Les chroniques détonantes de Abd al-Wahhâb Mallâ (1) Le Califat Islamique

Abd Al-Wahhâb Mallâ, jeune humoriste Aleppin se moquait de tout et de tout le monde. Il en en récemment payé le prix fort puisqu'il a été kidnappé le 8 novembre à son domicile. 

Révolution 3 étoiles, émission de Al-Malla Révolution 3 étoiles, émission de Al-Malla

Abd Al-Wahhâb Mallâ, jeune humoriste Aleppin se moquait de tout et de tout le monde. Il en en récemment payé le prix fort puisqu'il a été kidnappé le 8 novembre à son domicile. 

Cette semaine Paroles Syriennes vous présente un article sur un des acteurs de la production culturelle syrienne de Alep, Abd Al-Wahhâb Mallâ, jeune humoriste Aleppin, à travers une des vidéos qu’il a réalisé. Cette vidéo porte sur le choix donnés aux Syriens entre un « califat islamique » et un « état civil ». Cet article a été écrit par Simon Dubois, doctorant à l’IREMAM sur le champ culturel syrien depuis la révolte de Deraa en 2011. 

 

 

À force de se focaliser sur quelques points du combat en Syrie, on en oublie la pluralité des pratiques qui sont la réelle richesse de cette révolution. Quotidiennement les Syriens font preuve de leur volonté inébranlable de se réapproprier leur pays et de le reconstruire sur des bases politiques et sociales sereines. En témoignent toutes les initiatives, analyses, débats, expériences qui fleurissent partout en Syrie, même dans les régions tenues par le régime, et qui dépassent le seul répertoire contestataire pour s’affirmer comme des alternatives viables. Il est essentiel de donner la parole et de la visibilité à cette majorité qui continue de lutter à sa manière malgré des conditions dramatiques. Nous pourrons ainsi nous apercevoir que la rébellion est loin d’être seulement « islamiste », « jihadiste » ou « militaire ».

Abd al-Wahhâb Mallâ incarne un des aspects de cette conscience révolutionnaire qui travaille sans cesse à créer ou à re-créer une véritable société

Dessin réalisé par l'artiste syrien Jawad en hommage à Al-Malla, après son enlèvement. Dessin réalisé par l'artiste syrien Jawad en hommage à Al-Malla, après son enlèvement.
civile. Jeune Aleppin de 25 ans, il a choisi de participer à l’effort collectif au moyen de son sens critique et de sa parole très franche. Ses chroniques nous offrent une double opportunité : nous plonger dans le quotidien des zones libres en Syrie et entendre une production syrienne, à visée locale, qui atteste de la réappropriation par les citoyens du champ politique. On est bien loin de ces images trop médiatisées où les Syriens auraient tous succombés à une idéologie totalisante !

L’engagement de Abd al-Wahhâb lui a valu d’être enlevé le 8 novembre dernier. On ne connait pas précisément l’identité des ravisseurs, ils pourraient être de tous les camps, les critiques de Abd al-Wahhâb n’épargnaient personne ! Leader d’une manifestation le 4 novembre, il n’avait pas hésité à dénoncer en public des pratiques de combattants de l’opposition[1].

« Une révolution trois étoiles » est une série de douze épisodes[2], produite par le centre local d’informations alternatif Halab News Network[3] entre juillet et août 2013. Durant une vingtaine de minutes, Abd al-Wahhâb Mallâ traite d’une thématique locale (« À propos des rumeurs et de leurs diffusions » ; « les médias » ; etc.) avec humour et cynisme, parfois en chanson, tout en proposant une « prise de température » dans les rues d’Alep. Ce billet vous invite à découvrir (partiellement) deux épisodes. Notre traduction ne restitue pas complètement l’aspect très dialectal et populaire de la langue de Abd al-Wahhâb. Il parle un arabe aleppin truffé de jeux de mots. Ses vidéos nécessiteraient un vrai travail de sous-titrage.

 

CALIFAT OU ÉTAT?


Revolution 3 étoiles de Abd Al-Wahab Malla - épisode sur le califat Islamique © Armand Medialibre

 

L’épisode douze s’intitule « Califat islamique et État civil »[4], sujet sur lequel Abd al-Wahhâb ne prend pas de position et renvoie la décision au peuple. Le terme « État civil » est à comprendre par opposition à État religieux, État militaire c'est-à-dire comme un État possédant un gouvernement civil (et pas forcément laïc). L’ambiguïté autour de la définition n’illustre que trop bien l’obscurité du concept… Écoutez plutôt les réponses des personnes interrogées :

 (Minutage de la vidéo 3:21) _ L’État civil ça veut dire l’État gouverné par le peuple. Ça veut dire que pour la décision, si le peuple est unanime pour un président, ça suffit. Mais ce qui se passe chez nous ce n’est pas le peuple qui s’accorde sur le président. Ceux qui s’accordent sur le président ce sont les États occidentaux.

_ Alors est-ce possible un État civil qui soit islamique ?

_ Il suffit que l’État devienne islamique et il est devenu civil. Parce que l’autorité d’un peuple s’appuie sur sa religion. Mais nous, c’est sûr, on respecte toutes les autres communautés religieuses.

[…]

(Autre personne interrogée, 6:13) _ Monsieur vous voulez un État civil ou un Califat islamique ?

            _ Nous on veut un Califat.

            _ Et vous, en tant que citoyen qu’est ce que ça change pour vous un État d’un Califat ? Qu'est-ce que ça change dans votre vie ?

            _ Nous on est l’islam et on restera islam et on élèvera l’étendard « Il n’y a de dieu que Dieu et Muhammad est l’envoyé de Dieu » [comprendre : on vivra dans la religion]

            _ Et l’État civil ne pourrait pas brandir cet étendard ?

            _ [non, sinon] Il se serait élevé il y a 40 ans [durée de la dictature assadienne]

(Même personne, 7:23) _C’est quoi selon vous la différence entre l’État civil et le Califat islamique ? C'est-à-dire la différence concrète, applicable.

            _ Une grosse différence…

 

Ce qui est remarquable ici c’est que le choix de la personne interrogée ne se base pas sur une pensée structurale qui opposerait Islam à État moderne mais sur l’expérience de la dictature. En pratique, cette dernière n’a jamais hésité à employer l’argument de la laïcité à des fins répressives au détriment de toute tentative de réflexion autour de son application.

 

(Nouvelle personne 6:52) _ On veut ni l’une ni l’autre.

            _ Alors, qu’est ce que tu veux ?

            _ On veut que la situation se calme, que [injure] dégage de la chaise [du trône], que les affaires reviennent telles qu’elles étaient […] que le peuple vive tranquillement.

Abd al-Wahhâb donne ensuite une série de définitions : État civil (à partir de l’article de Wikipédia), démocratie, technocratie (« On a pas compris ce que c’était… Au final l’addition de la démocratie et technologie »), choura (ou la consultation, c’est un terme issu du Coran), le Califat et il dit à son propos :

(11:07) _ Le Califat de manière simple. C’est comme ça que je l’ai compris : comme avant on disait « une nation arabe unique possédant un message éternel » [slogan du Baath rabâché par le régime], et bien là c’est pareil ! Mais ici ce sont les pays musulmans qui doivent s’unir et devenir une seule main, un seul souffle, une seule tête et un calife unique. Mais comment ? […] On a à peine commencé qu’on s’est déjà [signe de séparation]. Califat ça veut dire l’abandon de la discorde !

Il aborde l’application de la sharia qui, de ses mots, parce qu’elle représente une loi dont le non-respect entraine des punitions non seulement dans notre vie terrestre mais également dans celle de l’au-delà, a une probabilité plus importante d’être respectée. Selon Abd al-Wahhâb, dans le cadre de la sharia, la loi est fixe et il n’est pas possible de la modifier à sa guise, de plus, elle pèse équitablement sur tout le monde. Cet argument a du sens par rapport à l’exemple qu’il donne de Rami Makhlouf (cousin millionnaire de Bachar al-Assad)  qui a le pouvoir de changer les lois en fonction de son intérêt. Il remarque par ailleurs que la sharia n’est pas intangible : elle possède des aspects permanents et d’autres aptes à la réforme et à l’adaptation, en ayant recours aux sources écrites et à la réflexion.

Il s’adresse ensuite à ceux qui veulent un Califat :

_ (14:34) Si 60 ou 70 % du peuple te dit : moi j’en veux pas [du Califat]. « J’en veux pas » ça veut dire j’en veux pas ! Alors qu’est ce que tu fais ? À coup de tatanes, contre son gré [tu vas l’imposer] ? Ou bien tu le convaincs avec morale, bonté, sagesse, tu le lui recommandes avec de bonnes exhortations ? Et tu lui présentes ton idée d’une manière convenable [civilisée]?

_ (15:02) Et toi qui veux un État laïque. [Il fait l’hypothèse que le peuple a aimé la campagne en faveur d’un Califat] Qu’est ce que tu vas faire ? Tu vas paver la mer [faire un miracle] ? Tu vas faire un coup d’État ? Il nous manquerait plus que ça !

En guise de conclusion, Abd al-Wahhâb prend l’exemple d’une affiche promouvant le Califat islamique collée au dessus d’un mètre de détritus éparpillés.

_ (17:35)  Alors le citoyen il va venir et regarder ton affiche [et il va dire] : « bon, mais qu’est ce qu’ils veulent ? Regarde ce qu’il y a [par terre] ! » On devrait pas tout d’abord travailler sur [la situation du] pays ? L’arranger,  l’organiser ? Et après on apporte les touches qu’on veut.

[…]

_ (18:03) Le Califat nécessite de la propreté ! Retiens ça! Le Califat nécessite de la propreté ! De la propreté extérieure et de la propreté à l’intérieur [de soi]. Que le cœur soit pour Dieu. Tatata… celui qui est sur la doshka [mitrailleuse embarquée sur un pick-up]avec des lunettes [noires] d’où ?... Garde une moralité de mujahid [c'est-à-dire une certaine pureté morale et le respect des préceptes de « l’effort dans la voie de Dieu » qui ne sauraient se limiter à combattre] et ne laisse pas n’importe qui rentrer dans le groupe parce qu’il détruit [cette moralité de combattant dans la voie de Dieu]. Et si toi, l’Émir [général d’un régiment], tu ne le vois pas nous on le voit !

[…]

_ (19:00) N’est-on pas tous d’accord pour avoir un État qui craigne Dieu ? On veut tous un État qui ne craint pas l’Amérique ! On veut tous un État qui n’accepte pas l’injustice. On veut tous un État gentil, bienfaisant, prospère, sûr, de paix et de tranquillité. On veut tous un État qui laisse [tranquille] le citoyen qui veut prier Dieu et celui qui ne veut pas prier [qu’il le laisse en paix aller] dans 60000 enfers.

Les discours, entre harangues et sermons, de Abd al-Wahhâb Mallâ sont détonants par la lucidité et la franchise avec laquelle il traite de sujets importants et graves. C’est bien là ce qui ne doit pas plaire aux partisans de la pensée unique et de la censure ! Nous vous proposerons dans un prochain billet, un deuxième épisode sur le « tashwîl » c'est-à-dire les pratiques d’enlèvement.

 

Article rédigé par Simon DUBOIS


Les opinions exprimées dans cet article appartiennent à leur auteur et ne sont pas forcément partagées par la rédaction du blog « Paroles Syriennes ».

 


[1] Article du 10/11/2013, en arabe, annonçant sa disparition paru dans le journal Enab Baladi [http://enab-baladi.com/archives/13524] ; page facebook « liberté pour Abd al-Wahhâb Mallâ » [https://www.facebook.com/pages/%D8%A7%D9%84%D8%AD%D8%B1%D9%8A%D8%A9-%D9%84%D8%B9%D8%A8%D8%AF-%D8%A7%D9%84%D9%88%D9%87%D8%A7%D8%A8-%D9%85%D9%84%D8%A7/259728154178282?fref=ts]

[2] http://www.youtube.com/channel/UCx7_DlUUNGxgIUOSgELRVYA/videos

[3] http://halabnews.com/

[4] http://www.youtube.com/watch?v=uO9tnDNsg0c


Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.