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Paroles syriennes

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Billet de blog 8 mars 2014

L'humour syrien à travers la révolution

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Cet article est une traduction d'un article originellement publié sur Syria Untold, en Arabe le 28 février puis en Anglais le 3 Mars 2014. Il aborde une conséquence originale de la crise syrienne: son influence sur l'évolution de l'humour légendaire des Syriens. Puisque l'humour est sûrement la chose la plus difficile à retranscrire dans une langue différente, j'espère que vous serez indulgents, et que vous apprécierez l'article.  

« Un lapin est torturé par les services secrets du régime syrien. Pourquoi? Parce qu’ils veulent qu’il avoue être un âne. » Ce n’est qu’une des nombreuses blagues répétées par les Syriens, un peuple qui se caractérise par son sens de l’humour, même si celui-ci est devenu de plus en plus noir depuis le début de la révolte en mars 2011. Arme puissante de la résistance quotidienne, l’humour politique sape autant l’autorité d’un régime omniprésent, que celle des nouvelles formes de tyrannie qui se développent dans les régions libérées.

Depuis les premiers jours, la révolte a changé le pays de manière irréversible. Les statues de Hafez Al-Assad qui sont tombées au début de la révolte, les affiches de Bachar al-Assad arrachées, et les chants révolutionnaires chantées en plein coeur des villes ont libéré la sphère symbolique de l‘oppression.

Durant la révolution, l’humour s’est transformé. De ces premières formes subversives il est devenu un outil déclaré de résistance. Des militants ont lancé d’innombrables pages Facebook afin de propager des blagues. « L’humour révolutionnaire de Homs » est une des pages les plus importantes. Un des dernières publication partagées se moque des fondamentalistes de l’Etat Islamique en Iraq et au Levant (EIL, ou ISIS en anglais), de ceux du Hezbollah (partisans du régime), et de la multiplication en Syrie de “fronts” et autre “coalitions”: « Proposition de fusion entre l’EIL et le PIL (Parti de l’Iran au Liban) pour former le front « la paralysie ne se soigne pas ». 

La plupart des blagues ont pour sujet les figures célèbres du régime, qui inspiraient jadis la peur. Le sarcasme sur la mort et la machine de guerre du régime sont aussi très présents et font partis d’un effort courageux visant à remonter le morale de la population. Ces blagues, dans leurs différentes formes, apparaissent comme le reflet d’un peuple qui a décidé de marcher vers la liberté en souriant, malgré toutes les destructions qui l’entourent.

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Le président, dont la chute s’est rapidement imposée comme le principal cri de ralliement des manifestants, est également un objet privilégié de dérision. Dans une des blagues, on demande à un Syrien “Que ferais tu si tu devenais président? » question à laquelle il répond : « Je démissionnerais, bien sûr! »

 Une des blagues les plus partagées raconte l’histoire d’un réfugié de Homs (NDT En Syrie, le Homsi est souvent le héro malheureux des histoires drôles, comme le Belge en France), qui se retrouve dans une zone relativement sûre de Damas. Pourtant il désire retourner rapidement à Homs. Quand on lui demande pourquoi, il répond: « Les bombardements qu’on connait sont toujours mieux que ceux qu’on ne connait pas. » Dans une autre plaisanterie, un professeur demande à un étudiant de Homs: « Où se trouve Homs sur la carte? » (NDT “Où tombe Homs sur la carte “ en Arabe). L’étudiant répond de manière pompeuse « Homs ne tombe pas », en référence à la résistance farouche de la ville toujours assiégée.

La rhétorique du régime invoquant continuellement de multiples théories du complot est également tournée en dérision. Quand on demande à un homme de Homs pourquoi il y a une pénurie de gaz de cuisine à Homs, celui répond « Par ce que Homs nous concocte (NDT « nous cuisine » en Arabe) une grosse conspiration. »  

Cette manière d’aborder avec humour la situation tragique du pays fait partie intégrante de la détermination que montrent encore et toujours les syriens afin de protéger leur révolution. Elle évolue de la résistance vers un acte actif de conquête et de mise à bas de l’ensemble des tabous politiques du temps de la dictature. Cet humour est également un indicateur utile du changement culturel à l’oeuvre dans le pays. Lorsque l’on demande à un Homsi si les habitants de Homs vont finir par arrêter leur manifestations quotidiennes après le chute du régime, il répond surpris : « Pourquoi? En quoi est ce que cela a un quelconque rapport?! » 

Article traduit par Armand Hurault

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