Ma part de Gauloise

Quand on vient d'une famille rebeu, harkie de surcroît, on n'a pas d'histoire ou si peu. Parias pour les uns, indésirables pour les autres, oubliés de l'Histoire, c'est le silence et la honte qui fait office d'héritage (Sartre disait de la honte qu'elle était « une hémorragie de l'âme »).

Je n'ai pas de mémoire, pas d'anecdotes cocasses sur une cousine révolutionnaire, une arrière-grand-mère danseuse du ventre qui viendraient échafauder une mythologie intime. Alors pour conjurer, je meuble les silences, je dévoile mes hontes… j'imagine, je fantasme à partir du maigre trésor de photos encore en ma possession.

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Ma grand-mère, Mahria

Cette photo d'identité représente la mère de ma mère, Mahria. Je ne sais rien d'elle. En la regardant je ne peux m'empêcher de penser aux visages magnifiés par le travail photographique de Marc Garanger. Appelé du contingent en pleine guerre d'Algérie, photographe à ses heures, il s'inspire des majestueux portraits d'Amérindiens d'Edward Curtis pour produire, au retour de son cauchemar algérien, « Femmes algériennes, 1960 ».

Cet ouvrage compile des portraits de villageoises, « commande » ordonnée par l'administration française coloniale d'alors, imposant des papiers d'identité aux autochtones pour mieux contrôler leurs déplacements en ces temps troublés. Contraintes de se dévoiler par cette tentative outrageuse de les asservir, de les déposséder de leur image, ces femmes résistent par leurs regards intenses tout de khôl cernés. Elles rayonnent de fierté, elles posent, elles toisent d'un mépris qui dit « vous figez mon visage mais vous n'aurez pas mon âme ».

Mahria, ma grand-mère, aurait pu figurer dans cet ouvrage tant les similitudes sont frappantes : même lieu, même époque, même physique, même désarroi, même haine...

Ne pas l'avoir connue rend ténu ce lien d'amour filialn qu'on aurait pu tisser à coups de msemen, de rfis et autres pâtisseries écœurantes à souhait, enveloppées de l'odeur pénétrante de la boue du henné appliquée dans nos cheveux.

J'aime à croire qu'elle résistait à sa façon à l'occupant, à sa condition.

J'imagine, je rêve… je me construis ma mythologie familiale.

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Drahem, sa fille

En cette année 1962, fuyant la mort, mes parents sont arrivés comme tant d'autres en France, d'abord parqués dans des camps du sud de la France, puis au fil du temps qui dilue les souffrances, ils ont pu s'installer et mener leur toute petite vie.

Ça, c'est la photo des miens, elle date de 1969.

J'ai toujours été troublée de regarder cette photo avec une certaine tristesse. On est pourtant beaux réunis ainsi et tout endimanchés. Un petit côté vintage qui lui donne un certain cachet, je trouve.

Mais c'est ma mère qui me trouble, perdue entre son mari, sa marmaille, nombreuse, et le photographe, français, donc intimidant, qui demande la pose. Ma mère a dans ses bras un bébé d'à peine 3 mois. Moi, dans les bras de mon père, j'ai neuf mois de plus que mon jeune frère, et puis tout autour mes frères aînés. Suivront quelques années plus tard encore une petite sœur et un petit frère.

Tous, nous lui enjoignons de bien tenir sa place de mère, pour faire bien joli sur la photo…

Elle a un petit sourire, fermé, à la fois intimidée de ce rituel si formel (poser pour la photo de famille, c'était pas rien à l'époque, surtout pour une famille d'immigrés), et fière (quand même) d'être au milieu des siens (survivre à l'exil, à la perte d'enfants, continuer à vivre quoiqu'il advienne, c'est pas rien).

Merci Elise de me donner l'occasion de rendre hommage à mes figures féminines, invisibilisées par l'Histoire. Donner visage et corps à celles dont on ne parle pas, m'a invité à plonger dans ma francitude à moi.

Ma part de gauloise1, bien que faite d'amnésie, est aussi et surtout faite d'école de la République ; d'amour pour la langue française devenue ma langue maternelle (supplantant l'arabe pourtant ma première langue parlée)… ; de la fête de l'Aïd (manquer l'école au nez et à la barbe de nos camarades non-musulmans c'était top) ; de cochonnailles interdites et donc boulottées en cachette (c'est bon la honte) ; des personnages décalés et bien névrosés de Jean-Louis Fournier et Roland Topor dans les programmes jeunesse d'Antenne 2 ; de Rachid Taha s'autorisant effrontément à revisiter Trénet au combien patrimonial (j'en ai encore les poils qui se dressent) ; de la douceur de Cabrel ; de couscous dominical ; de la Comtesse de Ségur (ouais je sais… à l'époque c'est tout ce qu'on donnait à lire aux filles) ; d'agneau-loubia (ça veut dire fayot en arabe) cuisiné à la Pâque dans un mimétisme syncrétique et schizophrène ; de cadeaux à noël comme les français (ça rendait fou mon père qui se reconnaissait pas dans ce rituel là), de Tomi Ungerer (j'ai grandi en Alsace) et du coup, de choucroute ; de la version 2.0 des « nuits d'une demoiselle » par Jeanne Cheral…

Et aussi d'un Benjamin Stora, d'une Yamina Benguigui, d'une Alice Zeniter parmi beaucoup d'autres pour agréger quelques petits bouts de cette mémoire qui me fait tant défaut, pour que je puisse saisir ce que c'était être une paysanne dans cette Algérie coloniale de fin de règne, ce que c'est que d'être femme de harki dans cette France qui oublie les siens, pour que je puisse saisir la confluence des tares qu'on assigne encore trop souvent du fait de nos sexes, ET nos origines sociales et culturelles, ET de nos orientations sexuelles.

Ça résonne tout particulièrement aujourd'hui dans mon engagement auprès de la Plateforme citoyenne en Belgique (j'habite aujourd'hui Bruxelles et j'ai insciemment reproduit le schéma familial d'immigration, on se refait pas). En désobéissance aux politiques migratoires assassines, nous accompagnons, avec des milliers d'autres citoyen.nes, des femmes migrantes échouées dans quelques parcs bruxellois en quête d'une traversée miraculeuse vers une terre plus clémente. Je retrouve, auprès de ces femmes, l'énergie de vie (de survie bien souvent) des femmes de mon enfance, sœurs dans l'adversité, amies dans les joies, comparses d'une mère que la vie n'a pas épargnée parce que sans patries, parce qu'arabe, parce que femme, parce que pas instruite.

Merci Elise d'offrir cet espace qui rend sa place à ma... à nos lignées… de France et d'ailleurs (n'en déplaise aux fâcheux)

1J'emprunte à Magyd Cherif qui relate dans son livre "Ma part de gaulois" son chemin d'émancipation, reflet de cette deuxième génération d'immigré.e.s maghrébin.e.s de France, tiraillée affectivement entre les 2 rives de la Méditerranée. Cette génération dont l'émancipation devait passer par l'éducation et l'instruction et qui s'est retrouvée perdue entre intégration et assimilation. Par ces écrits, Magyd Cherfi fait sienne cette francitude qu'il lui a fallu arracher à coup de chansons rebelles et de mots choisis, recherchés, châtiés comme une espèce de syndrome, qui mettrait un point d'honneur à parler le meilleur français possible, à maîtriser de la langue de l'autre, comme pour être mieux accepté.

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