Castor tue

18 heures, gare de Longueau, Picardie, France, Europe , Terre , Univers.

18 heures, gare de Longueau, Picardie, France, Europe , Terre , Univers.

1/ le décor / Tu arrives à la gare, sur le parking une voiture et un car de flics, ils sont réunis gentiment dans le fourgon et se tapent le carton, tranquilles. Tu rejoins les six clampins manifestants et tu commences à distribuer avec eux des tracts d’information: côté verso, des infos sur le convoi de déchets nucléaires et côté recto, des pistes pour changer nos comportements vis à vis de l’énergie, pour l'économiser et glisser de plus en plus vers le renouvelable, le durable, le sans toxicités ! Du beau travail, un document bien rédigé, clair, facile à comprendre

 

2/ les tracts / Le pékin picard ( attention! un pékin picard n’est pas forcément chinois... ) sort de la gare, hâte le pas pour se ruer vers sa voiture, il est pressé de rentrer chez lui.

Un sur dix a un baladeur et des écouteurs, tu tentes quelque chose :« Monsieur, savez-vous que d ‘ici quelques heures un train bourré de déchets rad / «, il est déjà à 3000 kilomètres tu n’as même pas eu le temps de finir ta phrase ni d’entendre ce qu’il entend, lui, ne t’a pas vu , il ne sait pas que tu existes

Une bonne moitié prend poliment la feuille que tu lui tends puis, soit la plie soigneusement pour te faire croire qu’il la lira ce soir, soit la jette dans la poubelle sur le trottoir, les arbres abattus pour faire du papier soupirent , abattus, une seconde fois, ils sont morts pour rien

Quelques uns te sourient et attrapent gentiment ton papier et semblent d’accord avec ta démarche , là tu dis :

« Savez –vous que ce train hautement et potentiellement dangereux va stationner près de deux heures à quelques mètres des habitations dans la ville là à 500 mètres à vol d’oiseau vers Camon ? «

ils sont carrément étonnés

« Mais on n’a pas été informés

– Ben oui il est là le problème, le nucléaire en France c’est top secret,nous ne sommes jamais réellement informés ou nous le sommes partiellement

- ah oui c’est embêtant

- eh bien lisez si vous voulez notre document vous en saurez plus

- oui merci »

D’autres enfin te regardent mal aimablement , tu es l’intruse, celle qui leur bouffe la vue, leur temps, leur tranquillité, ils soupirent « ohlala encore le nucléaire !! » tu sens qu’ils vont te traverser pour regagner leur charrette tu t’écartes et tu dis aimablement « bonne soirée monsieur »

A 20 heures, presque plus de trains à l’arrivée, tu n’as pas donné beaucoup de tracts, les anciens tracteurs et les anciennes tracteuses disent : « L’année dernière on a donné plein de tracts, on n’en n’avait pas assez, cette année il n’y a pas beaucoup de voyageurs « ils vérifient la date pour le convoi n° 11 l’an passé, c’était un vendredi « Ah ben oui c’est pour ça , un vendredi soir y a plein d ‘ gens dans les gares «

A la gare d’Amiens , 7 clampins font le même travail d ‘information, à la même heure, ils ont construit un mur de boites de conserve avec le logo jaune, stop au nucléaire

 

3/ des forces / Là tu vas manger car la nuit sera longue et une copine a préparé pour ses poteaux du CLAN une mignonne potée végétarienne bien appétissante ma foi, nous mangeons en pérorant à tout va

 

4/ l’attente / A 22 heures, tu es de nouveau à battre la semelle et le pavé près de la gare Saint Roch à Amiens, le groupe s’épaissit, nous frisons la petite vingtaine, emmitouflés avec foulards, bonnets , gants, chaussures spacieuses et chaudes. Le brouillard, dru, n'a rien cédé, il nous mouille obstinément

 

5/ les forces / de l’ordre / A 22 heures 30, ces 20 dangereux terroristes ( terme entendu à la sous préfecture quelques jours plus tôt, je n’invente rien) se dirigent benoitement vers le petit pont Saint Roch derrière la gare. Une voiture de police se gare à l’entrée du petit pont , les flics laissent passer les quelques rares voitures qui se faufilent sur le pont. Puis vers 23 heures, le pont est bouclé, 4 fourgons de gendarmes mobiles, ambiance robocop, en quelques minutes bouclent l’accès au pont de l’autre côté, sortent de leurs fourgons et remontent vers nous , ils se scindent en deux, une partie bloque la sortie , l’autre partie bloque l’autre issue.

blocage du pont blocage du pont

Souricière.

Nous sourions , satisfaits. Nous avons deux gendarmes par manifestant au moins !

Gentiment ils nous demandent de refluer vers les camions pour un contrôle d’identité . Nous refusons . Le chef insiste, nous refusons. Les flics relèvent un peu leur bouclier , cela fait une petite vague bruyante, le chef prend son ton de chef et nous fait comprendre qu’ils vont employer la force si nous n’y allons pas à l’insu de son plein degré , nous refluons un peu, ils gagnent le terrain - je confirme, ils sont mobiles- que nous leur avons laissé et nous finissons par traverser le pont vers le bout.

l'ordre est en ordre de marche l'ordre est en ordre de marche

Là, contrôle des papiers d’identité : la plupart ont leurs papiers, trois jeunes qui ne les avaient pas tentent de s’esquiver, ils sont rattrapés, et ils arrêtent et mettent en garde à vue ( nous apprendrons le lendemain qu’il a passé la nuit au poste ) un manifestant qui avait un vague vieux masque à gaz russe, objet interdit en France apparemment.

Je tente de m’esquiver car je vois venir le coup que nous ne serons jamais sur le pont voisin pour photographier le train de l’enfer. Un flic me rattrape en courant et me dit que je dois cesser de le prendre pour un abruti, je réponds que oui non , il demande à voir mon sac ouvert, je montre le contenu de mon sac et lui donne mon permis de conduire, il s’en va avec, j’attends sur le trottoir, 5 minutes se passent , Malborough ne revenant toujours pas , je me casse, bof ! s’il ne me rend pas mon permis, demain j’irai déclarer au commissariat que des flics m’ont volé mon permis, ça sera drôle, on a des petites joies

 

contrôle d'identité contrôle d'identité

 

 

 

 

 

 

J’arrive jusqu’au grand pont, sur l’avenue. Je reste environ 15 minutes seule en me demandant ce qu’il advient des autres, je scrute l’obscurité feutrée et mouillée, un halo de brouillard entoure les contours, je ne distingue même plus les lumières bleues des voitures de police sur l’autre pont à une petite encâblure. J’ai pour seuls compagnons un lampadère et la rambarde du pont, le matelas métallique qui pourrait protéger les promeneurs des chutes, en même temps un panneau te dit que c’est électrifié dans le coin, le matelas te retiendrait mais t’électrocute ? étrange … les voies sont vides , luisantes, ce soir ça a comme un parfum de « nuit et brouillard » , un train c’est fait pour voyager, fuir, se rencontrer, rêver, s ‘attendre, aimer, un train c’est la liberté

 

les voies désertes les voies désertes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6/ le groupe / Les autres manifestants me rejoignent , moins les 3 jeunes qui ont réussi à se barrer , celui au masque russe qui est embarqué, et une élue de la ville d’Amiens qui est arrêtée une demi-heure également, pour vérifier son identité . Une copine me tend mon permis, Marlborough le lui a donné pensant que c’était moi ! Efficace le contrôle d’identité ! Dans la nuit rousse et embrouillée, il nous a confondues, sûrement une histoire de bonnet

 

7/ Castor / Dans le noir et le brouillard, un énorme bruit, le convoi arrive à bonne allure, je suis impressionnée par les castors blancs qui défilent , le train doit freiner , ça grince abominablement , une affreuse odeur de caoutchouc brûlé envahit le haut du pont, là où nous attendons, pourquoi ralentit-il ? On se plait à penser que ce sont les signaux clignotants de nos lampes de poche qui ont alertés le conducteur … Les wagons glissent , grincent, puis disparaissent. A l’arrière du train, un wagon réservé aux gendarmes, employés de la SNCF, d’Areva peut-être, nous avons le temps de les apercevoir, ces hommes boivent , jouent aux cartes, un trajet pépère quoi.

les phares de Castor trouent la nuit les phares de Castor trouent la nuit

Il y a eu des trains de la mort, c'est vrai de sinistre mémoire.

Celui-là c’est aussi un train de la mort , penses-tu. Il balade des déchets dont on ne sait pas bien quoi faire, qu’on va planter dans un trou en espérant que jamais jamais !! les machins vitrifiés vont se fendre et répandre leurs radiations mortelles dans les sols, dans les réserves d’eau, tuer toute vie , insidieusement, souterrainement, lentement, définitivement

 

Je veux te photographier, train irradié

je veux voir tes flancs blancs

tes parois étanches et épaisses

je veux deviner tes déchets bien cachés

 

Je veux te fixer te détailler je voudrais te malaxer

Te brutaliser te serrer, Castor

Faire que tu ne sois jamais né

je veux te dire que tu n’es pas le bienvenu

tu ne le seras jamais Castor, tu tues

pas tout de suite cela prendra du temps

 

 

 

Je sais que des potes à toi , des convois se promènent

chaque jour par rail ou par route

avec leurs charges mortelles

ils vont à la Hague ils en reviennent

des convois ou qu’on voit pas

vous êtes si discrets

vous errez , cherchant un trou où enterrer votre cargaison

vos poisons

 

 

c’est pas la vie que tu transportes

train de l’enfer

on te piste, Castor, on te traque

on ne te lâchera plus jamais

tu peux bien tenter de t’échapper

saleté de train du passé, tes nuits sont comptées

tes nuits et brouillard

il est tard , mais pas trop tard

 

8/ vigie / Notre mission maintenant est une mission de vigie. Nous ne sommes plus que 6, répartis endeux voitures . 3 vont se poster sur la route d’Arras pour surveiller les voieset dire aux potes en amont par téléphone qu’il doivent se préparer , que letrain fait route vers Arras. Nous, nous partons sur la route de Reims, faire leguet pareillement

Castor, lui, est à l’arrêt près des maisons sur un petit pont pendant une heure et demie. Près de Camon.

Nous, dans la nuit, à l’attendre, nous grelotons dans le brouillard . Vers 1h20 une voiture de gendarmerie stoppe près de nous, sur le pont en rase campagne, et trois gendarmes en sortent. Deuxième contrôle d’identité et ouverture de nos coffres de voiture. Un énorme fracas de nouveau nous interrompt, nous nous penchons au-dessus du parapet, le Castor de la mort file dans la nuit. A quoi pense ton conducteur qui fend la brume, sans rien voir ? Pense-t-il que quelqu’un a pu enlever du ballast et tenter de faire dérailler son convoi puisqu’à cause du brouillard aucun hélicoptère selon l’usage a pu survoler les voies avant le passage du train ?

Je le revois alors ce train de folie . Il cavale comme le fou qu’il est. Le pont vibre . La chaleur du convoi nous prend à la gorge. Fin pour aujourd’hui . Reprendre la voiture. 60 kilomètres dans la purée . Dormir.

 

 

C’est la fin pour cette nuit, Castor

 

D’autres manifestants t’attendent sur ta route

On ne te lâchera plus, toi et les autres convois irradiés.

Ca prendra des années, sûrement, pour t’arrêter

Il nous faudra encore des années et des années de guet

Des années à tracter . On est prêts.

 

 

Nous, on veut que la terre soit graines et récoltes

que l’air et l’eau et la terre ne nous fassent pas mourir

que l’air et l’eau et la terre restent nos piliers de vie

 

On ne peut pas se comprendre, tu vois

Toi, Castor, tu traînes ton boulet mortel

Adieu, Castor, et ne fais pas de vieux os !

 

lien: http://www.courrier-picard.fr/courrier/Actualites/Info-regionale/Une-nuit-a-attendre-le-train

 

 

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