Loi de transition énergétique : le carambolage de la voiture électrique... et nucléaire

Par Stéphane Lhomme  Directeur de l'Observatoire du nucléaire  / http://www.observatoire-du-nucleaire.org  / Vendredi 12 septembre 2014

Par Stéphane Lhomme  Directeur de l'Observatoire du nucléaire  / http://www.observatoire-du-nucleaire.org  / Vendredi 12 septembre 2014

- La voiture électrique pollue autant que la voiture thermique

- La voiture électrique n'est même pas efficace contre le co2

- En France, la voiture électrique est une voiture nucléaire

- L'argent public offert aux lobbies et aux ménages aisés

- On ne sauve pas le Titanic en lui envoyant le Costa Concordia

Le développement de la voiture électrique est un des axes majeurs du projet de loi dite de "Transition énergétique". Or, il suffit de se pencher quelques minutes sur ce dossier pour constater qu'il s'agit non seulement d'une impasse mais aussi d'un échec programmé concernant les objectifs écologiques : une étude de l'Ademe montre que, contre toute attente, la voiture électrique n'est même pas efficace contre les émissions de co2.

Les constructeurs avouent : la voiture électrique n'est pas écologique

Avant tout, il faut rappeler que l'Observatoire du nucléaire a contraint ces derniers mois les principaux constructeurs - Renault, Citroën, Nissan, Mitsubishi, Opel, Bolloré et ses déclinaisons (Bluecar, Autolib, Bluely, Bluecub) - à retirer de leurs publicités pour voitures électriques les termes "propre", "verte" ou "écologique" (cf Le Monde.fr, 26 juin 2014, http://bit.ly/1lguS6q ).

En effet, il faut bien comprendre que, si elle ne pollue pas au moment où elle roule, la voiture électrique pollue avant, après, et ailleurs : matières premières et énergie pour la construction, pneus et batteries à l'usage, déchets en fin de vie, et bien sûr énergie pour mouvoir le véhicule.

En France, la voiture électrique est surtout… la voiture nucléaire

A ce sujet, les plans de développement des voitures électriques en France prévoient que le rechargement des batteries se fera quasi exclusivement sur le réseau électrique ordinaire, c'est-à-dire à 75% par le nucléaire.

La voiture électrique sera alors co-responsable des tares de l'atome, et l'on peut même parler d'une véritable délocalisation de la pollution : contamination du Niger par les mines d'uranium d'Areva, rejets radioactifs dans l'environnement et production de déchets radioactifs par les centrales nucléaires d'EDF, etc, sans oublier les mines de lithium (par exemple en Amérique du Sud) pour les batteries. Et tout ça pour permettre à des urbains privilégiés de rouler prétendument "propre"…

La voiture électrique n'est même pas efficace contre les émissions de co2

Mais, ce qui est probablement le plus notable, c'est que la voiture électrique n'est même pas efficace contre les émissions de co2. En effet, une récente étude de l'ADEME a montré que, compte tenu des pollutions citées ci-dessus, il faut avoir roulé de 50 000 à 100 000 kilomètres en voiture électrique avant de commencer à émettre moins de co2 qu'avec une voiture thermique (cf La Tribune.fr, 4 décembre 2013, http://bit.ly/WELjVz ).

Or, sachant que le trajet moyen en voiture électrique est très court, il est probable que la plupart des propriétaires de ces véhicules n'atteignent même pas le nombre de kilomètres requis : il faudrait rouler de 15 km à 30 km par jour, 365 jours par an, et ce pendant 10 ans.

Voiture électrique : des aides pour les ménages aisés

Les autorités publiques subventionnent déjà de façon indécente les acheteurs de voitures électriques - qui sont quasi exclusivement des ménages aisés - par des bonus abusivement dits "écologiques" pouvant dépasser 11 000 euros par le cumul d'aides d'Etat et d'aides régionales (cf 76actu.fr, 4 avril 2014, http://bit.ly/1uluDQ0 )

Sans ces subventions, le prix modéré du rechargement des batteries - mais pour combien de temps encore, vu l'explosion du coût de l'électricité nucléaire ? (cf Le Monde, 27 mai 2014, http://bit.ly/TPibtR ) - serait totalement contrecarré par le prix du véhicule à l'achat. A ce compte, n'importe quelle activité ruineuse peut devenir "rentable" à condition de la faire payer par l'argent public.

Bornes de rechargement : une facture de 100 milliards !

Non content de ces dépenses insensées, le gouvernement prévoit aussi l'installation en France de 7 millions de bornes de rechargement pour voitures électriques (projet de loi de transition énergétique). Le coût d'une telle borne est à ce jour d'environ 20 000 euros, pose comprise. En prenant 15 000 euros pour tenir compte de l'effet de masse, cela signifie une dépense d'environ… 100 milliards d'euros. Si par miracle les prix baissaient de moitié, cela ferait encore 50 milliards d'euros.

On se demande déjà où cette somme inouïe pourra bien être trouvée et, dans ce cas bien improbable, qui pourrait justifier une telle dépense dans un projet finalement anti-social et anti-écologique, alors que l'argent public manque pour l'éducation, la santé, les énergies renouvelables, etc ?

Objectif 2 millions de voitures électriques… sur 40 millions !

Qui plus est, les entreprises d'Etat - à commencer par La Poste, pionnière dans cette voie de garage - et les Collectivités territoriales sont fortement incitées à acheter elles-mêmes les voitures électriques dont, jusqu'à preuve du contraire, les citoyens ne veulent pas : à peine 0,4% du total de voitures vendues en France.

Le gouvernement espère, en dépensant ainsi sans compter l'argent public, que 2 millions de voitures électriques rouleront en France en 2020. Un chiffre totalement improbable mais, même s'il se concrétisait, qui ne concernerait qu'une voiture sur 20 : autant dire une "niche" aussi inutile que ruineuse.

Les voitures électrique françaises rechargées par les centrales allemandes au charbon

Par ailleurs, que dire du rechargement de centaines de milliers de voitures électriques qui seraient branchées au même moment, le soir vers 18 heures lorsque leurs propriétaires rentreront du travail ? D'ores et déjà, la surconsommation française d'électricité, en particulier l'hiver avec l'option absurde du chauffage électrique, fait que la France est massivement alimentée… par les centrales électriques allemandes fonctionnant au charbon (Le Monde, 22 janvier 2013, http://bit.ly/YwStMY ).

Il est de bon ton de critiquer ces centrales et leurs émissions de co2 mais, sans elles, la France serait frappée de pénurie tous les soirs d'hiver. Le projet absurde de développement des voitures électriques ne ferait qu'aggraver encore cette situation. Et ce n'est pas le déploiement tout aussi absurde de compteurs électriques abusivement dits "intelligents" - c'est en réalité un autre projet ruineux et inefficace, mais aussi très dangereux pour les libertés publiques, nous y reviendrons dans un autre texte - qui y changera quelque chose.

L'argent public : ni pour la voiture thermique, ni pour la voiture électrique

Bien sûr, il ne s'agit pas pour nous de faire la promotion de la voiture thermique (essence ou diesel) qui est elle-même très polluante. Mais, justement, personne ne se hasarderait à offrir l'argent public aux propriétaires de voitures essence ou diesel, leur permettre de se garer gratuitement sur des places réservées, de recharger leurs réservoirs aux frais de la collectivité, etc : alors pourquoi le faire pour des voitures nucléaires ?

On ne sauve pas le Titanic en lui envoyant le Costa Concordia

L'argent public doit être affecté aux transports en commun, aux transports alternatifs, ou à tout autre projet d'intérêt général, mais certainement pas gaspillé dans la voie de garage qu'est la voiture électrique. L'objectif de la Loi dite de transition énergétique semble être de développer la voiture électrique pour doper la consommation d'électricité, en baisse depuis plusieurs années, et tenter ainsi de sauver l'industrie nucléaire, en totale déconfiture. Mais on ne sauve pas le Titanic en lui envoyant le Costa Concordia

 

Stéphane Lhomme
Directeur de l'Observatoire du nucléaire
http://www.observatoire-du-nucleaire.org

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