OK, pas de panique ! Il y a, dans toute campagne électorale américaine, un moment où le favori décroche. Cela signifie-t-il que Mitt Romney possède une vraie chance de l'emporter le 6 novembre prochain face à Barack Obama ? Non, pas vraiment.

Comment puis-je être aussi affirmatif ? Mon instinct de journaliste a beau me pousser à mettre un conditionnel à cette affirmation, tout ce que je connais des campagnes présidentielles américaines (j'en ai couvert quatre sur place, et suivi une poignée d'autres à distance) me laisse penser que rien n'a fondamentalement changé dans la dynamique de celle-ci. Les sondages nationaux qui montrent Romney au coude à coude avec Obama depuis quelques jours, et dans certains cas devant le président, sont un épiphénomène prévisible. Voici ce qui se passe et pourquoi il ne faut pas s'inquiéter (si l'on soutient Obama, bien sûr):

  • Barack Obama a raté son premier débat présidentiel à Denver : il semblait absent, peu motivé pour défendre son bilan, et absolument pas désireux d'attaquer son adversaire. Cette joute a-t-elle virée à la bérézina ? Non, pas du tout, mais l'effet médiatique de répétition aidant (une demi-douzaine de chaînes d'information en continu, des dizaines de quotidiens, des centaines de blogs politiques...), la mauvaise performance d'Obama s'est transformée en catastrophe thermonucléaire. Les comiques de Saturday Night Live l'ont caricaturé endormi derrière son podium, les analystes de MSNBC (une chaîne qui penche à gauche) sont apoplectiques, et même ses électeurs confient leurs inquiétudes et leurs doutes aux journalistes lors de ses meetings. Il n'y a là pourtant rien de bien neuf.
    Premier point : Barack Obama n'a jamais été un très bon débatteur. Lors des primaires démocrates de 2008, il était souvent transparent lors des ces confrontations, se faisant aisément dominer par Hillary Clinton. Face à John Mc Cain, il avait surtout bénéficié de la médiocre performance de ce dernier, coincé entre l'héritage de Bush et son caractère grincheux qui transparaissait à l'écran. Le deuxième point est mis en avant par son plus récent biographe, David Maraniss. Selon lui, Obama déteste la confrontation. C'est son tempérament, un trait qui lui vient de son éducation et de sa position singulière : élevé par ses grand-parents, noir dans un pays majoritairement blanc, africain et américain mais pas afro-américain, intellectuellement brillant dans un métier (politicien) qui valorise davantage la chaleur humaine qui ne lui est pas naturelle... Face à un adversaire déterminé, ce tempérament le pousse souvent dans ses retranchements. Son incapacité à porter le coup de grâce face à Hillary Clinton en 2008, la manière dont il s'est laissé attaquer par le Tea Party sans réagir, ses reculades incessantes face à un parti Républicain décidé à le couler par tous les moyens... tout cela fait qu'Obama se retrouve souvent le dos au mur. C'est alors qu'il réagit, qu'il sort de sa carapace et prend les choses en main : la victoire finale en 2008, le passage de la réforme de l'assurance-santé, le retrait d'Irak et d'Afghanistan...
    Après avoir initialement pensé qu'il ne s'était pas trop mal sorti de son premier débat face à Mitt Romney, il a admis ses erreurs et s'est excusé auprès de son staff, assumant la responsabilité de cet échec. Il a, depuis, remusclé son discours de campagne et on peut être sûr qu'il ne se laissera pas prendre une seconde fois au piège de l'auto-satisfaction lors des deux débats qui lui restent.

  • Les sondages nationaux reflètent l'humeur du pays au fur et à mesure de la campagne, mais le déroulement de l'élection est différent, puisqu'il s'agît d'un scrutin indirect. La sélection de grands électeurs État par État, n'a rien à voir avec l'élection présidentielle française par exemple, qui s'apparente à un référendum national. Il faut donc regarder ce qui se passe dans chacun des cinquante États de l'union. Et là, on se rend compte que l'élection américaine se joue dans une poignée d'État (entre six et neuf), où Obama possède une petite avance. La plupart des sondages locaux, mis bout à bout, indiquent qu'Obama obtient aujourd'hui les voix de plus de 300 grands électeurs, sachant qu'il en a besoin de 270 pour remporter le scrutin. Sans rentrer dans les détails - certains analystes américains passent leur journées à construire des modèles statistiques pour faire ces calculs - il suffit de savoir que pour gagner l'élection, Mitt Romney a besoin de remporter la quasi-totalité des neuf “swing states”, alors qu'Obama n'a besoin d'en conquérir qu'un ou deux.
    Le second point à soulever par rapport aux sondages est qu'il convient toujours de les regarder sur le long terme, qu'ils soient locaux ou nationaux. Il peut, bien entendu, y avoir des surprises de dernière minute, du type attentats de Madrid en 2004 qui ont donné une victoire inattendue à l'opposition espagnole, mais c'est extrêmement rare. Or, ce que l'on constate est que Barack Obama devance Mitt Romney depuis plusieurs mois dans tous les sondages, en moyenne de deux points au niveau national et local dans les neuf États qui comptent. Ce n'est pas énorme mais suffisant dans une élection qui sera forcément serrée au regard de la situation économique des Etats-Unis - le principal critère pour “sortir les sortants”.

  • Les médias américains, plus que d'autres, adorent le spectacle. Or une course gagnée d'avance ne séduit pas les téléspectateurs et ne fait pas vendre de journaux. Désolé d'être aussi cynique, mais c'est la vérité. Pourquoi les scénaristes hollywoodiens placent-ils le héros dans une situation quasi-impossible une demi-heure avant la fin du film ? Pour accrocher les spectateurs à leur siège jusqu'à la dernière minute. Les médias font la même chose. Ce n'est pas forcément calculé, je dirais que c'est davantage de l'ordre du tropisme, le même que celui qui fait privilégier les articles sur les “trains qui n'arrivent pas à l'heure”. Parenthèse : on peut dire la même chose des sondeurs, dont le job consiste aussi à vendre le plus d'études d'opinion possible, qu'ils pondèrent manuellement selon leurs propres “correctifs” (non, je n'ai pas écrit “au doigt mouillé”), aux Etats-Unis comme en France, et si une élection semble gagnée d'avance ils en écoulent beaucoup moins. Fin de la parenthèse.
    C'est la même chose à chaque élection présidentielle américaine. En 2008, de nombreux analystes et sondeurs prédisaient une poussé de dernière minute du vote McCain, en partie en raison de la couleur de peau d'Obama. En 2004, John Kerry avait semblé devancer Bush lors des dernières semaines, alors que le président sortant avait fait la course en tête pendant des mois. En 2000, Al Gore avait perdu pied dans les derniers jours (ne pas oublier que Gore a devancé Bush de 500.000 voix au niveau national, et de quelques milliers en Floride, mais que la Cour Suprême, à majorité conservatrice, a décidé du résultat de l'élection). En 1996, Bill Clinton paraissait avoir du mal à se tirer de la triangulaire avec Bod Dole et Ross Perot...

Malgré un débat raté et des sondages moins favorables, il n'y a aucune raison de penser que la situation a changée pour Obama. La situation économique l'handicape, tout comme la persistance d'un certain racisme et de la défiance des classes populaires blanches, mais il a face à lui un adversaire au programme flou, aux soutiens extrémistes et à la personnalité peu séduisante. La seule donnée différente depuis le débat et la remontée de Romney dans les sondages est que le parti Républicain est désormais unifié son candidat, alléché par la perspective d'une victoire qu'il croît désormais à porté de main. Alors que l'aile droite du parti se méfiait de lui depuis des mois en raison de son centrisme supposé, voilà qu'elle s'est rangée en ordre de bataille derrière lui au moment même où Mitt Romney se recentre. Mais cet opportunisme sans scrupule va aussi servir à Obama pour mobiliser ses supporters au cris de “Au secours, la droite revient !”. Romney a offert au président ce qu'il cherchait depuis de mois : l'occasion de dynamiser ses électeurs déçus.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.