteuse et il me fait parvenir de notes de ma mère, aujourd’hui décédée. J’y apprends, il y a donc seulement quelques semaines, que la version qu’elle m’a transmise était parcellaire : l’accouchement de Thérèse était en fait un avortement manqué, avortement qui expulse l’enfant vivant et laisse la mère mourante, peut-être même de sa propre main suite à l'échec de son acte. Son destin se clôt à l’hôpital où elle est transportée, le 21 janvier 1934 dans le 18ème arrondissement. Elle sera enterrée dans la fosse commune du cimetière de Pantin, laissant deux petites orphelines, une qui rejoindra ses grands-parents pour une jeunesse sans joie tandis que la deuxième sera placée à l’orphelinat.

De sa première fille, ma grand-mère, naîtront deux enfants qui auront-elles-mêmes trois enfants chacune. Ces six arrière-petits-enfants comptent à eux tous 9 arrières-arrières-petits-enfants et c’est sans compter la descendance éventuelle de la deuxième fille de Thérèse dont nous avons perdu la trace. Une belle descendance à cette pauvre Thérèse, victime du patriarcat et de ses lois anti-femmes. Ma vie n’est pas finie et elle est pourtant déjà le double de celle de mon arrière-grand-mère. Elle peut compter sur moi pour lui conserver une place digne dans l'arbre généalogique et, en souvenir de ses souffrances illégitimes en plus de toutes les autres raison de le faire, pour lutter pour mes droits et ceux de nos filles.

 

 

                                           

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