Livre vert des Etats généraux de la presse : et le public dans tout ça ?

Alors le voici, le tant attendu le “Livre vert” des états généraux de la presse, document qui a fait -et fera- couler de l’encre. Il a été remis le 8 janvier à la ministre de la culture et de la communication Christine Albanel. Comme d'habitude, avec sa méthode très directrice, le président de la république y piochera ce qu’il veut voir inscrit dans un projet de loi ; il s’exprimera sur le sujet le 23 janvier.

 

Ce livre est un accouchement après plusieurs semaines de discussions entre beaucoup d’éditeurs et peu de journalistes ; c’est bien ce déséquilibre qui délégitime en partie le processus voulu par Nicolas Sarkozy. D’où le besoin impérieux pour certains journalistes militants de se retrouver pour discuter de leurs problèmes : des Assises spéciales du journalisme sont organisées à la maison des métallos à Paris le 20 janvier, à l’initiative de l’association “Journalisme et citoyenneté”.

Tout le monde est invité, car l’information n’est pas seulement l’affaire des seuls reporters, photographes, secrétaires de rédaction, maquettistes, permanents ou pigistes, syndiqués ou encore associés dans une société de rédaction. Le public doit trouver sa place, l’information lui étant destinée en premier chef. Sans lui, un journaliste n’est rien.

Le “public”, voilà une entité bien large et plurielle, impossible à cerner vraiment, comme “l’opinion publique”. Mais comme c’est à lui qu’un journaliste doit rendre des comptes moraux, on doit au moins tenter d’écouter tout ce qui remonte aux oreilles des médias. Le baromètre TNS/La Croix 2009, qui vient de sortir, mesure la crédibilité des médias, et ce n’est toujours pas fameux. À ceci près que, cette année encore, l’Internet a une réputation ascendante et que les journalistes sont toujours très critiqués pour leur –prétendu ou avéré- manque d’indépendance vis-à-vis des pouvoirs économiques et politiques.

Il faut donc s’interroger, encore et toujours, sur les liens entre les grands groupes de presse et les pouvoirs, sur la responsabilité personnelle des journalistes (autocensure, etc), sur la course à l’info qui empêche de prendre du recul et sur une certaine précarité du métier qui ne crée pas les meilleures conditions d’un travail honnête.

 

Le livre vert fait tout un tas de recommandations en faveur de l’éthique et de la qualité de l’information -texte de référence déontologique annexé à la Convention collective nationale des journalistes, formation minimale obligatoire « droit et déontologie », chartes rédactionnelles propres à chaque publication accessibles au public, etc.- mais il oublie un grand étage à la fusée, une instance de médiation. En effet, comment faire respecter vraiment toutes ces bonnes idées sans une quelconque instance permettant un dialogue national entre le public, qui est le premier concerné, et les responsables de l’info, les journalistes ?

On va de nouveau s’en remettre au sérieux des journalistes et à leur sens professionnel. La belle affaire ! C’est ce qui se passe aujourd’hui… et c’est justement ce qui fait défaut ! Les journalistes ont beau être sérieux (pour la plupart) et pas trop incompétents, cela n’a jamais empêché les dérives médiatiques. On peut refaire un inventaire pour s’en convaincre : emballement d’Outreau, emballement autour de l’« ultra-gauche de Tarnac », vraie-fausse interview de Castro par PPDA, faux SMS de Cécilia Sarkozy, annonce très prématurée de la mort de Pascal Sevran, et j’en passe des centaines.

 

Au lieu d’un lieu de médiation qui aurait permis aux citoyens-lecteurs-auditeurs-téléspectateurs de demander des comptes moraux aux journalistes et éditeurs –par une saisine directe-, on aura un renforcement de "l’Observatoire des pratiques de la presse", ce qui est très nettement insuffisant. Pourquoi ? Parce le public est exclu alors que l’objectif visé est de retrouver sa confiance. Cet observatoire sera composé de trois quarts de professionnels et d’un quart de « personnalités qualifiées » cooptées, chargé seulement d’un rapport annuel. Les lecteurs ne pourront pas l’interpeller ou l’informer.

 

Cet organe corporatiste ne sera-t-il pas une sorte de « Conseil de l’Ordre » ? C’est exactement le remède inverse dont nous avons besoin. L’instance de médiation, défendue avec conviction par l’association APCP, a été écartée sans ménagement par Bruno Frappat, coordinateur d’un des groupes des Etats généraux. L’esprit “démocratique” a voulu que cette proposition soit au moins évoquée dans le livre vert. Où ? en page 65, dans une phrase de Bernard Spitz, qui fait une « remise en perspective »... Extrait : "Personne ne veut d’un conseil de l’ordre ou d’une instance disciplinaire, et le fait est qu’il n’en existe aucun exemple significatif à l’étranger. Pour autant, beaucoup s’accordent à reconnaître l’intérêt que présenterait la création d’une instance de débat sur la déontologie et les pratiques de la presse, légitime et reconnue du grand public, agissant dans une logique d’autorégulation et de valorisation des bonnes pratiques et non pas de sanction. Il incombe à la seule profession d’en décider".

 

Aux Etats généraux, il a donc été proposé un « conseil de médiation » tripartite (journalistes, éditeurs, public), émettant des avis et recommandations, éventuellement rattachée à la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (paritaire éditeurs-journalistes). Mais on n’en garde plus grand trace sur le papier… Dommage pour notre public.

 

 

-La partie du livre vert reprenant les propositions déontologiques est téléchargeable ici

-L’étude de la Croix sur la confiance des français dans les médias est téléchargeable ici

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