Areva : le verrou démocratique

Dans son arrêt rendu le 21 janvier 2015, la Cour d’Appel de Paris a infirmé le jugement du TGI de Paris du 7 février 2014 qui condamnait le directeur de l'Observatoire du nucléaire Stéphane Lhomme pour diffamation à l’endroit de la société Areva.

Cet arrêt se fonde sur sa bonne foi, admettant que son statut de militant anti-nucléaire lui permettait d’affirmer qu’une « manœuvre de corruption, probablement sur le plan légal et assurément sur le plan moral » avait eu lieu entre Areva et l’Etat du Niger à l’occasion du don d’un avion par la société minière au Président Issoufou.

Cette affaire est exemplaire des manœuvres d'intimidation qui peuvent être employées afin de faire taire les opposants à l'utilisation de l'énergie nucléaire. Retour sur l'un des scandales récents du monde nucléaire français, révélateur de l'opacité organisée des filières de production.

Propos recueillis par Jean-Christophe Mathias.

 

J-C M. : Lorsque vous avez rédigé le texte incriminé par Areva – publié sur le site de l’Observatoire du nucléaire et repris dans le club de Mediapart – ainsi que votre lettre adressée au ministre du développement Pascal Canfin, aviez-vous conscience que vous risquiez de tomber sous le coup de la loi ?

Stéphane Lhomme : J'avais surtout conscience que je pouvais être attaqué en justice par Areva, d'où ma prudence en parlant de corruption « probablement sur le plan légal et assurément sur le plan moral ». C'était en 2012 mais je me souviens très bien du moment où j'ai écrit ce communiqué et où j'ai mis cette précision en me disant : « Avec ça, je suis tranquille ». C'était sans compter sur la bêtise, ou la méchanceté (ou les deux !) des gens d'Areva.

 

L’Observatoire du nucléaire, qui a ainsi été attaqué par Areva, est une structure très modeste d’un point de vue financier et médiatique : à votre avis, que cherche Areva en s’attaquant à une structure aussi petite ?

Je pense que le problème principal d'Areva dans cette histoire est que la population africaine, et nigérienne en l'occurrence, supporte de moins en moins les activités post-coloniales (continuation de la colonisation). Internet s'est bien développé en Afrique ces dernières années, les informations circulent beaucoup plus facilement, et l'accusation contre Areva d'avoir tenté de corrompre (au moins moralement !) le Président du Niger n'est pas passée inaperçue. Ensuite, en demandant environ 30 000 euros de pénalités, Areva visait clairement la disparition de l'Observatoire du nucléaire.

 

Justement, l'importance de l'Observatoire du nucléaire n’a rien à voir avec celle du Réseau « Sortir du nucléaire » dont vous avez été un porte-parole d’une efficacité redoutable, et dont vous avez été licencié : à cette époque, vous aviez déjà dévoilé des documents confidentiels relatifs à l’industrie nucléaire. Pouvez-vous rappeler lesquels ?

En 2003, j'ai rendu public un document « Confidentiel défense » issu d'EDF qui reconnaissait que, contrairement à ce que prétendait la propagande officielle, le réacteur nucléaire EPR n'était pas conçu pour résister à un crash d'avion de ligne. Nous étions seulement quelques mois après le 11 septembre 2001, et ce document avait d'ailleurs été rédigé à la suite de cet événement. Cela m'a valu une arrestation surprise par la DST (aujourd'hui DCRI) au saut du lit, avec perquisition, garde à vue diurne et nocturne, interrogatoires serrés (avec quelques tentatives d'intimidation, mais sans violence physique). Puis une seconde garde à vue quelques mois plus tard. Mais je ne leur ai bien sûr donné aucune information (ils cherchaient ma « source » chez EDF). J'ai été menacé par la section antiterroriste du Parquet de Paris de 5 ans de prison et 75 000 euros d'amende, mais ils ont finalement préféré classer l'affaire sans suite pour éviter un procès qui, de toute évidence, aurait assuré une belle « publicité » aux vulnérabilités du réacteur EPR !

 

La Cour d’Appel estime que votre statut de militant anti-nucléaire vous autorise à tenir de tels propos, dès lors que vous aviez en votre possession des documents suffisamment parlants : sur quels documents vous êtes-vous fondé pour tenir ces propos ?

J'avais principalement en main :

  • un communiqué de l'opposition parlementaire du Niger contestant la légalité de l'ajout à la dernière minute du « don d'Areva » (de 35 millions d'euros) au budget national 2013 du Niger, par intervention spéciale du ministre des finances.

  • un document papier des modifications de dernières minutes du budget du Niger, avec le fameux « don d'Areva » dans la colonne des recettes et en face, dans la colonne des dépenses, l'achat d'un nouvel avion pour le Président du Niger.

  • un enregistrement audio de la séance de l'Assemblée nationale du Niger au cours de laquelle le « don d'Areva » est annoncé.

  • le compte-rendu d'une réunion secrète entre de hauts dirigeants d'Areva et le chef de cabinet du Président du Niger, qui a eu lieu le 9 novembre 2012 à Paris, au cours de laquelle est évoqué le versement du fameux don de 35 millions d'euros.

 

La Cour estime cependant que vous avez bel et bien diffamé Areva, et on comprend dans son arrêt que si vous aviez été journaliste ou un professionnel de l’information, elle vous aurait condamné. Que vous inspire cette position « sur le fil » quant à la liberté d’expression ?

La loi française précise que, quand vous êtes accusé de diffamation, vous avez dix jours pour apporter la preuve irréfutable de votre accusation, ce que je ne pouvais faire puisque Areva et le gouvernement du Niger niaient l’existence même du versement, et que le gouvernement français gardait le silence malgré mes courriers. Après ces dix jours, vous êtes réputé automatiquement avoir diffamé, même s'il est prouvé par la suite que vous avez dit vrai. Mais vous n'êtes pas condamné automatiquement pour autant : la loi permet des choses dans les débats de société, en particulier sur les questions très discutées. C'est exactement ce qui s'est passé : la Cour d'appel ne pouvait faire autrement, dans son jugement, que de prendre acte de cette « diffamation », mais elle est passée très vite sur ce point pour mettre en valeur le sérieux de mon enquête et des documents que j'ai produits.


Quel a été le comportement du ministre du développement de l'époque, Pascal Canfin, dans cette affaire : a-t-il pris le parti de la liberté d’expression ?

Le 21 janvier 2013, le ministre « écologiste » Pascal Canfin, spécialisé paraît-il dans la lutte contre la corruption, était l'invité de la matinale de France Inter. J'ai téléphoné au standard et, par miracle, ma question a été retenue. Je l'ai donc interpellé en direct sur l'affaire que je venais de révéler, et sur mon courrier auquel il n'avait pas répondu. Or, comme en atteste l'enregistrement audio de l'émission, il a pris fait et cause pour Areva et expliqué que, si le Président du Niger utilisait ce versement pour s'acheter un nouvel avion, il n'y avait rien à y redire. De toute évidence, il voulait continuer à être ministre !

 

Aujourd’hui, la France n’extrait plus d’uranium sur son territoire, comme cela fut longtemps le cas, notamment en Limousin où les « stériles » miniers de l’ex-Cogema posent des problèmes de santé publique relatifs à la contamination des eaux des sources, rivières et lacs. Que pouvez-vous dire des conditions d’exploitation des mines d’uranium du Niger, d’où provient le minerai qui alimente nos centrales nucléaires ?

Le 16 novembre 2004, j'étais invité dans la fameuse émission de Christine Ockrent « France europe express » (France 3), pour contredire l'invitée principale, Anne Lauvergeon, présidente d'Areva. A cette occasion, j'avais dénoncé les conditions effroyables de l'exploitation (c'est bien le mot) de l'uranium au Niger. Contaminations des travailleurs, de l'environnement, dispersions de matériaux irradiés récupérés par les autochtones non avertis du danger, etc. Tout ceci avait été mis en lumière par un rapport de la CRIIRAD suite à une mission réalisée dans des conditions dantesques, entravée par des manœuvres d'Areva.
Du coup, Madame Lauvergeon avait organisé un grand voyage de presse auquel la majorité des grands médias avait participé. Mais, malgré la préparation soigneuse par Areva pour donner une image parfaite, certains journalistes avaient correctement fait leur travail et mis en lumière de nombreux problèmes. Depuis, hélas, rien n'a changé. La France contamine donc toujours le Niger et le Nigériens pour s'accaparer, à un tarif dérisoire, l'uranium qui permet d'alimenter à bon compte les réacteurs nucléaires d'EDF. C'est donc une curieuse « indépendance énergétique » basée sur les importations (!) et la continuation du colonialisme.

 

CRIIRAD : Commission de Recherche et d'Information Indépendantes sur la Radioactivité. Site: http://www.criirad.org/

L'échange entre Stéphane Lhomme et Pascal Canfin est écoutable en podcast sur le site web de France Inter (à partir de 8'55) :

http://www.franceinter.fr/player/reecouter?play=545845

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